Et revoici Marie Ségolène, la fille du colonel, la native de Dakar passée par le moule de la province et les forges de la République, surgie de la brume atlantique et des limbes de la promotion Voltaire, une Vierge du Poitou coiffée non de lauriers, mais de panneaux solaires fantômes et de la bravitude faite oriflamme. Elle avance sur un trône de dossiers d’éco-quartiers inachevés, brandissant un sceptre de frégates vendues en kit et un miroir où ne se reflète que l’azur immaculé de son infaillible jugement, tandis qu’à ses pieds, des paysans-sujets en sabots de bois mais connectés à la fibre lui tendent des cahiers de doléances transmutés en « budgets participatifs ». C’est l’histoire d’une reine sans royaume, d’une madone sans église, une Assomption républicaine où l’esprit souffle où il veut, et surtout là où se trouve une caméra.
Quiconque l’a vue au temps de sa splendeur poitevine sait ce que le mot incarner veut dire. Elle s’avançait non comme une candidate, mais comme une visitation, drapée dans une pureté de lin blanc qui tenait autant de la châtelaine que de la madone des préaux. Il y avait chez elle ce port de tête altier, cette certitude d’être née pour le salut du peuple, une grâce un peu rigide qui tenait le monde à distance tout en prétendant l’embrasser. Le verbe était simple, presque enfantin, distillé avec la lenteur calculée des catéchismes : elle parlait de « la souffrance des gens », transmuant le rude langage des cabinets ministériels en une longue déploration maternelle.
Les experts et les mandarins de son propre camp – les éléphants du Parti, ces vieux mâles rompus aux motions de synthèse – ricanaient dans les salons. Ils la croyaient naïve ; elle les terrassa par l’audace. Elle inventa la « démocratie participative », cette géniale trouvaille où le peuple, réuni en AG virtuelles, était invité à souffler le programme à l’oreille de la prêtresse. Elle fit de la « bravitude » un concept, et des « jurys citoyens » un dogme, imposant à la vieille gauche rétive le lexique d’une modernité managériale repeinte aux couleurs du bon sens populaire.
Puis vint le grand œuvre poitevin. Dans cette terre de sables et de marais, elle voulut ériger le royaume de l’éco-responsabilité. Ce furent les voitures électriques « Mia », ces petits cubes de plastique censés révolutionner le transport et qui finirent leur course dans le fossé des faillites industrielles ; ce fut la promesse des routes solaires et des lycées du futur, chantiers grandioses dont il ne resta souvent que des rapports de la Cour des comptes, ces parchemins austères où le lyrisme politique vient se briser sur le récif des chiffres.
Elle fut ministre, elle fut ambassadrice des pôles, un exil glacé où, disait-on, elle ne se montra guère parmi les pingouins, préférant les plateaux parisiens où sa parole, infatigable, continuait de distribuer les bons et les mauvais points. Car le destin de Marie Ségolène est celui des êtres qui ne renoncent jamais : une reine sans couronne, une madone sans autel officiel, mais qui, chaque fois qu’un micro se tend, retrouve l’accent des prophétesses pour rappeler au monde qu’elle avait, avant tous les autres, tout compris.
Puis vint l’heure des grandes orgues et du grand calcul : la décision de se lancer dans la mêlée de la présidentielle. Ce fut un chef-d’œuvre de liturgie politique, un moment où la fille du colonel décida que le Parti n’était plus une machine à distribuer des investitures, mais un Jourdain où elle devait descendre pour être baptisée par le peuple.
Les éléphants du Parti, ces vieux cardinaux à la peau tannée par quarante ans de synthèse et de déjeuners à la brasserie Solférino, la regardaient faire avec un mélange de condescendance et de terreur sacrée. Ils avaient les chiffres, les courants, les fédérations du Nord et des Bouches-du-Rhône ; elle avait l’opinion, ou plutôt cette intuition mystique que le peuple de gauche était las de leurs visages de notables. Elle contourna les appareils par les flancs, en en appelant directement aux « militants du cœur », créant son site Désirs d’avenir comme on ouvre un lieu de pèlerinage.
Le verbe se fit plus haut, le sourire plus souverain. Chaque meeting devenait une grand-messe où elle n’exposait pas un programme – laissez cela aux technocrates en costume gris –, mais où elle dispensait une promesse de guérison nationale. Elle imposa le vote à vingt euros pour les nouveaux adhérents, transformant le vieux Parti d’Épinay en une foire attractive où des milliers de néophytes vinrent prendre leur carte pour la seule beauté du geste, ou pour le plaisir de renverser les barons.
Ils voulurent lui opposer le sérieux budgétaire, l’expérience des ministères, la solidité des hommes d’État. Elle leur répondit par la « démocratie participative » et l’ordre juste. Quand les ténors tentèrent de la ramener à la raison des dossiers, elle se drapa dans sa posture de victime sacrificielle, accusant le patriarcat des appareils d’abattre la femme qui marchait seule vers le destin. Ils comprirent trop tard que face à une telle foi en soi-même, la sainte colère des militants valait tous les congrès du monde. Elle gagna cette primaire non comme on remporte un scrutin, mais comme on réussit un coup d’État pastoral, laissant les éléphants hébétés sur le bord du chemin, piétinés par la ferveur qu’elle avait elle-même codifiée.
