Il y a dans l’avènement de ce garçon quelque chose qui relève de la prestidigitation ou de la grâce pure, si l’on accepte que la grâce puisse avoir le teint frais et les manières lisses d’un premier de la classe qui n’a jamais connu la sueur des récréations. Il n’est pas né de la glèbe, ni des lents sédiments de la province ; il est le pur produit de cette noblesse de robe moderne qui niche entre le VIe arrondissement et les pelouses de l’École alsacienne, où l’on apprend à parler avant d’avoir vécu.
On l’a vu monter les marches du pouvoir avec la légèreté d’un acrobate sur un fil de soie. Il est l’éphèbe de la République. Là où les vieux fauves de la politique portent sur leur visage les stigmates des trahisons et les rides des veilles, lui offre au monde un front lisse, que nulle tragédie ne semble avoir effleuré. C’est le sacre du « bien né » de l’ère médiatique, celui pour qui la parole n’est pas un outil d’artisan, mais un fluide magique.
Une parole fluide, sans rature, qui glisse sur l’obstacle comme l’eau sur les plumes d’un canard. Il ne cherche pas à convaincre par le fond, mais à saturer l’espace par la clarté de sa diction.
Il a fait de son âge un argument d’autorité. C’est l’ironie suprême : dans un pays de vieux notables, on a confié les clés de la maison à un jeune homme qui n’a pas encore eu le temps d’oublier ses cahiers de cours.
Son passage à l’Éducation nationale restera comme son chef-d’œuvre de théâtralité. En quelques semaines, ce fils de la haute bourgeoisie parisienne s’est transformé en hussard noir de la rigueur, redécouvrant les vertus de l’uniforme, de l’autorité et du redoublement avec la ferveur d’un néophyte. Il s’est penché sur l’école publique comme un jeune dandy sur une estampe ancienne : avec un mélange de curiosité esthétique et de fermeté managériale, décrétant le retour à l’ordre depuis les salons dorés de son ministère, sans que la craie n’ait jamais sali ses manches de chemise.
C’était une ruse parfaite : parler au vieux pays en lui promettant la discipline d’autrefois, tout en incarnant la modernité absolue du technocrate connecté.
Nommé à Matignon par la grâce du Prince, il est devenu le plus jeune Premier ministre de la Cinquième République, le bras armé d’un roi lui-même fatigué de sa propre jeunesse. Il avance dans l’arène avec cette assurance terrifiante de ceux qui n’ont jamais connu l’échec. Il est le gestionnaire du déclin, le vernis brillant posé sur un meuble qui craque de toutes parts.
L’ironie de son destin est là : il est le chef-d’œuvre d’une époque qui préfère l’image au corps, le rythme à la durée. Il reste comme ce personnage de cire qui traverse les tempêtes sans se mouiller, suspendu dans une éternelle jeunesse politique, attendant que l’Histoire, la vraie, celle qui sent la poudre et le sang, veuille bien lui demander ses papiers d’identité.
Et en attendant, que faire ? Comment s’émanciper ? En tuant son père.
Mais rien n’est plus difficile à un jeune homme bien élevé que de tuer son père, surtout lorsque ce père est encore assis sur le trône et qu’il affecte de vous traiter en favori. C’était là le grand drame de la fin du règne d’Emmanuel Macron. Gabriel Attal sentait que la pourpre impériale, à force d’avoir été traînée dans la boue des dissolutions et des colères populaires, finissait par tacher ceux qui s’en approchaient de trop près. Le dandy se fit donc dissident, mais avec une prudence de clerc de notaire qui craint que la foudre ne tombe sur l’étude.
Il commença par publier un livre au titre transparent, En homme libre, ce qui, dans la langue de la cour, signifie qu’on a enfin trouvé le courage de trahir. Ce fut une démocratisation à bas bruit, une manière de dire : « J’ai obéi, mais je n’ai pas approuvé ». Les vieux courtisans du Palais crièrent au sacrilège ; les ministres encore en place s’indignèrent de cette ingratitude ; lui, se contenta de sourire, sachant que pour plaire au public, il fallait d’abord donner des gages de sa propre délivrance.
Le Parti du Maître, Renaissance, sentait la défaite. Gabriel Attal, avec une audace de marchand de nouveautés, décida d’en changer la devanture. Ce fut la naissance de la « Nouvelle République ». Il réunit à Paris le ban et l’arrière ban des beaux esprits, des marchands de doctrine et des figures de la société civile sous les voûtes du Palais Brongniart, comme pour signifier que la politique n’était plus une affaire de soldats, mais de boutiquiers bien nés.
