Il entrait dans les salles comme un bedeau rouge entre au chœur : avec la conviction d’être à la fois le servant et l’idole. Jean-Luc Mélenchon portait sa parole non comme un outil mais comme une relique ; il la hissait devant lui, énorme, cabossée par l’Histoire, pareille à ces ostensoirs espagnols que des enfants faméliques regardent passer sous le soleil noir des processions.

Il avait lu – voilà ce qu’on sentait d’abord. Lu les jacobins, les Romains, les vieux polémistes poudrés, les prophètes de buvette et les stratèges à favoris. Chez lui, même la colère avait des notes de bas de page. Quand il injuriait, cela ressemblait à Tacite sermonnant des maquignons. Il citait la Révolution comme d’autres évoquent leur cousin de province : avec familiarité, emphase et quelques arrangements flatteurs avec la mémoire.

Son visage travaillait sans cesse. La bouche boudait, pardonnait, condamnait ; les sourcils levaient des armées. Et cette voix – cette voix de bronze chauffé – semblait sortir non d’un homme mais d’une cloche. Une cloche très savante, très susceptible, persuadée que le village entier dépendait de sa vibration.

Il y avait en lui du tribun latin et du professeur vexé. Du Robespierre de bibliothèque. Du comédien aussi, naturellement ; mais les grands politiques français sont presque tous des acteurs qui auraient lu Bossuet trop tôt. Lui jouait au peuple comme un moine joue à Dieu : avec terreur de n’être pas cru.

On le disait colérique. C’était vrai. Mais sa colère n’était pas celle des simples ; elle était lettrée, architecturée, nourrie de souvenirs historiques. Il ne se fâchait pas : il excommuniait. Chaque contradiction devenait une conjuration thermidorienne ; chaque journaliste, un petit procureur du Directoire ; chaque dissidence, une trahison de juin 93.

Et pourtant, derrière l’armure verbale, derrière les grands manteaux de phrases, derrière les météores de citations, on apercevait parfois quelque chose de plus ancien et de plus nu : le fils obstiné d’une République scolaire, un enfant que les livres avaient vengé du monde. Alors, une seconde seulement, le masque du tribun tombait ; on voyait un lecteur devenu prophète parce qu’il avait trop aimé les phrases françaises.

Alors il reprenait souffle, comme un nageur dans l’eau lourde des siècles ; il les convoquait à table, il les faisait asseoir parmi les micros, les écrans plats et les bouteilles d’eau tiède des plateaux télé. Chez lui, la Révolution française n’était pas finie ; elle traversait encore les boulevards, en veste froissée, avec des tracts humides dans les poches. Les morts parlaient dans sa bouche avec cet accent un peu théâtral des revenants qui veulent absolument convaincre les vivants.

Il méprisait cordialement l’époque, ce qui est une façon française de lui appartenir tout entier. Les réseaux, les éditorialistes, les marchés, les chiffres trimestriels : il regardait cela comme un évêque du XVIIe siècle regarde une foire agricole. Avec dégoût, curiosité, et le secret plaisir d’y découvrir des démons nouveaux. Il lui fallait des ennemis proportionnés à son verbe ; le capitalisme mondialisé lui servait d’Empire romain personnel.

Autour de lui gravitaient des disciples pâles, des jeunes gens aux yeux battus de fatigue militante, qui notaient ses mots comme autrefois des novices copiaient les homélies. Certains l’aimaient d’une affection filiale ; d’autres, plus lucides, savaient qu’il dévorait ses propres enfants politiques avec l’appétit majestueux des Saturnes révolutionnaires. Il pardonnait mal. Les grands rhéteurs confondent souvent la contradiction avec l’hérésie.

Mais quelle santé dans la phrase. Quelle opulence. Quand tant d’hommes publics parlent comme des notices de lave-linge, lui roulait des cataractes de syntaxe ; il tonnait, bifurquait, citait Hugo, invoquait la mer, l’espace, la créolisation, les astres, le peuple et parfois lui-même, ce qui revenait presque au même. On sortait de ses discours épuisés comme après un banquet trop riche : un peu écœuré, mais nourri.

Il savait aussi la volupté de l’indignation. Il la cultivait avec soin, comme un jardinier ancien greffe ses rosiers. Chaque outrage reçu devenait une preuve de grandeur. Être contesté confirmait sa mission. Il avançait dans la politique française avec la majesté susceptible d’un taureau liturgique.

Et le plus ironique était peut-être ceci : cet homme qui se voulait l’avenir parlait avec la langue des morts. Non des morts desséchés des académies, mais des grands morts sonores – ceux qui croyaient encore que les mots pouvaient refaire un pays. Il appartenait à une espèce presque disparue : les hommes pour qui la rhétorique n’est pas un emballage du pouvoir, mais le pouvoir lui-même, sa chair et son vin.

