« Parler d’amour est en soi une jouissance. »

C’est une phrase d’une lucidité presque insolente, une de ces vérités qu’on ne surprend qu’au fond des alcôves ou dans l’âme secrète des vieux livres. Quand Pascal ou les libertins du Grand Siècle affirmaient que le langage devance toujours le coeur, ils touchaient du doigt ce mystère : la parole n’est pas le modeste vêtement du sentiment ; elle en est l’initiation, le double, et parfois la cime.

On imagine un homme dans la pénombre d’un logis de province, sous le règne d’un Louis quelconque, ou peut-être un clerc plus ancien encore, assis à sa table de chêne gras. Il a de l’encre aux doigts, le corps un peu lourd, fatigué des bêtes et de la terre. Mais il écrit, ou bien il murmure à une ombre. Et soudain, le miracle opère. Avant même que le corps de l’autre ne soit touché, avant que la peau ne donne son consentement ou son refus, la voix, elle, s’exécute. Elle déploie sa pompe.

Car nommer l’amour, c’est déjà l’incorporer. C’est faire passer dans le gosier, entre les dents et sur le bout de la langue, le suc d’une présence absente. Les mots ne sont pas de l’air perdu ; ils sont de la matière fine, un tremblement des cordes vocales qui imite et devance le tressaillement des chairs. Celui qui dit « je t’aime », ou qui en invente les longs détours savants, ne cherche pas seulement à convaincre un auditeur ; il se repaît de sa propre musique. Il se donne la comédie sacrée de son désir.

C’est là une jouissance de souverain et de mendiant tout ensemble : n’avoir rien entre les mains que le vent de la parole, et s’en trouver pourtant gorgé, comme d’un vin lourd. La bouche qui articule la passion se délivre de la misère du monde ; elle ne parle plus la langue du pain, du fisc ou de la mort, mais celle, absolue, de l’éternité promise. Prononcer ces mots-là, c’est une caresse que l’on se fait à soi-même par le canal de l’autre, un plaisir de grand style où l’esprit et le corps s’abolissent dans le même souffle, ivres d’avoir osé proférer la plus belle et la plus dangereuse des fictions humaines.

Et c’est là exactement que Lacan plante son scalpel. Car cette phrase – « parler d’amour est en soi une jouissance » –, c’est du Lacan pur sucre.

Pour comprendre ce qu’il entend par là, il faut chausser les lunettes de son séminaire Encore (le bien nommé, qui tourne autour de l’amour et de la jouissance).

D’abord, pour Lacan, le langage n’est pas juste un outil pour transmettre des informations. L’être humain est un être de parole, un « parlêtre », et le simple fait de faire rouler des mots dans sa bouche lui procure une satisfaction pulsionnelle. Il appelle cela la jouis-sens : une jouissance propre au déchiffrage, à la parole, au fait de faire résonner le signifiant. Parler d’amour, c’est le sommet de cette activité : on parle pour ne rien dire d’utile, on parle pour le plaisir pur de parler. Ainsi, parler d’amour, c’est jeter un pont de phrases au-dessus du vide du rapport sexuel. En parlant d’amour, on déploie notre manque, on le met en scène, on le poétise. Et la jouissance de la parole amoureuse tient à ce statut de mirage : on demande à l’autre de combler un vide qu’il ne peut pas combler, mais le simple fait de formuler cette demande produit une excitation textuelle et psychologique qui se suffit à elle-même. On jouit du discours amoureux parce qu’il nous maintient dans l’illusion magnifique que l’Autre pourrait nous compléter.

En somme, pour Lacan, si parler d’amour est en soi une jouissance, c’est parce que le langage est le véritable lieu de la passion. L’amant lacanien est un poète qui s’étourdit de ses propres métaphores pour oublier que, dans le lit, chacun reste irrémédiablement seul.

« Toutes les jouissances ne sont que des rivales de la finalité que serait si la jouissance avait le moindre rapport avec le rapport sexuel ».

C’est une phrase terrible, un noeud de ronces syntaxique d’où coule le sang le plus noir. C’est le constat d’une faillite grandiose, d’un malentendu qui cloue l’homme et la femme au lit de leur propre solitude. Lacan y énonce le deuil de la grande fusion mystique.

Il faut imaginer le Roi au milieu de sa cour, ou le paysan dans la paume de sa grange, chacun penché sur le corps de celle qu’il a élue, qu’il a payée de son or ou de ses larmes. Ils y vont de toutes leur force, de toutes leurs dents, ils s’y emploient sous la dictée du sang. Ils cherchent ce que les poètes ont promis : le nœud parfait, l’abolition des distances, le moment souverain où deux ne font plus qu’un dans l’embrasement de la chair. Ils cherchent la finalité, ce grand absolu où l’homme et la femme s’emboîteraient si parfaitement que la mort elle-même en serait suspendue. C’est le vieux rêve du Rapport Sexuel, écrit avec des majuscules de cathédrale. Mais la chair est rétive au miracle. Au plus fort de la tempête, au point exact de l’orgasme, la vérité éclate dans sa nudité dérisoire : il n’y a personne pour recevoir l’autre.

Toutes ces femmes qui jouissent, toutes ces amantes superbes, ces « jouissantes » couronnées d’écume, que font-elles en réalité ? Elles ne rejoignent pas l’homme. Chacune, dans le secret de son spasme, s’en va seule. Chacune s’en retourne à son propre abîme, à sa propre musique intérieure, une musique dont l’homme n’est que l’instrument contingent, le pauvre archet de passage. Leurs jouissances singulières, farouches, repliées sur elles-mêmes, ne sont pas le pont attendu ; elles en sont les rivales. Elles viennent saboter le projet. Elles sont la preuve éclatante que la chair ne fait pas alliance, qu’elle ne fait que bégayer sa propre extase solitaire.

Si la jouissance avait le moindre rapport avec cette union rêvée, elle y mènerait tout droit, en ligne droite, comme un fleuve va à la mer. Elle serait pacifiée, terminale. Au lieu de cela, elle bifurque, elle s’isole, elle ricane. Elle laisse les amants face à face, épuisés, plus séparés encore qu’avant d’avoir croisé le fer.

Lacan sait cela comme les vieux confesseurs savaient les vices des ducs. Il a vu que derrière les soupirs et les grands serments d’éternité, il n’y a que des monades qui s’entrechoquent dans la nuit. Toutes ces jouissances ne sont que des reines superbes et rivales, des idoles jalouses qui s’arrachent les lambeaux d’un empire qui n’existe pas : celui de l’amour sans reste.

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