Dans les salons du faubourg Saint-Germain, on affectait de ne voir en lui qu’un intendant de province, un de ces hommes laborieux que la monarchie constitutionnelle produit à la chaîne pour rassurer les rentiers. C’était une grave erreur de perspective. Xavier Bertrand possédait cette variété d’ambition qui, pour n’avoir pas le romantisme des conspirations napoléoniennes, n’en est pas moins dévorante : l’ambition du notable qui veut forcer les portes du château en feignant de vouloir simplement en vérifier la toiture.

Il venait de Saint-Quentin, une terre froide où l’on n’apprend pas à briller par le bel esprit, mais à triompher par la ténacité. À Paris, au milieu des jeunes gens sortis des grandes écoles qui piquaient des deux et parlaient de l’État comme d’une abstraction géométrique, il eut le génie de comprendre le parti qu’il pouvait tirer de son assurance de province. Il se fit une armure de sa bonhomie.

Monsieur Bertrand avait étudié la charte de l’esprit public avec la précision d’un avoué. Il savait que le Français, s’il admire parfois le héros, préfère au fond voter pour son cousin. C’est pourquoi il n’arriva pas sur la scène du monde avec l’arrogance des ducs : il choisit la posture de l’homme de terrain, celui qui « écoute » et qui « comprend ». C’était sa manière de faire la cour au peuple.

S’il avait vécu sous l’Empire, il eût été un excellent préfet de troisième classe, adoré de ses administrés et redouté de ses bureaux pour son attention maniaque aux détails. Il ne rêvait pas de la gloire de Marengo ; il rêvait d’un budget parfaitement équilibré qui fît taire l’opposition.

Ses ennemis l’appelaient « l’assureur », croyant lui infliger une flétrissure. C’était ne pas voir qu’en un siècle fatigué de révolutions, promettre de garantir les fortunes et de prémunir contre les risques est le plus sûr moyen de régner.

La grande crise de sa vie politique se joua lorsqu’il comprit que, pour devenir le maître, il lui fallait d’abord feindre de rompre avec sa propre faction. Ce fut son affaire de la rue de Poitiers : tout comme Thiers réunissait des gens qui se détestaient pour créer une machine électorale, Monsieur Bertrand tenta de survivre à la guerre des chefs de sa faction en se posant comme le garant de la synthèse et de l’efficacité administrative.  Il vit la cour s’affoler, les ministres se perdre en vains discours ; lui, en feignant de quitter le centre de l’intrigue parisienne pour se replier dans ses terres du Nord, il rejoua la partition de ces notables du XIXe siècle qui attendaient que le pouvoir devienne si faible et si menacé qu’on soit obligé de venir les chercher à domicile, un peu comme un général romain qui attend que la plèbe vienne le supplier dans sa villa. Il avait cette patience septentrionale qui déroute les intrigants de la capitale. Il savait que dans un pays en proie à l’ennui, l’homme qui reste calme au milieu de l’agitation finit toujours par ressembler à un homme d’État. C’est le triomphe de la politique de boutiquiers : on oublie la gloire des drapeaux pour ne plus penser qu’à la solidité du coffre-fort.

Au fond, Monsieur Bertrand souffrait du mal de son siècle : il était né trop tard dans un monde trop vieux. Il avait l’étoffe d’un excellent ministre de Louis-Philippe, un de ces hommes de juste milieu qui savent manier les majorités de chambre avec une dextérité d’horloger.

Son drame, qu’il cachait sous un rire un peu haut et une cordialité affectée, était que la France cherchait encore son destin dans les éclats de la foudre, tandis que lui ne lui proposait que la sécurité d’un bon toit pour l’hiver. Il marchait vers le pouvoir suprême d’un pas lourd mais régulier, calculant chaque station, persuadé que la constance finit par user le génie, et que la fortune, cette courtisane infidèle, finit toujours par se donner à l’homme le plus utile.

Mais, j’y reviens, rien n’était plus curieux à observer que les liaisons de Monsieur Bertrand avec sa propre faction. Son parti, jadis, fut pour lui une maison de famille ; puis ce fut une copropriété querelleuse, enfin une salle des fêtes louée à des ambitions concurrentes. Dans ces formations de droite françaises qui changent de nom comme les vieilles banques régionales fusionnent leurs enseignes – Les Républicains après l’Union pour un mouvement populaire – il a longtemps circulé avec la mine d’un héritier qu’on oublie toujours dans le testament mais qui connaît l’emplacement du compteur électrique. 