Peut-être est-ce pour cela qu’il fascinait autant qu’il lassait. On ne discute pas avec une avalanche ; on attend qu’elle cesse, puis on compte les arbres couchés.

Quant à ses candidatures présidentielles, elles avaient quelque chose des expéditions impériales perdues d’avance et menées pourtant avec une splendeur intacte. Il partait chaque fois comme un homme déjà entré dans la légende de sa propre défaite. Non qu’il voulût perdre – les ambitieux veulent toujours régner – mais il semblait persuadé que l’Histoire, cette vieille catin capricieuse qu’il citait sans cesse, finirait bien par reconnaître en lui un consul tardif, un tribun nécessaire, peut-être le dernier.

En Élection présidentielle française de 2012, il avait encore la fougue du conquérant périphérique. Il arrivait bardé de colère sociale, de diction volcanique, avec des meetings pareils à des messes de plein vent. La Bastille surtout – ah, la Bastille. Il y montait comme d’autres gravissent le Sinaï : persuadé que le peuple français, dans un éclair, allait se souvenir de lui-même. Mais la France moderne a des distractions de galerie marchande ; elle applaudit volontiers les prophètes avant de rentrer chez elle regarder la météo.

Puis vint Élection présidentielle française de 2017, qui fut peut-être son plus beau printemps. Tout y flambait : les hologrammes, les colères, les vidéos, les foules, cette manière de mêler la technologie neuve au vieux souffle robespierriste. Il avait compris avant d’autres que le peuple contemporain veut être à la fois instruit, caressé et diverti. Il parlait comme un conventionnel ayant appris le montage vidéo. Pendant quelques semaines, il sembla possible que ce grand lecteur ombrageux emporte enfin la citadelle.

Mais il manqua quelque chose – toujours la même chose peut-être : cette grâce obscure qui fait qu’un pays accepte soudain d’être gouverné par un homme. Les Français l’admiraient comme on admire un orage en mer : superbe, mais peu habitable. On le trouvait trop savant, trop irritable, trop plein de lui-même et de l’Histoire ensemble. Il voulait incarner le peuple ; or le peuple français préfère parfois les candidats qui ont l’air de s’excuser d’exister.

Alors vint Élection présidentielle française de 2022, crépuscule éclatant où il faillit, encore une fois. Il avait vieilli ; sa voix contenait davantage de fatigue, mais aussi une sorte de mélancolie combative. Il apparaissait comme le dernier grand mammifère d’une gauche historique déjà mangée par le siècle numérique. Autour de lui, tout se fragmentait : les partis, les fidélités, les vérités. Lui continuait d’avancer à coups de périodes longues et de références à Jaurès, comme un général napoléonien perdu dans une guerre de drones.

Et lorsqu’il échoua de peu, ce fut moins une défaite électorale qu’une scène de tragédie française. Il y avait dans ses regards, ce soir-là, non la surprise mais l’antique rancœur des hommes convaincus d’avoir raison trop tôt. Il ressemblait à ces vieux hérésiarques byzantins qui, excommuniés par le monde entier, persistent à croire que le monde entier s’est trompé.

Peut-être avait-il poursuivi, durant toutes ces années, moins la présidence que l’occasion d’être enfin accordé à sa propre voix. Car certains hommes cherchent le pouvoir ; d’autres cherchent un théâtre assez vaste pour leur phrase intérieure. JLM appartenait à cette seconde race : il voulait gouverner, certes, mais surtout parler à hauteur d’Histoire, dans ce vieux pays où l’on a longtemps cru que des mots bien lancés pouvaient encore ouvrir les portes du destin.

Puis vint cette ombre-là, plus gluante, plus dangereuse que les défaites : les accusations d’antisémitisme. Elles collèrent à JLM comme ces fumées épaisses qui poursuivent longtemps les incendies politiques, même lorsque le feu véritable demeure introuvable ou confus.

Il faut dire qu’il avait le goût des combats où l’indignation morale se mêle à la dramaturgie historique. Sur le conflit israélo-palestinien, il parlait avec cette véhémence de prophète méditerranéen qui lui était naturelle ; il dénonçait Israël avec une brutalité que ses adversaires jugeaient obsessionnelle, tandis que ses partisans y voyaient l’intransigeance classique d’une gauche tiers-mondiste héritée des années soixante-dix. Mais les mots, en France surtout, transportent des siècles de cendres. Il suffit parfois d’une formule trop appuyée, d’un sous-entendu mal contrôlé, d’une colère jouée trop fort, pour réveiller des spectres que l’orateur prétendait ne jamais convoquer.

Lui se défendait avec fureur. Il répondait non comme un homme cherchant à dissiper un malentendu, mais comme un accusé de tragédie convaincu que le tribunal lui-même est corrompu. Plus on l’accusait, plus il tonnait ; plus il tonnait, plus ses ennemis croyaient reconnaître dans cette colère une preuve supplémentaire. Cercle français parfait : polémique nourrie d’elle-même, machine à produire du soupçon.

