J’écris les lignes qui suivent en réaction aux textes récents de Gérard Bensussan, La honte inutile, et de Cochav Elkayam-Levy, La vérité à l’âge du déni. Ces lignes ne sont à proprement parler ni une réponse ni un commentaire : de simples réflexions venues en les lisant.

Il y a des jours où l’Histoire n’avance plus. Elle piétine dans le sang ancien, elle remet les mêmes noms sur les mêmes fosses, les mêmes psaumes sur les mêmes cris. On croyait qu’une mémoire si lourde interdirait à jamais certaines œuvres de mort. On s’était trompé.

Alors le regard se dérobe. Non par lâcheté, mais parce qu’il sait. Il sait que les enfants n’ont jamais fondé d’État, n’ont jamais voté les guerres, n’ont jamais dessiné les cartes où les puissants déplacent les vivants comme des chiffres. Et pourtant ce sont leurs corps qui, les premiers, redeviennent poussière.

Que dire ? Les mots eux-mêmes semblent frappés d’une honte ancienne. Ils arrivent après les bombes, comme les prêtres après les pestes. Ils comptent, ils nomment, ils enterrent ; ils ne sauvent rien.

Il y a dans cette catastrophe une douleur double, presque impossible à porter. La douleur du peuple palestinien, voué à voir sa terre, ses maisons, ses morts et jusqu’à l’horizon de ses enfants disparaître sous une violence qui semble ne plus connaître de mesure. Et la douleur du peuple juif, non seulement parce que 1 200 Israéliens ont été massacrés et 251 pris en otage dans l’horreur, mais parce qu’une histoire née de l’exil, des pogroms, des cendres d’Europe, paraît aujourd’hui engagée dans une œuvre qui obscurcit son propre héritage moral. Comme si les morts d’hier étaient requis pour justifier les morts d’aujourd’hui. Les morts, pourtant, ne justifient rien ; ils demandent seulement qu’on ne leur ressemble pas.

C’est peut-être cela qui fait le plus mal : voir deux peuples dont les mémoires sont pleines de tombeaux être enfermés dans une mécanique où chacun reçoit les morts de l’autre comme une monnaie de son propre deuil. Les victimes ne se regardent plus ; ce sont les récits qui s’affrontent, et les récits sont des dieux féroces. Ils veulent tout : les vivants, les enfants, les ruines, la langue même.

La terre, elle, demeure indifférente. Elle boit le sang sans distinguer les noms. Elle reçoit l’enfant de Gaza et celui du kibboutz avec la même gravité obscure. Les pierres savent une chose que les hommes oublient : aucun peuple n’est sauvé par la destruction d’un autre.

Peut-être un jour restera-t-il seulement cela : quelques photographies mangées par le soleil, des oliviers plus vieux que les royaumes, des livres où l’on cherchera comment des hommes nourris par tant de mémoire ont pu consentir à tant d’oubli.

Et ceux qui viendront après nous demanderont non pas qui avait raison, mais qui, au milieu de la fureur, eut encore le courage de reconnaître un visage humain dans celui de l’ennemi. C’est peut-être là, dans cette fidélité presque impossible, que commence la seule victoire qui ne ressemble pas à une défaite.

Mais voici que la douleur se retourne encore. Elle ne regarde plus seulement les morts – 73 000 Palestiniens identifiés par les Israéliens, dont 21 000 enfants parmi lesquels plus de 1 000 âgés de moins d’un an, 10 000 femmes de moins de 60 ans, et 5 000 vieillards. Tous rangés sous la catégorie de « terroristes »[1] – mais les vivants qui se perdent.

Car Israël fut longtemps davantage qu’une puissance. Il fut une promesse adressée au monde : celle qu’un peuple revenu de la nuit saurait faire de sa mémoire une vigilance. Que l’épreuve traversée deviendrait une justice plus haute. Il y avait, dans cette promesse, les prophètes avant les rois ; Isaïe plus que les généraux ; Amos plus que les conquérants. Une vieille injonction qui ne séparait jamais la grandeur de l’exigence : tu n’opprimeras pas l’étranger, car tu fus étranger ; tu n’oublieras pas la servitude, car tu fus esclave. 

C’est cela peut-être qui déchire tant de consciences juives à travers le monde. Ce n’est pas seulement l’effroi devant les villes détruites, devant les enfants ensevelis, devant un peuple acculé jusqu’à l’asphyxie. C’est la sensation que quelque chose de plus ancien encore est atteint : une fidélité. Comme si l’on voyait une lampe allumée depuis des millénaires vaciller sous le vent des armes.

Nul peuple n’est à la hauteur de ses prophètes. La France ne fut jamais celle de Hugo ; la Russie ne fut pas celle de Tolstoï ; Israël n’est pas toujours celui d’Isaïe. Mais il est des heures où l’écart devient un abîme, où la raison d’État dévore la parole qui l’avait précédée, où la sécurité elle-même, devenue absolue, finit par ne plus savoir ce qu’elle prétend protéger.

Alors la douleur n’est plus seulement politique. Elle est spirituelle. Elle voit un héritage immense risquer de se changer en son contraire. Car la tradition d’Israël ne s’est jamais fondée sur la force seule ; elle s’est fondée sur la dispute avec Dieu, sur l’inquiétude de la justice, sur cette capacité presque unique à soumettre le pouvoir lui-même au jugement de la conscience. Les prophètes ne parlaient pas contre les ennemis d’Israël ; ils parlaient d’abord contre les fautes d’Israël, parce qu’ils savaient qu’un peuple ne se perd jamais autant que lorsqu’il cesse de se juger lui-même.

Et c’est pourquoi cette guerre blesse au-delà de ses frontières. Elle atteint jusqu’à l’idée qu’on se faisait d’Israël : non une innocence – les peuples n’en ont pas – mais une responsabilité née d’une souffrance sans égale. Voir cette responsabilité se dissoudre dans la logique implacable de la guerre, c’est éprouver une tristesse qui ressemble à celle que l’on ressent devant un grand livre dont les dernières pages seraient écrites dans une langue étrangère à tout ce qui les précédait.

Pourtant les prophètes demeurent. Leur voix n’est pas ensevelie sous les gravats de Gaza ni sous les sirènes de Tel-Aviv. Elle attend seulement que des hommes aient de nouveau le courage de l’entendre. Car aucune victoire ne fera taire cette question qui précède les royaumes et leur survit : qu’as-tu fait de ton frère ?


[1] Chiffres donnés depuis Jérusalem au journal The Guardian, le 18 juillet 2026, par Emma Graham-Harrison.

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