En ce temps-là, aux confins du Vermont, il y avait un homme assis à sa table d’acajou, un nommé Doremus Jessup, petit bourgeois à lunettes, directeur du journal local, qui croyait encore au bon sens, aux livres reliés plein cuir et à la modération républicaine. Il appartenait à cette race d’hommes flegmatiques et de bonne compagnie qui imaginent toujours que le désastre a la politesse de frapper chez les autres – en Allemagne, dans la Rome d’Élagabal ou chez les Bas-Normands –, mais jamais dans une petite ville ordonnée de la Nouvelle-Angleterre où le café est chaud et le gazon tondu.

Puis vient 1935, et Sinclair Lewis fait surgir Buzz Windrip.

C’est un personnage taillé dans la pâte la plus grasse de l’Amérique prophétique : un petit tribun de foire, gueule de bonimenteur de comices agricoles, qui promet l’or, la paix, cinq mille dollars par an pour chaque pauvre diable et la botte au cul des banquiers de Wall Street. Lewis ne peint pas un César de marbre ni un Napoléon d’opérette ; il peint le fascisme en bretelles et en chapeau de paille. Il montre la tyrannie sous les traits d’un démarcheur en assurances qui aurait appris à brailler dans une chaire protestante. Et le peuple – ce peuple de fermiers, de garagistes, de boutiquiers que Lewis connaît comme sa poche et qu’il traque depuis Main Street  tend sa sébile et applaudit. En trois chapitres, le mécanisme est grippé : la démocratie américaine, cette vieille machine à vapeur qu’on croyait inusable, est démontée boulon par boulon, sans fracas, par des miliciens en chemises vertes recrutés parmi les voyous du coin.

Ce qui fait la puissance sombre de ce livre, ce n’est pas tant sa facture – Lewis écrit parfois vite, à gros traits, avec le journalisme au poing et cette ironie un peu lourde qui est la marque des hommes d’action –, c’est sa lucidité terrifiante. C’est l’histoire d’une cécité. On y voit des notables répéter en boucle la phrase du titre : « Ça ne peut pas arriver ici », alors même que les camps de concentration s’ouvrent dans la forêt environnante et que leurs propres voisins balancent les livres au feu.

Jessup, le brave Jessup, met du temps à comprendre. Il faut qu’on lui ferme son imprimerie, qu’on passe à tabac son gendre et qu’on transforme son univers feutré en un enfer de paperasses et de schlague pour qu’il sorte de sa torpeur. Il devient alors ce que Lewis aime par-dessus tout : non pas un héros de fresque, mais un petit homme entêté, un résistant clandestin qui imprime des tracts sur une presse à bras dans une cave obscure.

It Can’t Happen Here n’a pas la perfection stylistique de la grande prose française, mais il possède la force brute d’un avertissement lancé depuis une maison qui commence à brûler. C’est un livre de fureur et de dépit patriotique. Lewis y dissèque avec une exactitude de légiste la façon dont le despotisme ne vient pas de l’extérieur, mais éclot comme un champignon vénéneux sur le compost du ressentiment local. C’est le roman de la fragilité des républiques quand les honnêtes gens préfèrent leur confort à leur liberté.

Car après la torpeur vient l’exil, ou le sang. Ce que Lewis montre dans la dernière partie du livre, c’est le destin de ces républicains de province devenus soudain des fantômes dans leur propre pays. Doremus Jessup s’enfonce dans le maquis de la frontière canadienne ; il blanchit sous le chapeau du clandestin, passe des rivières de nuit, glisse des pamphlets dans la doublure des vestes. Il y a là une mélancolie très américaine, celle des forêts d’Ephraim ou des collines du Vermont où l’on croyait que l’Histoire avait fini par oublier les hommes, et où l’Histoire revient, bottée, la torche à la main.

C’est la grande intuition de Lewis : le fascisme à l’américaine ne parle pas latin, il ne cite pas Machiavel, il cite la Bible et le Code civil ; il se pare du drapeau et des chansons du dimanche soir. Il ne détruit pas les institutions, il les vide de leur substance avec le sourire du vendeur de voitures d’occasion.

On reprochera peut-être au roman ses ficelles de mélodrame, ses types un peu appuyés, cette hâte du pamphlétaire qui veut frapper fort avant que la nuit ne tombe. Mais quelle vérité sous la charge ! Dans chaque page brille cette certitude amère que la démocratie n’est pas un état de nature, juste un miracle précaire, maintenu par une poignée d’obstinés qui refusent de baisser les yeux.

