Un nom comme une entaille. On écoute la rumeur du monde et soudain ce nom revient, lourd de ferrements et de fureur : Itamar Ben Gvir. Il a parlé, paraît-il. Il a dit la nuit, il a nommé le nombre – trente, quarante corps à faire tomber chaque nuit dans la poussière de Gaza, comme on réglerait le cours d’une moisson obscure. Il l’a dit sans ciller, avec cette terrible bonhomie des bourreaux qui croient tenir le compas de la justice quand ils ne manipulent que la haine.
Mais le plus noir n’est pas seulement qu’un homme profère ces abominations au grand jour. Le plus noir serait que le silence se referme là-dessus, comme une eau morte.
C’est pourquoi il faut que des voix s’élèvent, et d’abord des voix juives. Non point pour s’acquitter d’une dette envers la bienséance ou pour donner au monde le spectacle consolant d’une conscience sans tache, mais parce que la mémoire elle-même l’exige. Parce que cette mémoire-là – celle des Prophètes, celle des exilés, celle des vieux livres usés au souffle des générations – n’a jamais été le blason de la force, mais le refus obstiné de l’infamie. Quand un ministre à Jérusalem prétend parler au nom du salut d’un peuple en comptant les cadavres à venir, il ne protège rien : il profane la langue même dans laquelle on a appris à dire le sacré, la justice et le nom des morts.
Ceux qui ont reçu en partage cette histoire lourde, ce nom d’Israël si douloureusement charrié à travers les siècles, ne peuvent abandonner la parole à ces prophètes de carnage. Se taire, ce serait consentir à ce que l’imprécation d’un zélote devienne le dernier mot d’une tradition tout entière. Il faut qu’au scandale de la menace réponde l’éclat du refus : dire que la vie d’un enfant de Gaza vaut chaque goutte d’encre de leurs livres antiques, et qu’aucune terre, aucun roi, aucun ministre ne saurait sanctifier le massacre quotidien.
C’est une nécessité impérieuse, étroite comme un couloir de pierre : arracher le droit de dire ce qu’est la justice des mains de ceux qui la souillent, et faire entendre, par-dessus le vacarme des armes, que la terreur n’est jamais une prière.
Je rappelle, pour finir, que de la philosophie du dialogue au refus des politiques de souveraineté absolue, la tradition intellectuelle juive a souvent produit ses plus vives critiques depuis son propre cœur éthique. Face aux dérives du nationalisme chauvin et à la légitimation de la violence d’État, trois figures majeures dont j’ai ici même longuement parlé ont incarné cette exigence de résistance morale :
1. Martin Buber (1878-1965), penseur de la philosophie du « Je-Tu », a théorisé toute existence comme une relation. Cofondateur du mouvement Brit Shalom dans les années 1920, il plaidait pour un État binational où Juifs et Arabes vivraient dans une égalité civique et spirituelle stricte. Buber avertissait dès la création d’Israël que le sionisme ne devait pas succomber à l’« idolâtrie de la souveraineté ». Pour lui, la sécurité bâtie sur la seule domination militaire corrompt l’âme éthique du judaïsme et condamne le peuple à un isolement moral tragique.
2. Hannah Arendt (1906-1975), élève de Heidegger et Jaspers, a analysé les mécanismes du pouvoir et du totalitarisme. Dès 1948, après le massacre de Deir Yassin, elle cosigne une lettre ouverte dans le New York Times (aux côtés d’Albert Einstein) dénonçant l’émergence du parti Tnuat Haherut (mené par Menachem Begin), qu’elle qualifiait de mouvement fasciste et terroriste.
3. Emmanuel Levinas (1906-1995), pour qui le « Visage » de l’Autre, dans toute sa vulnérabilité, impose un commandement moral absolu qui précède toute loi politique ou religieuse. Le Visage de l’Autre interdit le meurtre.
Dans ses Lectures talmudiques et dans ses interventions publiques (notamment après les massacres de Sabra et Chatila en 1982), il rappelait que l’État d’Israël n’a de légitimité que s’il s’impose une justice supérieure à celle des autres nations, en restant comptable de la vie de l’étranger et de l’opprimé.
