On la dit venue d’Hénin-Liétard, ce pays de suie délavée et de briques froides où la terre, fatiguée d’avoir trop vomi de charbon, ne sait plus très bien quelle couleur porter. C’est là, dans ce Nord rétif aux nuances, qu’elle a grandi, non pas parmi les corons de la légende ouvrière, mais dans l’ombre feutrée d’une bourgeoisie de robe et de remèdes, une lignée de pharmaciens et de notables de province qui regardaient le peuple par le petit bout de la lorgnette ou à travers le verre d’un microscope. Elle en a gardé ce ton de l’apothicaire qui sait ce qui vous guérit et ce qui vous tue, cette certitude agaçante de ceux qui possèdent la formule.

Regardez-la lorsqu’elle s’avance sur les tréteaux de la foire médiatique. Elle porte sur le dos, comme une armure ou un destin, une éternelle veste verte – un vert de buisson ardent, un vert de prairie idéale qui n’a jamais vu la bouse ni le purin des vraies fermes. C’est son froc de bure à elle, sa bure de moine de la sainte Écologie. Sous le tissu vif, le corps est sec, nerveux, tendu par une volonté de fer blanc. Le visage est jeune encore, mais déjà marqué par la sévérité des justes, éclairé par des yeux clairs qui ne cillent pas, des yeux de greffier qui enregistre les péchés du siècle. Elle a le sourire prompt mais bref, un sourire de maîtresse d’école qui félicite un élève médiocre avant de lui infliger une colle.

Car Marine ne prie pas ; elle somme. Elle ne convertit pas ; elle s’indigne.

On l’a vue, silhouette minuscule et rageuse, courir les chemins de Sainte-Soline sous les nuages de lacrymogènes, non pas pour y chercher l’eau des nappes, mais pour y cueillir les lauriers de la sainte colère. Elle y marchait parmi les herbes folles et les projectiles avec la ferveur des premiers chrétiens jetés aux bêtes, persuadée que le salut du monde se jouait là, entre deux tirs de lanceur de balles de défense et trois pieds de maïs réfractaires.

Dans le grand théâtre de la gauche unie, ce concile de rentiers de l’utopie et de tribuns en rupture de ban, elle s’est imposée par l’usure. Quand les grands fauves s’entre-déchiraient à coups de tirades hugoliennes ou de tweets assassins, elle, la petite herboriste du nord, tricotait patiemment sa toile. Elle est devenue la régente d’un parti de cyclistes parisiens et de profs de banlieue, une armée d’ombres qui croit sincèrement que l’on sauvera la planète en triant ses emballages et en maudissant le plastique.

Elle parle une langue étrange, mélange de jargon technocratique et d’absolu biblique, où les « indicateurs de biodiversité » croisent les « urgences absolues ». C’est le triomphe de la vertu en jaquette. On l’écoute non pas parce qu’elle transporte – elle n’a ni le souffle de Jaurès ni la folie des mystiques –, mais parce qu’elle fatigue le doute. Elle est la conscience pointilleuse d’une époque qui a peur de tout : du carbone, du nucléaire, de l’avenir, et surtout d’elle-même.

Elle passera sans doute, comme passent les modes et les saisons, laissant derrière elle le souvenir d’une petite Jeanne d’Arc des jardins ouvriers, convaincue d’avoir entendu, dans le bruissement des feuilles d’un arbre condamné par un décret municipal, la voix même de l’Éternel.

Quant à son programme, qu’elle porte à bout de bras comme les tables d’une loi nouvelle, il n’est bien sûr pas écrit sur le parchemin des chancelleries, mais sur le papier recyclé des ligues de vertu. C’est un texte de l’âge tardif, une somme théologique où le salut de l’âme se mesure au gramme de carbone épargné. Marine n’y promet pas l’abondance, cette illusion grossière des siècles de suie et de pétrole, elle y codifie le renoncement. Elle y dessine une France idéale, un grand jardin d’enfants où l’homme, enfin rendu à sa digne petitesse, s’excuserait d’exister à chaque pas.

Voyez la glose qu’elle fait du monde de demain. C’est le règne de la sobriété, ce mot de carême qu’elle prononce avec la gourmandise d’un janséniste devant un bouillon blanc.

Dans ses édits, les hauts fourneaux qu’aimait tant le vieux monde sont mis au tombeau, remplacés par le doux murmure des moulins à vent modernes, ces grands arbres de fer blanc qui hachent le ciel et les oiseaux pour alimenter les lampes des derniers justes. Les routes de l’Empire, jadis tracées pour la gloire des machines et la hâte des marchands, sont rendues aux herbes folles et aux bicyclettes. C’est un programme de retraités de la grandeur, une pastorale pointilleuse où l’impôt devient une confession publique et le tri sélectif un examen de conscience. 

Là où les anciens rois comptaient les lances et les arpents de blé, Marine compte les kilowatts et les degrés de surchauffe. Elle veut punir les riches non parce qu’ils exploitent, mais parce qu’ils consomment et consument ; elle veut sauver les pauvres non pas en leur donnant du pain, mais en leur interdisant le fioul.

Il y a dans cette litanie de décrets une cruauté douce, une violence d’archiviste. Tout y est pesé, mesuré, soumis à la censure de l’œil vert. Les avions resteront au sol, cloués par le péché originel de leur sillage blanc ; la viande sera bannie des tables communes comme une rechute dans la barbarie du sang. On vivra d’idées claires, d’eau pure et de circuits courts, sous la surveillance amicale d’un comité de quartier qui vérifiera la température des chambres et la vertu des composts.

C’est un programme qui n’a pas de corps, car il refuse la chair et le risque. C’est l’utopie d’une pharmacienne qui aurait confisqué les clés du royaume pour y imposer une éternelle convalescence. On lit ces pages avec la certitude mélancolique que si ce monde advient, il sera propre, infiniment propre, mais qu’on s’y ennuiera comme dans la salle d’attente d’un dispensaire de province, en regardant la pluie tomber sur une pelouse interdite.

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