Il y a chez Raphaël Glucksmann la mélancolie des bibliothèques que l’on a dû quitter pour la boue des places publiques. Il apparaît sur l’écran comme un fils de bonne famille jeté dans un siècle de ferrailleurs, portant son nom comme une cuirasse trop lourde, ou peut-être comme un talisman. C’est le visage d’une jeunesse qui n’a jamais été tout à fait jeune, une face de prince de la Renaissance égarée dans les courants d’air de la social-démocratie.

Regardez ce regard : il y a là l’ombre du père, ce vieux lion des idées dont il a recueilli le rugissement, mais en l’adoucissant, en le polissant pour les oreilles délicates de notre temps. Il ne crie pas, il déplore ; il n’excommunie pas, il s’attriste. Il est la voix de ceux qui croient encore que l’on peut sauver le monde avec des adjectifs bien choisis et une indignation de soie.

On l’a vu courir les marches de l’Empire, de la Géorgie aux plaines d’Ukraine, cherchant dans le fracas des armes une vérité que les salons parisiens ne lui rendaient plus. Il aime les causes perdues qui finissent par gagner dans les livres d’histoire. Il se veut le héraut des peuples opprimés, le scribe des douleurs lointaines, trouvant dans l’exil des autres une patrie pour sa propre inquiétude ; n’ayant pas de terre de combat évidente sous ses pieds à Paris, il trouve dans la souffrance des confins du monde le seul lieu, la seule patrie spirituelle, où son besoin d’engagement et son nom prennent enfin tout leur sens.

Il marche sur le fil de l’Europe comme sur un vers de Racine : avec une élégance qui masque l’abîme, et cette certitude un peu vaine que la lumière finira par avoir raison de la nuit, pourvu que la syntaxe soit sauve.

L’ironie est là, tapie dans le pli de son pull-over sombre : il est l’homme qui veut parler au « peuple » avec les mots des humanistes. Il prêche la révolution des cœurs dans un langage de colloque. On le voit sur les marchés, s’efforçant de trouver le ton juste, ce ton qui ne trahirait ni ses lectures, ni sa naissance, mais la greffe est fragile. Il est ce « nous » qui cherche désespérément à ne pas être un « moi ».

Il est le candidat de la belle âme confrontée à la dureté des rapports de force, un tribun de velours dans un monde de papier de verre. On l’aime pour sa clarté, pour cette douceur qui change des vociférations de la plèbe ou des ricanements des cyniques ; mais on se demande parfois si, à force de vouloir incarner l’idée, il n’oublie pas la pesanteur des corps.

Il restera cette figure de passage, ce trait d’union entre un passé prestigieux et un futur incertain. Un homme qui, au milieu du vacarme, continue de croire que la politique est un chapitre de la littérature, et que la France, au fond, n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle se regarde dans le miroir de ses propres principes, avec la noblesse un peu lasse d’un héritier qui sait que la fortune est épuisée, mais que le style, lui, est inaliénable.

Le voici donc, ce prince de la nuance, à la tête d’une troupe qu’il appelle « Place publique », comme pour conjurer l’étroitesse des bureaux de vote par l’immensité de l’agora. Mais quelle est cette troupe ? C’est un rassemblement de consciences inquiètes, une procession de bonnes volontés drapées dans du coton bio, cherchant la trace d’une gauche qui aurait oublié ses colères pour ne garder que ses remords.

Son programme n’est pas un manuel de combat, c’est un traité de savoir-vivre continental. Là où d’autres fourbissent des haches, lui propose des traités de paix avec le climat, des pactes de douceur avec le vivant.

Il ne parle pas de kilowatts ou de rendements, mais de « réparation ». Pour lui, la terre est une victime qu’il faut consoler. Il veut taxer les riches, certes, mais avec la componction d’un confesseur qui demanderait une pénitence pour sauver l’âme de la nation.

L’Europe est son vrai pays. Il regarde Bruxelles non comme une administration de technocrates grisâtres, mais comme une Jérusalem céleste qu’il faudrait rebâtir pierre après pierre, contre les vents de l’Est et les tempêtes du mépris. 

On sent, à le voir arpenter les estrades, que le « programme » lui est une corvée nécessaire, une descente dans la cuisine des hommes alors qu’il préférerait rester au balcon des idées. Il égrène ses propositions comme on lirait les rubriques d’une revue intellectuelle : c’est intelligent, c’est noble, c’est d’une clarté de cristal qui, parfois, manque de la boue nécessaire pour faire tenir l’ensemble. Il offre des boussoles à ceux qui ont faim de pain ; il promet la justice des siècles à ceux qui craignent la fin du mois.

C’est là que le bât blesse dans cette geste de l’héritier. Son parti est un refuge pour ceux qui ont horreur du bruit et de la fureur, une petite chapelle de velours dans une église en ruine. Il veut « l’humain d’abord », mais un humain qui aurait fait ses humanités.

Au fond, son programme est une tentative désespérée de prouver que l’on peut encore faire de la politique sans haine, dans un monde qui ne se nourrit plus que de cela. Il reste ce dandy de la solidarité, un homme qui, même pour parler de révolution sociale, ne peut s’empêcher de garder la tête haute et le verbe impeccable, comme s’il craignait que la moindre faute de goût ne vienne invalider la détresse du monde.

Enfin, ce qui le retranche de cette famille rétive et fractionnée, ce qui le sépare des autres factions du vieux sol de la gauche, c’est une affaire de géographie sacrée et de tonalité.

Là où les autres, les tribuns de la colère et les arpenteurs de la plèbe, ont le regard rivé sur la marmite sociale, sur le clocher de l’usine ou le guichet de la CAF, lui regarde par la fenêtre. Son horizon ne s’arrête pas aux lignes de banlieue ; il commence là où l’Europe tremble. Ce qui le distingue, c’est cette obsession des frontières. Pour lui, la question sociale n’est qu’un rameau d’un arbre plus vaste dont la racine est à Kiev, à Taipei ou dans les geôles du Xinjiang. Il est le seul à gauche qui pense que l’on ne peut pas distribuer le pain si l’on abandonne l’épée et le droit. 

Et puis, il y a la langue.

Les autres ont des slogans comme des pavés que l’on jette ; lui a des nuances comme des voiles que l’on déplie.

Les héritiers du jacobinisme historique crient à la guerre des classes, invoquent le poing levé et la fureur du peuple ; les technocrates du socialisme résiduel alignent des rapports de commission comme des inventaires après décès. Glucksmann, lui, introduit dans l’arène une forme de mélancolie civilisée. Il ne promet pas le grand soir, mais le sursaut ; il ne flatte pas le ressentiment, il appelle à la responsabilité.

C’est une gauche qui a troqué le bleu de chauffe et la cravate de cabinet pour le lin froissé de l’intellectuel européen. Les autres l’accusent de parler depuis les balcons du Quartier latin à des gens qui vivent dans la plaine ; il leur répond qu’à force de regarder leurs pieds pour ne pas trébucher, ils ont oublié de regarder le ciel qui s’assombrit. C’est sa singularité, magnifique ou fragile : il veut être la gauche du scrupule dans un temps qui n’a plus que des certitudes. 

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