Point n’est besoin d’être d’un pessimisme prononcé pour envisager avec appréhension l’avenir de l’art littéraire dans notre monde moderne. Même si on ne peut nier qu’aujourd’hui encore un certain nombre de personnalités pures et dures sont à l’œuvre, chaque observateur voit plus clairement de jour en jour que nous nous trouvons au milieu d’une époque de déclin littéraire et poétique. On peut trouver à ce phénomène attristant mille raisons, mais on peut les résumer en une seule : l’invasion de nos vies par la barbarie.

La probité et la prudence intellectuelles nous interdisent certes de nous fier à notre « propre conscience historique » et de tenir pour identifiable et définissable la situation historique dans laquelle se déroule notre vie. Ce n’est cependant pas le fait du hasard si des esprits éclairés comparent notre siècle à celui des grandes invasions, à ces sombres siècles qui suivirent l’effondrement de l’Empire romain, dont il ne subsiste aucun monument littéraire, mais seulement une tache blanche et déserte sur la carte de l’histoire intellectuelle de l’humanité. En ces temps-là comme de nos jours, les anciennes règles de la civilité, les symboles en vigueur avaient perdu leur signification ; en ces temps-là comme de nos jours, le substrat des peuples et des couches sociales inconnues, des classes et des sectes opprimées se fraya un passage vers le haut ; les mouvements nationaux et sociaux, la « dynamique », qui déchirèrent l’Europe, étaient manifestes ; en ces temps-là comme de nos jours, la force physique primitive des hordes non encore domestiquées ont prétendu non seulement à la domination mais aussi à la détention des valeurs et les ont défendues avec ce furieux élan agressif qui, toujours et partout intarissable, prend sa source dans le complexe d’infériorité que nourrit l’homme inférieur envers l’homme supérieur. La conséquence de cette dynamique a été la mort absolue de la création poétique et littéraire. Cette mort a duré presque un millénaire. L’unique performance qui fut réservée en ces temps-là aux génies littéraires (de tels génies naissent à toutes les époques) consistait en l’humble copie et la sauvegarde des textes littéraires dans la quiétude des cellules monacales.

Dans le fil de cette comparaison on peut affirmer en toute conscience que nous nous trouvons nous-mêmes à la fin d’une longue époque classique qui a duré chez toutes les nations, avec des décalages dans le temps, du début de la Renaissance jusqu’à une période avancée du XIXe siècle. Nous savons pour cette raison, et nous l’avons nous-mêmes vécu, que la grande poésie et la culture littéraire ne sont pas sans attaches mais qu’elles doivent s’appuyer sur une certaine couche sociale forte, non pas par le nombre mais par le crédit, couche sociale qui attribue cette « gloire » qui est à l’opposé du « succès ». Ce sont ces personnes cultivées, ces « initiés », qui créent l’atmosphère dans laquelle un poème respire, dans laquelle on ressent sa valeur la plus profonde. Elles sont les gardiennes de cet ésotérisme poétique sans lequel, à quelque époque que ce soit, il n’y aurait pas eu d’âge d’or de la littérature. Un poème authentique n’est absolument pas un message plus ou moins sentimental dans une langue quelconque, il est l’égal de la musique absolue, de la « langue absolue ». Le bouleversement et le ravissement qu’il a le pouvoir de provoquer n’ont pas leur source dans le contenu qu’il transmet mais dans le mystère magique de la langue absolue. Les personnes cultivées, les initiés, participent à ce mystère grâce à leur oreille particulièrement fine et sensible. C’est de cette coopération harmonieuse, entre eux et les poètes, que naît la culture littéraire supérieure. Si cette communauté des initiés vient à être décimée et dispersée par des catastrophes sociales, économiques et politiques, il ne subsiste plus alors qu’une masse amorphe de lecteurs et, avec elle, que l’intérêt exclusif pour le contenu, pour le message. Finis poesiæ ! Dans cette formule me paraissent circonscrits et le diagnostic et le pronostic de la littérature moderne. Le monde des personnes cultivées et des initiés en tant qu’autorité reconnue a disparu. Avec une logique parfaite commence le règne de la matière nue. À son point maximum d’éloignement du soleil, l’écriture ne tend plus vers la langue absolue, la poésie. Son royaume devient le roman industrialisé, la biographie manufacturée, le reportage-documentaire accommodé à la sauce épique. On nomme avec gêne réalisme ce qui est du journalisme relié en volumes.

Encore plus préoccupant cependant pour l’avenir de la littérature que cette décimation des couches sociales cultivées, ce phénomène (les âges les plus sombres de l’histoire universelle n’en ont jamais connu de semblable) : j’entends par là l’exigence de totalité de certains États et de leur idéologie nationale qui pourraient s’imposer d’une manière jusqu’ici inconcevable avec l’aide des moyens techniques modernes. Un total revirement des valeurs s’est produit. Tandis qu’à l’époque classique la littérature et la philosophie influaient sur les événements politiques et que leurs idées pénétraient inlassablement la réalité, ce sont maintenant, dans notre sombre époque, les partis politiques parvenus au pouvoir dictatorial qui élèvent « leur patrimoine intellectuel » (c’est ainsi qu’ils le nomment par euphémisme), à la hauteur d’un dogme invulnérable et immuable et qui le défendent les armes à la main contre l’opposition la plus feutrée. Le primat de la politique anéantit l’esprit en faisant du maître un esclave. La vie intellectuelle de plus de deux cents millions d’Européens souffre de cet avilissement innommable et en souffre sans le moindre espoir car la conscience que l’on a de la prédominance technique des idéologies armées paralyse jusqu’à la force de se révolter intérieurement. Il a toujours existé des époques d’oppression. Et pourtant, même dans les pires d’entre elles, la pensée libre avait suffisamment d’isolement et de quiétude pour pouvoir de temps en temps retourner dans le giron de sa propre vérité. Aujourd’hui, il en va autrement. Dans l’avalanche fracassante de la propagande, de la radio, de la presse quotidienne, du cinéma – propagande qui ne s’interrompt pas une seule seconde –, la pensée ne s’entend plus elle-même, elle perd son assurance, sa force et finit par se résigner. Mais le plus grave, c’est que ce mal ne reste pas limité aux parties « totalitaires » de l’Europe mais qu’il se répand telle une maladie infectieuse et provoque dans la vie intellectuelle de tous les peuples une étrange anarchie faite d’un mélange de doute, de morosité et de désarroi.

