« Ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour »
Et voilà que notre prince des salons et des abîmes se penche encore sur son pupitre avec cette moue de vieux prêtre qui en a trop entendu sous le secret du violet. Il pose ses fines lunettes, il fait une pause, le temps de laisser la fumée de son cigare dessiner un point d’interrogation dans l’air lourd de la salle, et il lâche son verdict, plus terrible encore que le premier : puisque le rapport sexuel n’existe pas, ce qui y supplée, c’est précisément l’amour.
Entendez le grand rire noir du clinicien derrière la joliesse du mot.
Car que nous dit-il ? Que ce grand embrasement que nous cherchons, ce face-à-face absolu où deux devenus un s’aboliraient dans la nuit des temps, cette fusion parfaite des corps et des âmes dont les poètes nous rebattent les oreilles depuis qu’on écrit sur de la peau de chèvre, tout cela n’est qu’une fable. Une blague de la nature. Il n’y a pas de pont entre les deux nuits. Quand vous êtes dans le lit de l’autre, vous êtes seul avec votre dictionnaire, seul avec vos fantômes et votre syntaxe, et l’autre en face fait de même avec les siens. On ne se touche pas. On se frôle à travers des cloisons de mots. Le rapport – la proportion juste, l’ajustement parfait des rouages de la chair –, c’est le grand absent de l’affaire humaine. Et c’est là, au bord de ce gouffre, quand la chair s’aperçoit de sa solitude et qu’elle va crier de froid, c’est là qu’intervient le miracle boiteux. C’est là qu’on invente l’amour.
L’amour n’est pas le couronnement de la rencontre ; il en est le pansement. C’est notre ruse magnifique pour ne pas crever de lucidité. Puisque les corps ne peuvent pas fusionner, on va faire fusionner les phrases. On va se raconter des histoires. On va inventer un langage à deux, des diminutifs ridicules, des souvenirs communs qui n’ont jamais eu lieu, toute une broderie de petits bruits pour couvrir le silence effrayant de l’impossible. On va transformer l’échec de la chair en une mystique de l’attente. L’amour, c’est cette brocante héroïque où deux solitudes s’associent pour faire croire au monde qu’elles ne forment qu’un seul château. L’amour, c’est cette décision folle de croire que le malentendu est une grâce. C’est la poésie qui vient boucher le trou de la science. Le rapport sexuel n’existe pas, soit, la machine est cassée d’origine ; mais tant qu’il y aura un homme pour dire « je t’aime » à une femme qui entendra autre chose, le monde pourra continuer à tourner sa vieille manivelle de chagrin et de beauté.
C’est que l’amour est un faussaire de génie. Il prend la pauvre monnaie de singe de nos solitudes et, d’un coup de baguette magique, d’un coup de langue, il en fait de l’or fin. Il vient feindre que ce malentendu structural, cette muraille de Chine qui sépare à jamais deux peaux, n’est au fond qu’une distance exquise, un chemin à parcourir, une courtoisie.
Voyez comment il s’y prend, ce gueux d’amour. Il s’installe précisément là où le bât blesse, dans l’interstice entre ce que je demande et ce que tu peux m’offrir. La chair ne demandait qu’à s’apaiser, bêtement, comme un porc qui se frotte à la souche ; mais l’amour, lui, exige autre chose. Il exige l’âme, c’est-à-dire le catalogue complet des manques de l’autre. Il veut que l’autre dise : « Sans toi, je suis nu ». Il veut de la détresse partagée.
Et le docteur Lacan sourit dans sa barbe rare, car il sait que cette suppléance est le chef-d’oeuvre de notre artifice. L’amour, c’est de la haute couture sur des corps de misère. Et c’est le pacte des fantômes.
Puisqu’il n’y a pas de programme génétique pour nous faire jouir en harmonie avec notre semblable, il faut bien écrire le livret de l’opéra à mesure qu’on le chante. On ne fait pas l’amour avec un corps, on fait l’amour avec la promesse qu’on lui a arrachée.
Mais la glose ne serait pas complète si l’on oubliait le réveil. Car la suppléance, comme le plâtre sur la jambe de bois, finit toujours par montrer ses limites. Il y a un matin où les mots manquent. Un matin où le dictionnaire de l’un ne trouve plus aucune correspondance dans la grammaire de l’autre. L’illusion se dissipe, la pourpre retombe en loques, et l’on se retrouve deux, affreusement deux, dans la lumière crue d’une chambre qui sent le sommeil.