Doremus Jessup, tapi dans l’ombre des grands bois, écrivant encore au fond d’une cabane la vérité sur son pays perdu , est sans doute l’une des figures les plus émouvantes de la littérature de l’entre-deux-guerres : le dernier homme libre dans un monde qui a préféré les promesses du tyran à la dureté de la liberté.

Si ce livre écrit à la hâte en 1935 continue de hanter nos nuits, c’est qu’il n’est plus tout à fait de la fiction : il est devenu un compte-rendu d’audience rédigé à l’avance.

Chaque époque croit inventer ses propres monstres, mais Sinclair Lewis avait déjà dessiné les traits de notre présent avec la précision d’un greffier. Ce qui fait l’écho si effrayant d’It Can’t Happen Here aujourd’hui, c’est le sentiment de déjà-vu. Remplacez les miliciens en chemises vertes de Buzz Windrip par la rhétorique post-vérité des réseaux sociaux, les slogans populistes simplistes et la haine polie des élites institutionnelles : le décor reste inchangé. Lewis a compris avant tout le monde que pour dissoudre une république moderne, il n’y a nul besoin de chars dans les rues ou d’un putsch militaire sanglant. Il suffit d’offrir au peuple fatigué une distraction bruyante, la promesse d’un retour à une grandeur mythique et le spectacle réconfortant d’un homme fort qui prétend parler comme le peuple.

Le miroir que nous tend Lewis reflète trois de nos pires travers contemporains :

Le venin du divertissement politique. Buzz Windrip ne gagne pas par la rigueur de ses idées, mais parce qu’il fait rire, parce qu’il captive, parce qu’il transforme le débat démocratique en un comice agricole géant. C’est exactement ce que nous vivons à l’ère de la politique des algorithmes et du spectacle permanent, où la provocation tient lieu de programme et l’outrance de charisme.

La lâcheté des modérés. C’est sans doute la leçon la plus cruelle pour notre siècle. Lewis montre à quel point les institutions et les esprits prétendument « éclairés » s’épuisent en protestations de principe avant de capituler en rase campagne, persuadés jusqu’au bout que « tout cela va bien se tasser ». On y retrouve la même torpeur des démocraties actuelles face aux grignotages illibéraux, ce refus obstiné de voir le danger tant qu’il n’a pas renversé la table de la cuisine.

Le refus du réel. Ce fameux « Ça ne peut pas arriver ici » est la formule magique que nous continuons de nous répéter pour dormir sur nos deux oreilles. Nous croyons nos constitutions inébranlables, nos droits acquis pour l’éternité et nos démocraties prémunies contre l’histoire. Lewis s’adresse à nous avec un rictus amer pour nous rappeler que la civilisation n’est qu’une fine couche de vernis sur un édifice que n’importe quel démagogue peut incendier avec une simple allumette.

En relisant Sinclair Lewis aujourd’hui, on ne lit pas un roman du passé : on lit la feuille de route d’un péril que nous n’avons toujours pas fini de conjurer.

C’est pourquoi il faut se rappeler Héliogabale, de son vrai nom Marcus Aurelius Antoninus, ce tout jeune empereur syrien de quatorze ans hissé sur le trône de Rome au IIIe siècle, qui avait ramené dans ses bagages une pierre noire sacrée et la ferme intention d’imposer son culte solaire à tout l’Empire. Pour les historiens et les écrivains, d’Artaud à Gibbon, Élagabal est devenu le nom propre de l’extravagance absolue, du sacrilège et du chaos politique. Il incarne ce moment où le pouvoir bascule dans le grotesque, où le tyran ne cherche même plus à gouverner, mais à scandaliser une société médusée en dansant en robe de soie devant les sénateurs.

Dans l’esprit du brave Doremus Jessup, la tyrannie, c’était cela : un mal lointain, exotique, une folie romaine ou un délire oriental réservé aux manuels d’histoire ancienne. C’était la certitude ingénue que la décadence porte toujours des habits de parade et vient de l’autre bout du monde, sans jamais imaginer qu’elle puisse porter des bretelles, parler avec l’accent du Vermont et s’installer au bureau de poste du village.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*