Quand je fais le ménage chez moi, je m’imagine parfois interviewé sur ce qui inspire mon œuvre littéraire.
Voici ce que j’aime raconter au miroir de ma salle de bains : « Spontanément, je ne citerai pas d’auteurs ou de livres. Mes premiers éblouissements viennent de la musique. J’écris des romans dans le silence. Mais ils naissent et se développent d’un rythme intérieur, d’un souffle musical. Une influence sonore qui ne transmet pas des idées mais plutôt une manière d’habiter le temps, de regarder le monde ».

Et conclure par quelque chose d’un peu pompeux comme : « L’admiration est mon carburant. La musique sa source. » Mon miroir a cette délicatesse de ne pas se moquer de moi.

À l’écoute d’un nouveau morceau de musique, ma réaction est binaire, immédiate : j’aime ou je déteste. Si j’aime, ce sera de façon obsessionnelle (en ce moment c’est Storm I et II de Gener8ion et Yung Lean). Je peux écouter la chanson cinq à dix fois dans la même journée et pendant des semaines. Je partage alors avec mes proches cette découverte, souhaitant qu’ils ressentent un émerveillement similaire, la même raison de vivre supplémentaire qui m’envahit. Et si, en retour, on me dit oui, c’est sympa, bof, pas fan, je le prends comme une blessure personnelle.

Le fabuleux destin d’Amélie Poulain n’aurait pas été le même film sans sa bande originale. Elle semble avoir été façonnée sur mesure pour la romance de Jean-Pierre Jeunet. Pourtant, la plupart des compositions de Yann Tiersen ont été écrites et font partie d’albums antérieurs. Ses ostinatos, d’une fausse simplicité, me troublent comme un passage en accéléré des quatre saisons d’une année. Dans Comptine d’un autre été : l’après-midi, morceau de piano de deux minutes vingt, les motifs répétés de sa main gauche, qui créent une pulsation constante, accompagnent une mélodie chantante de sa main droite. Ce dispositif épuré porte une montée progressive de l’intensité sans rupture. À chaque écoute, je bascule dans un souvenir, un voyage ou une contemplation. Il m’invite à un vague à l’âme réconfortant, euphorisant. Il me raconte les étonnements vécus et à vivre. J’ose imaginer que des sensations analogues ont dû traverser Jean-Pierre Jeunet.

C’est dans une compilation des Inrockuptibles que j’ai découvert Vilaine du groupe Odezenne. Sur un beat minimaliste, presque mécanique, sont bégayées les premières paroles. La batterie, d’une régularité froide, comme une marche sous anesthésie, renforce l’impression de fatigue ou d’errance du texte. Il y est question d’une ivresse, d’une perte de repères, d’une fuite, de la tentative d’abandon d’une réalité trop pesante. Tout se déforme, se dédouble, devient vertige, au bord de la confusion mentale. Des images parfois volontairement incohérentes, contenues dans des boucles musicales, confinent à l’obsessionnel. Le point de rupture semble se rapprocher. Des répétitions entêtantes qui aboutissent au dernier vers, Mais t’es belle dans ma vie, un horizon qui se profile, une ouverture salutaire malgré tout ce chaos.

Quand je ne travaille pas, ne lis pas, n’écris pas ou ne m’interviewe pas devant le miroir de ma salle de bains, j’écoute de la musique avec des écouteurs. Pour m’évader, sortir de moi ou rester dans ma bulle comme lors d’un trajet en transports en commun. Je laisse défiler ma playlist de façon aléatoire. Si j’étais un homme de Diane Tell peut suivre Revolution 909des Daft Punk, Autobahn de Kraftwerk précéder Orange bleue d’Isabelle Mayereau. Selon mon humeur, je saute certains morceaux et pas d’autres. Au milieu d’une séance d’écriture, il m’arrive de me lever de ma chaise, visser mes écouteurs dans les oreilles et faire les cent pas en lançant ma playlist. Alors les sons et les voix que j’écoute peuvent déclencher une association d’idées, servir le récit en cours ou juste me faire danser comme sur Feeling good de Nina Simone. Les musiques que j’aime m’aident à penser ce que je vais écrire sans y penser, franchir les points d’achoppement.

Harmony, titre dévoilé en janvier 2026, est né de la collaboration entre Yann Tiersen et Odezenne. Avant même de l’écouter, j’eus le sentiment qu’un rêve se réalisait. Que ces deux pôles, soi-disant aux antipodes, se retrouvent, c’était la promesse qu’un territoire compatible entre eux puisse exister, s’inventer. J’avais hâte d’entendre le résultat de cette rencontre. L’un l’autre s’accompagnant dans leurs particularités, sans s’écraser ; le minimalisme contemplatif de Yann Tiersen associé à la poésie urbaine et fragmentaire d’Odezenne, pendant sept minutes. Je ne vais pas faire l’éloge de ce morceau. Celles et ceux qui ne l’aimeraient pas, pourraient le détester à la hauteur de mon enthousiasme. Il me tarde l’harmonie, ce refrain hurlé dans ce paysage musical éthéré, suffirait à le décrire.

On dit volontiers qu’un écrivain apprend en lisant. C’est vrai. Mais on oublie qu’il apprend aussi en écoutant. La musique ne m’apprend pas quoi écrire. Elle m’apprend comment écrire. Non en me soufflant des histoires, mais en me rappelant qu’avant le sens, il y a le rythme. Une phrase respire, accélère, suspend son élan, se tait parfois. Comme une mélodie, elle trouve sa justesse dans l’équilibre entre ce qui est donné et ce qui est retenu.

C’est sans doute ce que m’enseignent, chacun à leur manière, Yann Tiersen et Odezenne. Le premier me rappelle la force du silence, de l’épure, de la répétition qui creuse l’émotion. Les seconds me donnent le goût d’une langue libre, accidentée, capable de mêler le trivial au poétique. L’un apprend à retrancher, les autres à oser.

J’aime penser que la littérature naît de cette tension. Écrire, ce n’est pas choisir entre le dépouillement et l’exubérance, entre la contemplation et l’oralité. C’est chercher leur point d’équilibre. À cet égard, Harmony est plus qu’une collaboration musicale : c’est l’image de ce que j’essaie d’atteindre dans l’écriture, un lieu où des influences que tout oppose finissent pourtant par parler d’une seule voix.

La prochaine fois que je m’interviewerais devant le miroir de ma salle de bains, je ne dirais plus que la musique inspire mes livres. Je dirais qu’elle les règle. Comme on accorde un instrument avant de jouer, elle accorde en moi quelque chose qui rend ensuite l’écriture possible.

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