On le vit apparaître à l’été vingt-quatre sur les tréteaux de la République, au moment même où celle-ci, prise de vertige, se cherchait un centre ou un sauveur, ou peut-être simplement un homme qui s’habillât bien. Son nom sonnait comme un vers de syntaxe rude : Karim Bouamrane.
Les chroniqueurs de cour, toujours prompts à s’éprendre des visages neufs pourvu qu’ils portent le pli du pantalon réglementaire, saluèrent en lui le miracle de l’Olympe de Seine-Saint-Denis. Il était le maire de Saint-Ouen, cette terre de puces et de labeur, mais il marchait sur le pavé parisien avec l’assurance d’un condottiere de la finance ou d’un prélat de la communication. Il avait cette distinction stricte, presque agressive, des hommes qui ont décidé que la pauvreté des origines se rachetait par la coupe d’un costume croisé.
L’histoire qu’il contait – et qu’on contait pour lui – avait la ferveur des hagiographies républicaines. Fils d’un maçon marocain, grandi parmi les tours de briques et le gris des horizons de banlieue, il avait grimpé les échelons non par la révolte des barricades, mais par le verbe mesuré et le commerce des hautes technologies. Il incarnait cette gauche que la bourgeoisie adore : une gauche qui parle d’ordre, qui cite de Gaulle autant que Jaurès, et chez qui le mot « laïcité » claque comme un ordre de marche.
Dans le grand théâtre des ambitions, alors que le pays se fracturait en factions hargneuses, Bouamrane joua la carte de la concorde par le haut. On murmura son nom pour Matignon. Les gazettes enflammèrent pour ce « dandy de banlieue », ce « social-réformiste » qui plaisait aux banquiers comme aux ouvriers, ou du moins à l’idée que les banquiers se font des ouvriers. Sa faconde était redoutable, faite de phrases courtes, de sentences d’autorité et de ce tutoiement fraternel qui flatte le journaliste et désarme l’adversaire.
L’ironie de sa posture tenait tout entière dans ce grand écart : être le héraut des périphéries oubliées tout en devenant le chouchou des salons du cœur de Paris. Il y avait du dandy chez ce tribun, une manière de poser pour l’objectif avec la gravité d’un ministre de la IIIeRépublique qui aurait lu la presse économique américaine. Il fustigeait l’extrême gauche avec la ferveur d’un vieux hussard noir, s’attirant les applaudissements d’un public qui, d’ordinaire, ne vote guère pour son camp.
Mais le pouvoir est une eau vive qui exige qu’on s’y jette, ou qu’on s’y noie. Boumrane, en homme avisé qui connaît le prix des choses et la fragilité des engouements, préféra rester sur la rive, observant le défilé des premiers ministres éphémères avec le sourire de celui qui sait que son heure n’est pas encore venue, ou que le costume était peut-être trop grand pour la saison.
Il demeure là, entre ses puces de Saint-Ouen et les plateaux de télévision, silhouette impeccable et paradoxale : le prolétaire magnifié, le socialiste que la droite admire, un homme de fer habillé de soie, suspendu dans l’antichambre du destin national.
Et puis, ce qui devait arriver arriva. Par un matin de juin vingt-six, à l’heure où les hommes d’affaires ajustent leur cravate et où les ouvriers ont déjà la main sur l’outil, il monta sur les hauteurs de Radio France. Devant le micro de Demorand, là où s’ordonnent les liturgies de la parole publique, il prononça les mots fatidiques. Il dit qu’il était candidat. Candidat pour être le prochain président de la République.
Ce ne fut pas l’annonce d’un insurgé, non. Ce fut la proclamation d’un notaire de la modernité qui vient réclamer l’inventaire. Il ne parlait pas de grand soir ; il offrait une « France humaine, une France forte », une formule balancée comme un algorithme ou un slogan de haute banque, où le cœur ne bat qu’à condition que l’ordre soit gardé.
Il se dressait là pour terrasser deux monstres : le péril brun des plaines et, plus encore peut-être, ce vieux lion de Jean-Luc dont le nom seul lui écorchait la bouche. Il venait dire à la bourgeoisie effrayée et à la gauche qui a peur du désordre qu’il y avait une voie, sa voie, celle d’un socialisme qui a troqué le bleu de chauffe pour le costume trois pièces et qui ne s’en excuse pas.
Aussitôt le mot jeté dans l’arène, il se retourna vers sa propre maison, ce Parti socialiste qu’il jugeait moribond sous la férule d’Olivier, l’homme des compromis et des alliances de couloir. Bouamrane, du haut de sa superbe de maire réélu, trancha le nœud gordien. Il traita la veille direction de « has been », fustigea la « sacralisation de la lose », cette manie qu’avaient les siens de s’incliner devant plus bruyants qu’eux.
Il refusa le passage obligé des primaires, ces foires d’empoigne qu’il disait « énergivores » et « budgétivores », comme un patron refuse de soumettre sa stratégie au vote des intérimaires. Pourquoi s’encombrer de protocoles quand on incarne soi-même la synthèse ?
Le dandy de Saint-Ouen venait de brûler ses vaisseaux. Le voilà parti à l’assaut du grand royaume, armé de ses certitudes, de sa laïcité de fer et de ses puces où l’on vend le passé, lui qui ne jure que par l’avenir. Reste à savoir si le pays, dans sa grande fureur, choisira pour guide un homme qui lui promet de guérir ses maux, ou s’il préférera, comme souvent, ceux qui lui promettent de tout casser.