Et de nouveau le grand manège de l’Histoire tourne, et la revoilà. En cette saison tardive où d’autres cultiveraient leurs jardins ou leurs mémoires, Marie Ségolène entend à nouveau le murmure des Écritures de Solférino. Le Parti, cette vieille carcasse que l’on disait moribonde, exsangue, réduite à l’état de chapelle pour survivants, a décidé de se murer dans le confessionnal d’une « primaire fermée ». Un scrutin de l’entre-soi, réservé aux seuls porteurs de carte, aux derniers gardiens du temple. Pour tout autre, le piège serait mortel. Pour elle, c’est une provocation céleste.
Les nouveaux notables du Parti, ces jeunes apparatchiks aux sourires lisses et aux ambitions calculées au millimètre des réseaux sociaux, croyaient avoir cadenassé la maison. Ils avaient inventé cette règle étroite, cette primaire close, précisément pour se protéger des courants d’air du dehors, des aventures, des spectres du passé. Ils pensaient voter entre gentlemen et camarades de bonne compagnie, sous l’œil austère des motions de congrès. C’était oublier que Marie Ségolène ne demande pas la permission d’entrer : elle enfonce la porte en s’étonnant qu’on ne l’ait pas attendue pour commencer la messe.
Elle se lance donc dans ce huis clos socialiste avec la même ferveur que s’il s’agissait de soulever les masses du grand dehors. Qu’importe si le corps électoral est rabougri ; elle s’adresse à ces derniers militants comme s’ils étaient les grognards de la geste de 2007, les dépositaires d’une flamme qu’elle seule sait raviver. Aux arguments tactiques des uns et aux alliances de couloirs des autres, elle oppose sa légitimité immuable, celle d’une femme qui a déjà touché le graal présidentiel du doigt quand ses concurrents actuels apprenaient encore l’art de rédiger un communiqué de presse.
Dans les sections locales, là où l’on compte les voix une à une autour d’un thermos de café tiède, sa présence bouscule tout. Les éléphants ont vieilli ou disparu, remplacés par des clercs tatillons, mais elle reste la même : souveraine, drapée dans la certitude de son destin, distribuant les sourires d’un air d’absolution. Elle transforme ce scrutin de cordonniers en un mélodrame shakespearien, sommant les derniers fidèles de choisir entre la tiédeur des appareils et le grand frisson de la nostalgie triomphante. Elle sait que dans une primaire fermée, là où le ressentiment et l’espoir cohabitent dans le secret de l’isoloir, la foi d’une madone peut encore terrasser la logique des comptables.
Et son programme ? Ce n’est pas un catalogue de mesures, c’est une table des Lois, un bréviaire de la réconciliation nationale où le lyrisme vert s’accouple à la rigueur de la caserne. Car chez Marie Ségolène, l’avenir de la patrie ne se calcule pas en points de PIB ; il se décrète par l’émotion et l’autorité.
Au sommet de l’édifice, trône l’Ordre juste. Ce concept magique, forgé jadis pour couper l’herbe sous le pied de la droite, revient mûri par les ans. Il s’agit de mettre au pas les voyous et les banquiers avec la même fermeté maternelle. On y retrouve l’idée, jamais tout à fait abandonnée, d’envoyer la jeunesse dévoyée se plier au pas cadencé sous le regard d’adjudants bienveillants : l’encadrement militaire des mineurs délinquants, cette vieille lune qui fait toujours frémir la gauche de salon et soupirer d’aise le bon peuple des provinces. C’est la République en treillis et en col blanc, l’alliance de la discipline d’Épinay et de la rigueur du colonel Royal.
Puis vient le grand volet de la Fraternité écologique. Là, son imagination de fée du Poitou ne connaît plus de limites. Il ne s’agit plus seulement de fermer les centrales ou de taxer le carbone – cela, c’est de la comptabilité de technocrates. Elle promet la gratuité de la lumière, ou presque, par la grâce de parcs solaires gigantesques qui fleuriraient sur chaque friche, chaque toit, chaque destin. Elle ressuscite le fantôme de la voiture électrique pour tous, subventionnée par l’État, un véhicule vertueux et populaire que chaque citoyen conduirait avec la fierté d’accomplir un devoir civique.
Et pour lier le tout, la Démocratie continue. Son programme propose de remplacer les froides institutions de la VeRépublique par une conversation perpétuelle. Des jurys citoyens tirés au sort viendraient évaluer les ministres ; des budgets participatifs nationaux permettraient à chaque Français de décider, depuis son ordinateur, si l’on doit réparer le pont de Romorantin ou financer une start-up d’algues marines.
Les experts de Solférino, penchés sur leurs calculatrices, s’arrachent les cheveux. Ils cherchent les lignes budgétaires, demandent où est l’argent, comment financer ces milliards d’aides et ces baisses de taxes simultanées. Elle les regarde avec un mépris souverain. À ces comptables de la misère, elle répond que l’enthousiasme ne se finance pas, qu’il se lève. Son programme n’est pas un budget, c’est une prophétie : celle d’une France propre, ordonnée, où les citoyens, guidés par leur madone, marcheraient main dans la main vers des lendemains qui chantent à l’énergie renouvelable.
