Il y a dans la posture de ce petit homme rétracté, que le siècle nomme Éric Zemmour, quelque chose qui relève de la singerie des clercs d’autrefois, de ces théologiens de province égarés dans le fracas des studios de télévision. En me penchant sur son destin, j’y vois non pas le sauveur d’une race ou d’une terre, mais la complainte enfiévrée d’un enfant de la lointaine lisière – né à Montreuil de parents venus d’Algérie – qui, à force de vouloir être plus français que le Roi, a fini par s’inventer une France de papier, une France de vitrail et de dictionnaire, qui n’a probablement jamais existé que dans les limbes de son propre effroi.
Zemmour avance dans le monde le torse bombé mais l’échine étroite, comme chargé du poids d’un deuil perpétuel. C’est un homme de lettres manqué, un copiste qui a troqué la plume pour le tréteau médiatique, et qui a compris, avec le génie propre aux désespérés, que la peur était une marchandise d’or.
Dans sa prose, qui se veut de l’étoffe de Chateaubriand mais qui n’est que du ciment de polémiste, le passé n’est pas une leçon, c’est un gourdin. Il regarde le présent avec le dégoût d’un aristocrate de fraîche date, oubliant que sa propre grandeur n’est faite que du bruit qu’il suscite. Il s’est rêvé en Bonaparte à l’orée du pont d’Arcole ; il n’est resté, au fond, que le greffier d’une défaite qu’il passe son temps à prophétiser pour mieux s’en repaître.
Et puis vint l’Église de ce nouveau culte, baptisée Reconquête. Un mot de fer et de sang, exhumé des manuels scolaires d’un autre temps, pour désigner un rassemblement qui tient autant de la croisade médiévale que du gala de l’Ouest parisien. Qu’est-ce que ce parti ? Une nef des fous où se côtoient des notables en rupture de ban, venus chercher une seconde jeunesse dans le frisson du radicalisme ; une jeunesse dorée, aux cheveux sagement peignés, qui confond l’engagement politique avec un tournoi de chevalerie sur les réseaux sociaux ; des docteurs en déclin et des idéologues de l’exclusion, tous drapés dans une certitude de marbre.
Ils marchent ensemble, non pas vers l’avenir, car l’avenir est pour eux un gros mot, mais vers un lointain Moyen Âge magnifié, un âge d’or où la France aurait été pure, blanche et silencieuse, imperméable aux souffles du large. C’est une armée qui ne livre bataille que sur les plateaux de CNews ou dans des meetings aux décors de péplum, où l’on applaudit la haine avec la politesse des gens du monde.
Quant au programme de ce grand œuvre, il ne s’écrit pas dans les ministères, mais sous la dictée d’un spectre. C’est un catalogue de négations, une tentative frénétique de dresser des digues contre l’océan du temps. « Tout ce qui est moderne est suspect ; tout ce qui vient d’ailleurs est coupable » est la maxime invisible de Reconquête.
On y trouve, consignés avec la rigueur maniaque des anciens légistes, les articles d’une foi de forteresse : le Ministère de la « Remigration », qui propose de raccompagner aux frontières ceux que le sol refuse d’adopter, espérant par-là effacer quarante ans d’histoire d’un trait de plume. La Pureté des Prénoms, imposant le calendrier des saints de 1803 pour baptiser les enfants de la République, faisant ainsi de chaque berceau un acte d’allégeance nostalgique. L’École des Certitudes, qui rétablirait la blouse, le tableau noir et le roman national sans rature afin de transformer les écoliers en petits soldats d’une histoire sainte et figée.
Sur le plan économique, le scribe se fait soudain plus flou, plus bourgeois. On protège les grands héritages tout en flattant le petit peuple des artisans, dans une synthèse improbable qui sent son bon vieux temps d’avant les impôts et la modernité industrielle.
