« L’amour est un genre de suicide. »
C’est un autre de ses mots de passe souvent répété, une autre de ses formules à faire pâlir les fiancées et reculer les clercs. L’amour est un genre de suicide. On l’entend d’ici, le vieux prince des faubourgs de l’esprit, rajustant son col de fourrure, jetant cette sentence comme on jette une poignée de sel sur une plaie vive pour voir si la chair tressaille encore.
Dans le monde des paysans, des peintres et des poètes à bout de souffle, on sait ce que c’est que de se détruire. On sait qu’on peut se pendre à une poutre de grange pour une mauvaise récolte ou un chagrin de fille ou une oeuvre non reconnue. Mais Lacan parle d’un échafaudage plus secret, d’une corde plus fine, tressée avec les fils de la parole.
Qu’est-ce que l’amour, en effet, sinon la décision folle, effrayante, de déposer les armes ? Songez à l’homme dans sa forteresse. Il s’est construit avec du temps, avec du quant-à-soi, avec ce petit trésor d’orgueil qu’on appelle le Moi, cette pauvre armure de cuir et de quolibets qui lui permet de marcher droit dans la rue et de saluer le maire. Il est le maître chez lui, le roi d’un royaume de poussière. Et voilà qu’un soir, au détour d’un chemin ou dans la pénombre d’un estaminet, une silhouette passe. Un regard l’accroche.
À ce moment précis, le suicide commence. Aimer, c’est ouvrir une brèche dans la muraille. C’est dire à l’autre: « Prends les clés, entre, pille les armoires, retourne les tables, et si le coeur t’en dit, égorge le propriétaire. » C’est l’abdication absolue du petit empereur que nous sommes tous. On livre sa peau, sa mémoire, ses hontes les plus vieilles, on les offre sur un plateau d’argent à une créature qui, la veille encore, n’existait pas. On consent à dépendre du battement de cils d’une étrangère, du caprice d’un autre corps. On accepte que notre propre vie ne nous appartienne plus. N’est-ce pas là la définition la plus exacte de se donner la mort ? On tue le Moi pour que l’Autre devienne le seul maître du domaine.
Les amants, ces grands brûlés de la vie, ne cherchent pas le bonheur; ils cherchent le désastre magnifique. Ils savent d’un savoir obscur que la jouissance d’exister ne s’atteint que dans la perte de soi. Il faut que le vieil homme meure pour que le miracle de la rencontre ait lieu. C’est un suicide par procuration : on donne le couteau à l’aimé(e) et on le/la prie de frapper juste, là où le coeur bat, pour nous délivrer enfin de la lourde corvée d’être soi-même.
C’est une messe noire, oui. On y sacrifie son identité sur l’autel d’un visage. Et le clinicien de la rue de Lille sourit sous sa fumée, car il sait que ce suicide-là est le seul que l’on recherche avec ferveur, le seul échafaud où l’on monte en chantant, parce qu’on espère toujours, au dernier instant, que la main du bourreau nous ressuscitera.
Et ce que l’on immole sur cet échafaud de velours, ce n’est pas seulement la superbe du Moi ; c’est le langage même, cette vieille monnaie usée avec laquelle nous achetons la paix du monde.
Imaginez-les, ces amants au moment de la bascule, ces deux condamnés à mort qui s’avancent l’un vers l’autre dans la pénombre d’une chambre qui ressemble à une cellule de moine ou à une grange d’abandon. Ils commencent par se parler, bien sûr. Ils échangent ces petites phrases de politesse et de séduction, ces mensonges d’usage qui sont comme le dernier repas du condamné. Ils croient qu’ils négocient, alors qu’ils sont déjà sur la trappe. Et puis, vient le moment du grand silence, ou du cri, ce bégaiement sacré où le dictionnaire s’effondre. C’est là le grand suicide de l’esprit : consentir à ne plus rien savoir, à ne plus rien maîtriser, à devenir une bête traquée par la joie.
L’amour est un suicide parce qu’il exige la ruine de toutes nos assurances. L’homme qui aime devient le mendiant de sa propre histoire. Il donne ce qu’il n’a pas, cette part d’ombre, ce manque d’absolu, cette enfance trouée, à quelqu’un qui n’en veut pas ou qui ne sait qu’en faire. C’est un marché de dupes, un troc de spectres, une faillite magnifique où les deux banqueroutiers s’embrassent sur les ruines de leur fortune.
Et voyez la cruauté de la chose, la ruse du vieux docteur : ce suicide-là est presque toujours raté. On se jette du haut de la falaise, on s’abîme dans le corps de l’autre, on croit en avoir fini avec la corvée d’être ce vieux singe solitaire. On meurt de plaisir, on meurt d’attente, on meurt de ferveur. Et puis, le matin vient. La lumière crue du jour filtre à travers les persiennes sales. L’autre dort, ou s’habille en tournant le dos, déjà rendu à sa propre opacité.
Et l’on se réveille. On est vivant. Le suicide a échoué. Il faut ramasser ses nippes, remettre son armure de cuir élimé, retrouver son petit Moi ridicule et grognon, et redescendre dans la rue pour aller acheter le pain ou écrire des livres. On survit à son propre désastre, avec aux lèvres le goût amer de la résurrection, et dans le coeur, déjà, la nostalgie de la prochaine exécution.
