Elle est née là où la terre ne donne pas de génies, mais des hommes obstinés : dans l’alignement des fermes de la Haute-Loire, sous des ciels lourds qui pèsent sur les nuques. On l’imagine enfant dans la rigueur d’un monde de géraniums aux fenêtres et de dalles froides, là où chaque sou a le poids d’une sueur ancienne. Rien ne la disposait aux estrades parisiennes, sinon cette ferveur étroite, cette rectitude des filles de paysans qui, ayant trouvé leur Livre, ne le lâcheront plus. Pour d’autres, ce fut la Bible ou le missel romain ; pour elle, ce furent les feuillets austères et d’une encre mal séchée de Lutte Ouvrière, l’évangile selon saint Trotsky, reçu comme une grâce absolue à l’âge où les autres filles se perdent dans les miroirs.

Elle est entrée en politique comme on entre au Carmel, non pour y chercher les vanités du siècle, mais pour y user sa jeunesse contre la pierre d’une vérité unique. Elle devint professeur d’économie, ironie suprême pour celle qui ne considère la richesse du monde que comme une spoliation à châtier. Elle enseigne à la jeunesse d’Aulnay-sous-Bois la machinerie du capital, l’arithmétique des profits qui l’horripile, avec la patience d’une catéchiste décrivant l’Enfer pour mieux faire aimer le Ciel de la grève générale.

Tous les cinq ans, le rituel la tire de son ombre studieuse. Elle paraît alors sur les écrans de la République, non pas comme une candidate qui courtise, mais comme un prophète des temps anciens égaré sur un plateau de télévision. Le costume est toujours le même : une veste simple, un visage nu, une absence totale de ces fards dont la bourgeoisie recouvre ses mensonges. Elle n’a que faire des nuances ou des subtilités des programmes ; elle n’a qu’un seul discours, un bloc de granit verbal poli par un siècle de certitudes.

« Les travailleurs, les patrons, l’exploitation. »

Ses mains hachent l’air avec une régularité de métronome. Elle ne parle pas aux électeurs, elle interpelle une entité mythique, une classe ouvrière idéale qu’elle imagine encore en casquette et bleu de chauffe, sortant des usines du XIXe siècle persistant, alors même que l’usine est devenue un entrepôt logistique et le prolétaire un livreur à vélo. Elle est magnifique de fixité. Les gouvernements passent, les empires s’effondrent, l’Union soviétique n’est plus qu’un souvenir de papier, mais Nathalie Artaud demeure, inchangée, gardienne du temple d’un communisme qui n’a jamais existé que dans la pureté des textes.

Elle sait, d’un savoir absolu et tranquille, que le scrutin lui sera cruel. Elle recueille ses un pour cent avec la ferveur d’un moine comptant ses grains de chapelet. Pour elle, le chiffre n’est pas une défaite, il est la preuve de la corruption du monde. Moins ils sont nombreux, plus ils ont raison. Être élue serait presque une déchéance, une compromission avec cet État bourgeois qu’il s’agit de détruire, non de gouverner.

Chaque soir d’élection, quand les autres pleurent ou triomphent, elle monte à la tribune d’un pas ferme pour prononcer le même sermon. Elle n’est pas de ce siècle, elle est le témoin d’un âge d’or futur qui n’adviendra jamais, la réincarnation laïque de ces prêcheurs médiévaux qui annonçaient l’Apocalypse et le partage des biens. On l’écoute avec une sympathie polie, comme on regarde une horloge ancienne qui sonne toujours fidèlement l’heure d’une révolution passée. Elle repart ensuite vers ses copies et ses militants, intacte, indifférente aux modes, attendant le prochain printemps de l’histoire où, de nouveau, sa voix de bronze viendra rappeler aux hommes qu’ils sont enchaînés.

Quant à son programme, ça n’est pas un inventaire de promesses, c’est un martyrologe et un catéchisme. Là où les autres candidats soupèsent le milliard, ajustent la taxe, ménagent le haut fonctionnaire ou le boutiquier, elle jette sur la table le dogme brut, poli par les décennies, qui tient en quelques articles de foi que la raison bourgeoise nomme folie.

Le cœur de la doctrine est un geste de fureur sacrée, un grand nettoyage des temples de l’argent. Point de nationalisations partielles, ces ruses de l’État pour renflouer les banqueroutes privées aux frais du contribuable. Le verbe est ici biblique : l’expropriation sans indemnité ni rachat.

Les banques : Elles doivent être confisquées, unifiées en un seul établissement public, sous le regard soupçonneux et direct du peuple en armes ou, du moins, du comité d’usine.

Les Grands Moyens de Production : Transports, laboratoires pharmaceutiques, géants de l’énergie – tout ce qui pèse sur la vie des hommes doit être arraché aux mains des « parasites » (c’est son mot, lourd et archaïque) pour être remis à la collectivité.

Le reste du catalogue découle de cette grande colère initiale. C’est une arithmétique de la survie, dictée par la connaissance intime des fins de mois ouvrières :

L’Interdiction des licenciements : Une entreprise qui fait du profit ne saurait se séparer d’un homme. Le travail est un droit inaliénable, non une variable d’ajustement pour actionnaires repus. 

L’Échelle mobile des salaires : Que les prix montent au marché, et le salaire montera à proportion, automatiquement, par la force de la loi. Aucun travailleur ne doit toucher moins de 2 000 euros nets, décrète-t-elle, posant ce chiffre comme on plante un drapeau sur un territoire conquis.

La Clé des livres de comptes : C’est la transparence absolue, l’œil du prolétaire dans les secrets du patronat. Plus de secret des affaires, plus de paradis fiscaux cachés derrière les bilans comptables ; les travailleurs doivent tout voir, tout contrôler, car ce sont eux qui produisent la richesse.

L’ironie suprême de ce programme tient dans son statut même. Elle sait, d’une lucidité froide, qu’aucune assemblée bourgeoise ne votera jamais ces décrets de rupture. Ce texte qu’elle présente n’est pas un projet de loi pour la législature à venir, c’est le cahier de doléances d’une révolution qu’elle appelle de ses vœux.

Elle ne propose pas de réformer la machine, elle décrit le paysage après l’explosion. Ce programme est une utopie scientifique, un bloc de certitudes qui attend son heure, immuable, tandis que le monde réel s’agite et se débat dans les crises qu’elle avait, dès le premier jour, annoncées.

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