Il y a chez cet homme-là quelque chose d’un herbage du Nord que le soleil d’octobre s’obstine à vouloir dorer. On l’observe comme on regarderait, dans une vitrine de province, une réclame oubliée pour un tabac de troupe ou une marque de chicorée : une netteté de traits, une mèche rebelle juste ce qu’il faut pour faire peuple, le col ouvert qui feint d’ignorer la cravate mais n’oublie jamais le pli du repassage. C’est Fabien Roussel. Non pas le spectre d’Octobre, non pas l’ombre terrible de Thorez ou la faconde de Marchais, mais leur lointain neveu de Saint-Amand-les-Eaux, un lointain neveu qui aurait troqué le Capital contre un traité de bonne chère.
Il est né de la brique rouge et du journalisme de sous-préfecture, là où la politique se mesure encore au nombre de poignées de mains sous la pluie des marchés. On le crut un temps simple figurant dans le grand théâtre de la gauche en ruines. Erreur. Il a compris, avec une malice de maquignon, que pour ressusciter un vieux parti moribond, il ne fallait pas lui injecter de la théorie – la théorie assomme, la théorie divise –, mais de la faim.
Alors, il s’est fait le chantre d’une France de vitrail et de comptoir. Contre les clercs de l’époque qui ne jurent que par le tofu, le carbone mesuré et les larmes de l’univers, il a dressé le bouclier de l’entrecôte saignante et du verre de rouge. On l’a vu, sur les tréteaux de la présidentielle, prêcher le bon gras avec la ferveur d’un curé de campagne défendant son clocher. C’était son coup de génie, sa liturgie propre : le communisme non plus comme l’horizon indépassable de l’histoire, mais comme un banquet de sous-préfecture où le vin n’est pas cher et où la police est respectée.
Qu’on se souvienne de ce qu’il déclarait, invité de l’émission Le Grand Rendez-vous (Europe 1/C News/Les Échos) le 9 janvier 2022, en pleine campagne présidentielle : « Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage : pour moi, c’est la gastronomie française. Le meilleur moyen de la défendre, c’est de permettre aux Français d’y avoir accès. » Dans cette formule, tout Roussel tient entier. C’est la dialectique matérialiste revue par l’Amicale des chasseurs. Les puristes de la théologie marxiste en ont frémi dans leurs bibliothèques universitaires ; ils ont hurlé à la dérive, au populisme de terroir, presque au sacrilège. Lui, sourit. Il sait que la poudre d’un steak frites parle plus sûrement au cœur du métallo retraité que les concepts liquides de la sociologie parisienne.
Il marche ainsi sur une corde raide, entre le souvenir des barricades et le confort des plateaux de télévision où on l’aime tant parce qu’il ne fait pas peur. Il est le communiste que la bourgeoisie peut inviter à sa table sans craindre qu’il ne réquisitionne les couverts en argent. Il incarne cette nostalgie d’une France ouvrière qui n’existe plus qu’en carte postale, un monde où l’on entonnait L’Internationale le cœur léger, juste avant le dessert. On l’observe, fringant, l’œil rieur sous sa mèche d’éternel jeune homme de cinquante ans passés, et l’on se demande si, au fond, ce grand dessein de justice sociale n’est pas devenu, sous sa main habile, une très belle, et très ironique, hôtellerie de France.
Son programme ? Le texte s’appelait La France des Jours Heureux. À le lire, on y cherchait en vain la fureur des décrets de Lénine ou l’austère rigueur des plans quinquennaux ; on y trouvait plutôt le charme d’un inventaire de mercerie où chaque chose est à sa place, bien ordonnée, sous le regard bienveillant de l’État-Providence. Ce programme, ce n’était pas le grand soir, c’était le grand midi : l’heure où la soupe est chaude.
Sa grande œuvre, sa table de la Loi, tenait d’abord en un chiffre jeté à la face des puissants comme un défi de kermesse : le SMIC à 2 000 euros bruts. Là où les autres s’égarent dans les méandres de la fiscalité complexe, lui tranche avec la hache du bûcheron. Il promettait la retraite à soixante ans, à taux plein, pour que les corps fatigués de la brique et de l’usine puissent enfin s’asseoir à l’ombre des treilles et regarder passer le siècle. C’était une économie de braises et de bon sens, un matérialisme si concret qu’il en devenait presque poétique.
Mais le grand œuvre de Roussel, son génie propre dans le temple de la gauche moderne, ce fut son alliance mystique avec la fée électricité. Contre les prophètes du vent et du soleil qui voulaient couvrir les collines d’éoliennes blanches, il s’est levé pour défendre le béton des centrales.
Il y a chez lui une piété presque païenne pour le nucléaire. Dans sa bouche, le réacteur n’est pas le monstre de Tchernobyl, mais le cœur battant de la souveraineté ouvrière, une immense marmite républicaine crachant une énergie propre, abondante et française, capable d’alimenter aussi bien les laminoirs du Nord que le frigo du pavillon. Être communiste, pour Roussel, c’était cela : aimer l’atome comme Jaurès aimait la République, y voir la promesse d’une industrie ressuscitée où le patronat aurait enfin rendu gorge sous les coups d’un impôt de solidarité nationalisé.
Et pour financer ce paradis de béton et de viande rouge, il désignait au peuple un monstre bien précis : la finance invisible, les milliards évaporés dans les paradis fiscaux. Chaque année, il s’en allait, flanqué de ses fidèles, faire le siège des banques ou dresser la liste des évadés fiscaux avec une ferveur de greffier médiéval. Il promettait de traquer le riche non pas pour couper des têtes, mais pour vider les poches et redistribuer les cartes du grand jeu social.
C’est là le grand paradoxe de ce catéchisme : un programme de rupture totale, mais écrit avec l’encre de la nostalgie. Il proposait de nationaliser les banques et les autoroutes avec le sourire d’un artisan qui remet en état un vieux meuble de famille. Les experts s’arrachaient les cheveux sur ses calculs ; les banquiers souriaient devant tant de hardiesse tranquille. Lui continuait de chanter son hymne aux jours heureux, persuadé que le bonheur des hommes ne se mesurait pas aux courbes du PIB, mais à la certitude, pour chaque citoyen, de pouvoir vieillir en paix, l’estomac plein, sous la lumière rassurante d’une ampoule alimentée par EDF.