Il y avait chez lui une vieille habitude rhétorique de la gauche radicale : croire que toute attaque venue des pouvoirs médiatiques confirme mécaniquement la justesse de la cause. Cela lui donnait parfois des aveuglements. Il semblait incapable d’admettre que certaines paroles, même prononcées sans intention antisémite, puissent éveiller des imaginaires anciens, des réflexes empoisonnés, des passions que l’Histoire française connaît trop bien. Il raisonnait en stratège de lutte ; ses adversaires l’entendaient en gardiens de mémoire.

Et pourtant, le réduire à un antisémite doctrinal paraissait à beaucoup excessif, presque faux dans sa structure même. Il était autre chose : un homme de conflit permanent, chez qui la mécanique polémique avait fini par dévorer la prudence. À force de vouloir frapper fort, il frappait parfois dans des zones saturées de mémoire historique. Ses mots arrivaient lestés d’échos qu’il sous-estimait ou refusait de reconnaître.

Le plus ironique, peut-être, est qu’il appartenait à une génération politique façonnée par l’antifascisme comme religion civique. Dans sa jeunesse militante, l’ennemi absolu avait un visage clair : l’extrême droite, les nostalgies pétainistes, les haines raciales. Mais les décennies avaient brouillé les cartes ; les indignations s’étaient fragmentées ; les causes internationales étaient devenues des mines morales où chaque phrase menace d’exploser sous celui qui la prononce.

Alors il avançait là-dedans comme un vieux cuirassier dans un champ de capteurs électroniques : avec obstination, et une incompréhension devant certains dégâts produits par sa propre charge.

Et son parti, alors ?

Autour de LFI s’était peu à peu formée une atmosphère étrange, électrique, où chaque parole semblait porter deux sens contraires : l’un proclamé, l’autre soupçonné. Le mouvement se voulait l’avant-garde morale du siècle – antiraciste, décolonisée, insurgée contre toutes les dominations – mais il avançait parmi des matières historiques inflammables, et parfois le feu prenait aux manches.

Il y eut des affiches plus que maladroites, des slogans trop gourmands en symboles, des compagnonnages verbaux avec des figures dont les obsessions excédaient évidemment largement la cause palestinienne. Il y eut surtout cette incapacité presque orgueilleuse à reconnaître immédiatement les fautes de ton. Dans d’autres familles politiques, on s’excuse vite, par technique ou par peur ; chez eux, on contestait d’abord le droit même d’être accusé. Vieille tradition de secte persécutée : toute critique venue de l’extérieur devenait preuve de persécution.

Les plus anciens militants de gauche regardaient cela avec malaise. Ils avaient connu l’antifascisme comme une liturgie sévère ; ils voyaient surgir désormais une génération pour qui la hiérarchie des indignations avait changé. Chez certains jeunes soldats numériques du mouvement, l’antisémitisme semblait parfois relégué au rang de faute secondaire, presque abstraite, comparée aux crimes du colonialisme, de l’islamophobie ou du capitalisme global. Non qu’ils haïssent les juifs – la plupart ne les haïssent pas – mais ils manipulaient sans précaution des imaginaires, des rhétoriques et des obsessions dont ils ne mesuraient pas toujours la profondeur historique.

Et les adversaires de JLM se jetaient sur ces fautes avec une avidité compréhensible. Ils voyaient dans chaque ambiguïté la confirmation d’une dérive plus vaste ; ils scrutaient les silences, les lenteurs, les indignations sélectives. Le débat français, déjà malade de morale spectaculaire, se transforma alors en tribunal permanent où chacun instruisait le procès intérieur de l’autre.

Le plus singulier était peut-être ceci : beaucoup d’insoumis paraissaient sincèrement incapables de comprendre pourquoi certaines formulations alarmaient tant. Ils vivaient dans une grammaire politique où le dominant absolu était occidental, blanc, libéral, impérial ; dès lors, tout peuple perçu comme lié à cette puissance changeait de statut symbolique. L’universalisme ancien de la gauche française – celui qui voyait partout des citoyens égaux en vulnérabilité – se dissolvait peu à peu dans une cartographie mouvante des oppressions concurrentes.

Alors naissait ce malaise diffus : non la résurgence nette de l’antisémitisme doctrinal des vieux pamphlets, mais quelque chose de plus contemporain et de plus trouble – une désinvolture envers certains codes historiques, une tentation de relativiser, une fatigue même à entendre les inquiétudes juives dès lors qu’elles semblent contredire le grand récit géopolitique du mouvement.

Et JLM, au centre, continuait de tonner comme un patriarche assiégé, persuadé que l’Histoire finirait par lui donner raison, sans voir peut-être que l’Histoire, en France, écoute autant les sous-entendus que les proclamations.

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