Il y avait dans ses rapports avec la rue de Vaugirard la même dose de méfiance calculée qu’un jeune sous-lieutenant de la Restauration entretenait avec le ministère de la Guerre : il savait que pour avancer, il fallait s’en servir, mais que pour réussir, il fallait s’en détacher. Ses relations avec les chefs successifs de la droite furent celles d’un vassal devenu trop puissant pour demeurer docile. Avec Nicolas Sarkozy, il y eut de la fidélité, mais la fidélité des hommes qui savent compter leur poids. Avec d’autres, il eut cette froideur administrative des présidents de région recevant un sous-préfet. On le sentait toujours un peu extérieur aux cénacles, comme s’il regardait les intrigues parisiennes avec l’œil pratique d’un élu local demandant silencieusement : « Très bien, mais qui rebouche les nids-de-poule ? »

Il considérait le parti non comme une église, mais comme une hôtellerie de grande route : on y couche pour se mettre à l’abri des intempéries, mais on n’y laisse point son cœur. Quand la tempête des intrigues parisiennes menaçait d’emporter l’édifice, Monsieur Bertrand s’empressait de déclarer qu’il n’était qu’un homme libre, un « artisan de la politique », purement dévoué au salut de ses provinces. Cette feinte indépendance désespérait les vieux courtisans du mouvement, qui l’accusaient de trahison ; c’était ne pas voir qu’il pratiquait simplement la politique d’un banquier génois, plaçant ses fonds là où ils rapportaient le plus de sécurité.

Quand il quitta son parti après l’élection d’Emmanuel Macron, ce fut moins une rupture idéologique qu’une scène de ménage provinciale : on claque la porte, on jure qu’on ne reviendra plus, mais on continue à lire les nouvelles de la famille. Il quitta donc la maison commune un jour de grande lassitude, pensant que la pourpre impériale se ramasserait plus aisément dans le ruisseau si l’on n’avait pas les mains liées par les résolutions de congrès.

Mais la fortune, qui se joue des plans les plus froids, le ramena toujours à cette table de jeu. Il comprit, non sans amertume, qu’en France, un général sans armée régulière, fût-il le plus habile des condottieri, finit toujours par prêcher dans le désert.

Et son programme ? Il n’était pas une charte romantique destinée à enflammer l’imagination des jeunes gens de vingt ans ; c’était un contrat de mariage, minutieux et un peu lourd, passé avec la classe moyenne. On n’y trouvait ni le grand vertige national, ni les utopies managériales, ni les vapeurs révolutionnaires. Il parlait travail, ordre, industrie, santé, mérite, sécurité, réindustrialisation, ces mots qui dans sa bouche prenaient le ton de l’inventaire communal. Il semblait croire sincèrement qu’un pays peut être gouverné comme une région : avec des budgets surveillés, des trains à l’heure et des lycées rénovés.

Dans une époque ivre de théories métaphysiques et de querelles de salons, il opposait la théologie de la fiche de paie. Il parlait des impôts et des retraites avec la dévotion qu’un jésuite met à commenter l’Écriture sainte. Pour lui, le bonheur des peuples ne résidait pas dans la liberté civile, mais dans la certitude que le percepteur ne viendrait pas troubler le repos du dimanche.

Là où ses rivaux promettaient de renverser les tables de la loi et de rebâtir l’État en un jour, Monsieur Bertrand proposait des ordonnances de police et des primes à l’embauche. C’était la politique vue par le petit bout de la lorgnette, mais ajustée avec une netteté parfaite pour l’œil du boutiquier de province.

Il excellait dans l’art de présenter les réformes les plus austères sous le jour de la nécessité domestique. À l’entendre, gouverner la France n’exigeait ni le génie de Napoléon, ni la fermeté de Richelieu, mais simplement la vigilance d’un bon chef de bureau qui s’assure que chaque employé est à son poste à huit heures du matin. C’était sa manière d’être révolutionnaire : en réduisant la politique à une question de bonne tenue des registres, il espérait désarmer la colère des uns et satisfaire l’égoïsme des autres.

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