C’est là que l’amour passe son examen de passage le plus rude. Devant le constat que le rapport n’existe décidément pas, devant l’évidence que l’Autre est irrémédiablement autre, l’amant peut fuir, crier à la trahison, ou alors, et c’est là sa sainteté, décider d’aimer le trou lui-même. Aimer la défaillance de l’autre, aimer son impuissance à nous combler.
C’est le dernier mot de la suppléance : non plus faire croire que nous sommes un, mais consentir, enfin, à n’être que deux naufragés qui se tiennent la main sur le même radeau de phrases.
« Tout le monde sent, a senti, que le problème, c’est comment il peut y avoir un amour pour un autre. »
Regardez-les encore, nos deux solitaires de la chambre haute, nos deux morceaux de chair chamarrés de phrases, qui viennent de ranger leurs draps froissés et de rallumer la bougie. Ils savent désormais la sentence, ils l’ont bue jusqu’à la lie : le rapport n’existe pas, la chair n’est qu’un rébus, et chacun a joui dans sa petite usine autiste, de son côté de la nuit. Tout devrait s’arrêter là. Tout devrait se dissoudre dans la froide clarté du matin, chacun retournant à ses morts et à sa grammaire.
Et c’est pourtant là que le sol se dérobe à nouveau sous les pas du vieux clinicien. C’est là que surgit l’énigme la plus folle, le vrai prodige devant lequel la science analytique pose les armes et bafouille : le problème, le seul vrai problème, c’est comment, malgré ce désastre, il peut y avoir un amour pour un autre.
Entendez bien la stupeur qui tremble sous la rigueur de la formule.
Car si l’amour n’est qu’une suppléance, si le désir n’est qu’un fétichisme qui se sert de l’autre comme d’un miroir ou d’un instrument pour faire chanter sa propre corde, alors tout amour devrait être un narcissisme au carré. On ne devrait aimer que sa propre projection, sa propre nostalgie, son propre manque habillé d’une peau d’emprunt. On devrait être condamné à n’aimer que le fantôme qu’on a soi-même dessiné sur le mur de la chambre.
Et pourtant. Pourtant, il y a des jours où la machine à feindre s’enraye d’une bien drôle de manière. Il y a des jours où ce n’est plus le miroir qui nous captive, mais ce qui est derrière le miroir.
Aimer un autre, un vrai, dans sa brutale et dérangeante altérité, c’est le seul miracle qui nous soit donné de vivre. C’est le moment où le braconnier de l’inconscient baisse son fusil. Aimer un autre, ce n’est plus exiger qu’il se glisse dans le costume de scène de nos fantasmes d’enfance. C’est accepter qu’il déchire le costume. C’est aimer ses ratures, ses silences qui ne répondent pas aux nôtres, sa façon d’être là qui nous dérange et nous exile de nous-mêmes.
Ce n’est plus dire à l’autre « tu es mon double », mais « tu es mon étranger, et c’est cet étranger-là que je veux garder auprès de moi ». C’est faire de sa propre solitude une maison pour la solitude de l’autre.
Le prodige n’est pas de se mirer dans l’autre ; le prodige, c’est de consentir à se perdre en lui, sans boussole et sans dictionnaire de secours.
Un amour pour un autre. Pas pour l’idée de l’autre, pas pour la rime ou le blason, mais pour ce pauvre être de chair et de temps qui vieillit là, à côté, et dont on accepte de porter le deuil par avance.
Lacan peut bien refermer ses cahiers et souffler la lampe de son séminaire. Il a tout expliqué, tout démonté, tout réduit en miettes de signifiants et en équations de manque. Mais devant cette mystique de clochard, devant ce fait brut que quelqu’un puisse un jour aimer la vérité de l’altérité d’un autre plutôt que son propre reflet, il s’incline. C’est l’exception qui sauve la règle du naufrage. C’est la seule porte de sortie de notre prison de mots : cette décision folle, héroïque, de jeter son dictionnaire au feu pour aller toucher, enfin, la terre inconnue de l’autre.