Un observateur objectif ne peut considérer autrement les aspects que prendra la littérature européenne dans les prochaines années. Quant à moi, je ne veux pas m’en tenir à ces tristes constatations, mais je pose la question : avons-nous des moyens d’améliorer tant soit peu la situation périlleuse de l’esprit dans ce monde ? Existe-t-il une possibilité que l’esprit gagne en pouvoir ou en autorité au sein même des puissances et des autorités actuelles ? Pouvoir ? Tout homme raisonnable me répondra : non ! Autorité ? À cette question je réponds pour ma part : peut-être ! Mais pour justifier cette réponse je me permets, avec toutes les réserves d’usage, de donner un tour nouveau à cette discussion.

Pour une Académie mondiale des écrivains et des penseurs

J’ai pleinement conscience des difficultés que non seulement la réalisation mais déjà la formulation de ma proposition va rencontrer. (Elle ne peut être développée ici que dans ses grands traits, avec des lacunes ; j’espère néanmoins qu’elle offre une base suffisante à une discussion sérieuse.)

I – Que la ligue des Nations veuille bien convoquer une Académie mondiale des écrivains et des penseurs et y adhérer. (L’emploi du mot « Académie mondiale » n’est pas encore la solution la plus heureuse, car le concept d’Académie fait trop penser à une dignité guindée et au manque de chaleur).

II – Que la convocation de cette Académie mondiale ne procède pas par nations mais par sphères linguistiques et culturelles. (Cela ne signifie pas que les soixante-dix sphères, ou plus, représentées dans la Société des Nations délèguent chacune leurs représentants littéraires dans cette académie. Cela serait impossible et déraisonnable. En revanche, elle convoquerait les esprits les plus importants choisis dans les sphères les plus actives du monde culturel. Il ne s’agirait donc pas d’une compagnie internationale, mais d’une compagnie supranationale dont la composition ne serait pas paritaire et qui n’aurait rien à voir avec la représentation littéraire de chacun des peuples de la communauté universelle).

III – Le principe qui devrait présider au choix des membres de cette académie devrait être déterminé uniquement par la grandeur et le sérieux moral de la personnalité, par le rang de l’œuvre littéraire ou philosophique en question et par l’autorité que confère la renommée acquise. (Dans ce cas idéal, il faudrait que les plus grands écrivains et les plus glorieux de la planète soient tous membres de l’Académie, sans distinction de nationalité ni d’appartenance politique).

IV – Les préparatifs qui devraient déboucher sur la création de l’Académie mondiale des écrivains et des penseurs seraient confiés à « l’organisation de coopération intellectuelle ».

V – Le nombre des membres de cette Académie ne devrait pas être inférieur à vingt-quatre et supérieur à quarante.

Je vois à la fondation de cette Académie mondiale une double finalité, une représentative et une morale. Ni l’une ni l’autre ne doit être sous-estimée.

Par ces temps de réclame cynique où les carriéristes de tous bords parviennent à conférer une autorité à leur nom comme l’histoire ne l’a encore jamais fait jusqu’ici et où la gloire a perdu absolument toute valeur ; dans de tels temps l’artiste littéraire sérieux vit pour ainsi dire en exil. Il a bâti son œuvre année après année, au prix de lourds sacrifices. Mais maintenant il lui faut reconnaître que les « personnes cultivées » et les « initiés » qui comprennent ses efforts inlassables sont dans leur grande majorité dispersés et qu’il affronte un monde totalement politisé et soumis à la barbarie, monde qui nourrit pour sa tâche difficile les soupçons les plus aigus. La fondation d’une Académie des écrivains et des penseurs rehaussera sans aucun doute singulièrement le prestige de la littérature sérieuse. Placée en position centrale, cible de tous les regards, soustraite aux tourbillons du succès, une compagnie existera dont la valeur ne sera pas assujettie à l’instant politique et à sa propagande forcenée. Cette compagnie – étant donnée que toute chose est, de nos jours, fantastiquement éphémère – jouera peut-être moins le rôle d’une académie que celui d’un synode, l’assemblée des croyants des premiers temps du christianisme. De par sa nature, elle luttera pour ce qui mérite de rester, c’est-à-dire la vérité. Peut-être parviendra-t-elle, en tant qu’autorité ayant sauvegardé sa pureté, à rassembler les hommes qui auront été dispersés au sein des peuples et sans la coopération attentive desquels il ne peut exister de littérature supérieure.

À ce point, je suis déjà parvenu au second aspect de ma suggestion, la finalité morale de l’Académie mondiale. Cette Académie des écrivains et des penseurs peut devenir un organe essentiel de paix. En son sein, les esprits les meilleurs seront élevés au-dessus de leurs contingences nationales et obtiendront dans cette communauté le courage et les forces que l’individu a tant de mal à trouver en lui, au milieu de l’agitation générale qui nous assourdit.


Traduit de l’allemand par Jean Le Sage.

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