En s’emparant de cette machine électorale, il consomma la rupture. Ce n’était pas la guerre ouverte des grands capitaines, mais une suite de petits coups d’épingle portés à l’aile gauche et aux derniers fidèles du Roi, qui se retrouvèrent un beau matin dehors, sans avoir vu venir le décret d’exclusion.
L’épisode décisif fut son défi lancé à Édouard Philippe et aux autres barons du royaume. Il ne choisit pas pour ce faire les salons parisiens où il avait grandi, mais la terre froide et rugueuse de l’Aveyron. C’était sa manière de jouer à Chirac, le Chirac de 1995, celui qui feignit d’aimer la terre et les vaches pour mieux faire oublier qu’il avait passé sa vie dans les ministères.
Son programme pour l’Élysée n’est une œuvre ni de théologien ni de poète ; c’est un manifeste de l’efficacité managériale, ajustée à l’oreille de cette classe moyenne qui craint la révolution autant que la faillite. Gabriel Attal parle de la France comme d’une grande maison dont les fenêtres ont été brisées par la tempête : il ne propose pas de changer l’architecture, mais d’envoyer des artisans prompts, jeunes et bien mis pour réparer les serrures et rassurer les habitants avant la nuit.
Sa doctrine tient en une promesse : faire de la France le pays de l’avenir, ce qui, sous sa plume, signifie un retour à l’ordre tempéré par le numérique, une discipline de fer dans les écoles et une baisse des impôts pour ceux qui travaillent. C’est l’ordre de la rue de Grenelle étendu aux dimensions de l’Empire. Il se présente comme l’antidote à la lassitude générale, le visage frais d’une fin de règne qui refuse de s’avouer vaincue, pariant avec une audace tranquille que les Français, lassés des vieux généraux fatigués, préféreront confier leur destin à ce jeune homme qui n’a jamais douté de sa chance.
On voit donc que ce programme pour la présidence n’est pas une rupture, mais le chef-d’œuvre de la continuité déguisée en sursaut. Il y a chez ce jeune homme la certitude absolue que la France ne souffre pas d’un manque d’idées, mais d’un défaut d’exécution. C’est l’ambition du haut fonctionnaire accompli, qui aurait remplacé la foi dans l’État par la foi dans le résultat.
C’est le cœur de sa prédication, l’héritage direct de la rue de Grenelle. Il promet une nation redressée par le haut, où l’autorité n’est plus une option mais le préalable à toute chose. Il parle d’instaurer des « contrats de responsabilité » pour les familles, de généraliser les travaux d’intérêt général pour les mineurs rétifs, et de faire de l’école le sanctuaire d’une République qui ne s’excuse plus d’exister. C’est du conservatisme de bonne compagnie, repeint aux couleurs de la modernité.
Pour la bourgeoisie laborieuse et les classes moyennes qui craignent le déclassement, il invente la « fiscalité du mérite ». Il s’agit de libérer le travail de ses entraves bureaucratiques, de simplifier jusqu’à l’excès pour que le commerçant de province ou l’ingénieur parisien ne passent plus leurs nuits à remplir des formulaires. Il promet la prospérité par la vitesse. Son génie propre est de faire passer des mesures de rigueur budgétaire pour des actes de salubrité publique ; il ne dit pas qu’il va couper dans les dépenses, il dit qu’il va « alléger la machine », avec ce sourire de médecin de famille qui vous annonce une diète sévère comme s’il vous offrait un privilège.
Le voilà donc aux portes du temple, son rouleau de réformes sous le bras, offrant au pays ce miroir où la France peut contempler une image d’elle-même rassurante : jeune, ordonnée, sérieuse et terriblement efficace.
Mais l’ironie stendhalienne reprend ses droits à la veille du scrutin. Gabriel Attal a tout prévu, tout calculé, des graphiques du ministère aux inflexions de sa voix lors des grands meetings de province. Il a éliminé le hasard de ses équations. C’est sa force, et c’est peut-être sa faille. Car dans ce grand théâtre de la politique française, la fortune aime à châtier ceux qui la courtisent avec trop de méthode. Il reste à savoir si la France, au moment de trancher, choisira ce premier de cordée au profil impeccable, ou si, saisie par un accès de cette vieille fureur romantique qu’il a passé sa vie à conjurer, elle ne préférera pas briser le miroir pour chercher un destin plus orageux.
