À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?

À toute heure, sauf entre deux heures de l’après-midi et la sixième heure du soir, ces heures où le monde retient son souffle et s’affaisse sous une lumière de cuivre. Ce sont les heures poisseuses où les rois vacillent, où les chiens dorment dans la poussière des cours et où le travailleur perd la mémoire de son geste. Tout s’immobilise dans une torpeur solennelle, une agonie miniature du jour où plus rien ne s’invente, où la terre semble avoir trop bu d’ombre et de lumière.

S’absenter du livre en ces heures, c’est refuser la facilité du refuge. C’est abdiquer devant le grand assommoir du jour, cette lumière torpide qui nivelle les hommes et fatigue les bêtes.

Je réserve la lecture pour les heures de faim et de grande tension, quand la nuit commence ou quand l’aube point. Le livre exige une chair éveillée, une attention qui ne doit rien à la paresse d’une digestion ou à l’ennui d’un bureau silencieux.

Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?

Oui. C’est l’histoire d’une double délivrance, de celles qui n’adviennent que lorsqu’un maître cesse d’être un prêtre pour redevenir un passeur.

Il y avait d’abord eu la corvée du Petit Prince, ce faux chef-d’œuvre d’édification, cette guimauve spirituelle que l’on vous servait comme une hostie. Je n’aimais pas ce livre – sa poésie mièvre, son renard apprivoisé, cette mélancolie de bon ton qui sentait l’enfance propre et le repentir d’adulte. Et puis le professeur a parlé. Il n’a pas psalmodié la vulgate : il a déplié le texte sous un autre jour, montrant la fêlure sous la fable, le deuil sous le conte, faisant soudain entrer de l’air là où on ne voyait qu’une image d’Épinal. Il nous a appris qu’on pouvait traverser un livre qu’on déteste et y trouver pourtant la grille de son propre affranchissement.

Mais le vrai séisme vint plus de trente ans après. J’étais, comme tant d’autres, englué dans cette gangue soi-disant lacanienne, ce jargon de sacristie laïque où l’on repassait en boucle le Nom-du-Père, le désir de l’Autre et la fente du sujet, comme des dévots récitent un chapelet dont le sens s’était perdu. C’était une langue de stuc, un séminaire perpétuel qui retenait la vie prisonnière des concepts.

Puis sont venus Les Enfants de Saturne, de Jean-Paul Enthoven.

En me jetant dans cette lecture, cette fois sans l’accompagnement d’un professeur, le dogme fut brisé. Je compris que le carrosse dans lequel j’avais été jusqu’alors installé était attelé à des citrouilles.

Le livre de Jean-Paul Enthoven est une bâtisse d’encre haute et sombre, dressée dans la nuit des mélancoliques sous l’astre lourd et glacé qui préside aux naissances défaites. Y sont convoqués le ban et l’arrière-ban des grands ténébreux, ces hommes et ces femmes que la bile noire a marqués au fer, ceux qui n’ont vécu que pour la grâce imperceptible d’une phrase accomplie ou d’un amour irréparable. On y croise des figures souveraines, traînant leur manteau de pourpre et de cendres à travers les bibliothèques, les salons d’Europe et les ruines, immortalisées par l’éclat d’une désillusion tragique. Ce ne sont pas de simples portraits, ce sont des apparitions fixées dans le bronze d’une langue qui ne fléchit jamais. Il y a là une piété magnifique pour les vaincus magnifiques, un culte rendu aux intelligences trop aiguës pour la comédie humaine, à ces âmes qui ont préféré se consumer dans la beauté de leur propre nuit plutôt que de s’avilir sous la lumière aveuglante et vulgaire de l’époque.

Et tout cela tient par la seule vertu d’une prose royale. Une prose qui possède le grain de la pierre antique, le lustre des orfèvreries oubliées, et la scansion souveraine des princes de l’esprit marchant vers leur supplice. Chaque page y vibre d’un savoir qui ne pèse jamais, parce qu’il est devenu musique, plainte superbe, panégyrique de la mémoire. C’est l’art d’un écrivain qui sait que la littérature demeure le seul recours, la seule réponse décente à l’injure du temps.

Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?

Oui. C’est une question de marbre et de cendre, de hauteur où l’air manque, d’une langue si haute et si fermée qu’elle semble avoir été dictée non pour les hommes qui marchent dans la boue, mais pour le jugement dernier. Je suis resté au bas de la muraille.

Milton est un vieillard aveugle, assis dans l’ombre londonienne d’un XVIIe siècle défait, un titan défroqué de la République qui marmonne dans la nuit de ses yeux éteints la chute du monde. Et ce qu’il dicte à ses filles épuisées, ce n’est pas un récit pour nous distraire ou nous bercer : c’est un monument de bronze, un texte coulé d’un seul jet dans le latinisme le plus dur, où chaque vers pèse le poids d’une cathédrale foudroyée.

On n’entre pas dans Paradise Lost comme on entre dans une fiction ; on y est rejeté par la majesté même du désastre. Le dieu de Milton n’a pas de chair, son Éden a la beauté froide d’un opéra de marbre, et Satan lui-même, ce prince des ténèbres si souvent vanté pour sa superbe, avance enveloppé d’une rhétorique si vaste, d’une théologie si pesante qu’il finit par ressembler à un roi d’armes sous son armure de fer. Vous vouliez des arbres, des fruits, le frisson de la première faute, la tiédeur de la peau d’Ève sous le feuillage ; vous n’avez trouvé que des traités de métaphysique céleste, des aéropages d’anges aux ailes d’or durci, des guerres dans le vide où les montagnes volent sans jamais faire tomber une seule goutte de sang humain.

C’est là le secret de mon refus : mon corps s’y refuse. Il y a des livres qui exigent qu’on abdique sa propre petitesse, et d’autres qui nous en privent sans rien donner en échange que le vertige de l’érudition. Milton ne s’abaisse pas vers le lecteur. Il règne sur son poème comme son Créateur sur le chaos, inaccessible, absolu, enfermé dans sa foi puritaine et sa cécité triomphante. On reste sur le seuil, la main posée sur la reliure froide, sentant bien que derrière ces pages s’agitait le plus grand drame de l’Occident, mais sachant aussi que cette gloire-là ne vous appartenait pas, qu’elle était faite d’un latin d’or qui ne parle plus à notre poussière.

Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?

C’est une question de fièvre et de papier mauvais marché, de ces livres aux couvertures souples que l’on cornait dans la pénombre des chambres d’adolescence, bien loin des hautes bibliothèques et des marbres de la grande littérature.

Je me suis jeté sur Harold Robbins non pas malgré sa vulgarité, mais à cause d’elle : parce qu’elle avait l’épaisseur, la vitesse et le brillant bon marché de la vie adulte telle qu’on la fantasme quand on n’y a pas encore mis le pied. C’était un apprentissage sans dentelles, une initiation brute où le désir ne s’embarrassait ni de style ni de métaphysique. Très loin de Milton.

Robbins n’offrait pas des chefs-d’œuvre, il offrait des sésames. Dans ces romans touffus, gorgés de dollars, de paquebots, de moquettes épaisses et de corps brûlants, je ne cherchais pas la beauté de la langue, mais le secret des grands. L’érotisme y était direct, presque mécanique, étalé avec une naïveté américaine qui avait la vertu d’être immédiatement déchiffrable. Pour le jeune homme que j’étais, tenu à l’écart des corps réels, ces pages n’étaient pas de la mauvaise littérature : c’étaient des cartes de géographie clandestine, des manuels d’anatomie romancés où s’inventait, sous une forme grossière mais brûlante, le continent interdit de la chair.

On lit ces mauvais livres avec avidité parce qu’ils ne font pas attendre. Ils ne demandent aucun effort de déchiffrement, ils livrent le mystère sans détour, dans toute sa brutalité clinquante. C’était l’accès immédiat à ce qui m’était refusé. J’y pillais ce qu’il y avait à prendre – le frisson, la mécanique du désir, l’odeur du danger – avant de rejeter le livre comme on jette l’emballage une fois le fruit dévoré. Ce ne sont pas des livres qu’on garde : ce sont des passerelles que l’on brûle une fois de l’autre côté.

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