Au bout du compte, que reste-t-il de cette geste zemmourienne, si on la regarde avec un peu d’objectivité ? Le spectacle d’une immense ferveur pour du néant. Un homme qui a cru que la France était un dogme et qui, à force de vouloir la défendre contre ses vivants, a fini par n’aimer que ses morts.
Zemmour et les siens offrent la comédie tragique de ceux qui croient que l’on peut arrêter le cours d’un fleuve en y jetant de vieux livres d’histoire. Ils restent là, sur la rive, prophètes d’un cataclysme qu’ils ont eux-mêmes mis en scène, magnifiques et dérisoires, attendant un assaut qui vient surtout de leur propre mélancolie.
Mais que l’on ne s’y trompe pas. Ce théâtre de l’effroi, cette comédie de cire et de vieux grimoires, porte en elle un venin bien réel. Les hommes de dogme ne sont jamais de doux excentriques ; ce sont des allumeurs de bûchers qui s’ignorent, ou qui s’en réjouissent. Le scribe n’est pas seulement dérisoire, il est redoutable.
Le premier danger de Zemmour est celui de l’abstraction. Pour lui, les hommes ne sont pas de chair, de sang, de misère ou d’espoir ; ils sont des concepts, des pions sur l’échiquier d’un choc des civilisations qu’il appelle de ses vœux. En transformant le débat politique en une guerre de religion intemporelle, il retire aux hommes leur humanité singulière. Le voisin n’est plus un voisin, il devient le symptôme d’une invasion. L’enfant de banlieue n’est plus une promesse à éduquer, il est une ligne dans un rapport de démographie ennemie.
Quand la langue d’un homme politique cesse de décrire le réel pour ne plus manipuler que des symboles sacrés ou maudits, elle prépare les esprits à la violence. On ne discute pas avec un symbole ; on le vénère ou on l’abat. La force corrosive de ce discours est d’avoir offert une respectabilité intellectuelle aux passions les plus tristes. Par le prestige de la citation littéraire et le vernis de l’histoire sainte, il a déculpabilisé le ressentiment. Il a réussi ce tour de force d’offrir à la vieille xénophobie de comptoir les lettres de noblesse qui lui manquaient. En citant Bainville, Chateaubriand ou Barrès au détour d’une phrase venimeuse, il fait croire à ceux qui l’écoutent que leur peur ou leur rejet de l’autre n’est pas une bassesse morale, mais une élégance de l’esprit, une posture de lettré qui défend la civilisation. Il a habillé la haine en habit de cour. Ce qui était autrefois un préjugé rance au comptoir d’un bar est aujourd’hui présenté comme un acte de résistance face à l’effondrement. Ce qui était une hostilité envers l’autre devient une preuve d’amour sacré pour la patrie. Le refus de la complexité du monde est signe du courage de dire la vérité toute nue.
Le danger n’est pas tant que Zemmour prenne le pouvoir par les urnes ; le danger est qu’il a déjà conquis une partie des esprits en rendant l’intolérance syntaxiquement correcte. Il a armé les langues. Et après les langues, l’histoire montre que ce sont les mains qui s’arment.
Au fond, le programme caché de ce parti n’est pas la paix retrouvée, c’est la conflagration. C’est là le paradoxe le plus sombre de ce nationalisme : il prétend aimer la France, mais il ne l’aime que divisée contre elle-même, au bord du gouffre, pour pouvoir jouer les archanges rédempteurs. Il se nourrit de la fracture, il souffle sur chaque braise communautaire avec la délectation morose du pyromane qui a lu Suétone. Son horizon n’est pas la concorde républicaine, c’est un face à face brutal, une Saint-Barthélemy invisible et quotidienne où chacun devrait enfin choisir son camp, son camp de race ou de religion. Voilà le grand péril de ce petit homme : à force de crier au loup et de prophétiser la guerre civile, il finit par la rendre pensable, puis probable, et enfin désirable pour ceux qui l’écoutent. Il ne protège pas la maison France ; il y apporte la torche en jurant que ce sont les autres qui ont allumé l’incendie.
