J’imagine que si vous consacrez une chronique à Matisse, on vous laissera parler du bleu, et que si vous interrogez la postérité de Flaubert, on devisera du roman contemporain.
Mais, visiblement, le jour même où Marc Bloch est panthéonisé – cet immense historien, patriote, persécuté parce que juif et assassiné par la Gestapo –, il serait interdit de parler d’antisémitisme.
Tel est le sentiment nauséeux que l’on pouvait avoir en écoutant France Culture hier matin.
Guillaume Erner, matinalier de l’antenne, interrogeait l’historien Patrick Boucheron sur la postérité de Marc Bloch. Mais lorsque le journaliste a cherché à faire réagir son invité sur la résurgence de l’antisémitisme, rien n’est venu à part un silence obstiné.
Et quand Erner a relancé Boucheron, l’invité, dans une hideuse inversion des rôles, a exécuté son hôte. Sur l’antisémitisme, dit Boucheron à Erner, « on vous laisse parler tout seul ». Une phrase qui tonne comme une rafale.
Quelle tristesse qu’au lieu du grand rassemblement que nous attendions autour de Marc Bloch, on assiste, sur la seule question de la judéité, à une sorte de démembrement du grand homme.
Marc Bloch a été un immense patriote, un fervent républicain, un historien, un soldat, un résistant et un Juif. Il ne sert à rien de chercher à ajouter ou à retrancher. Chacune de ces dimensions a été méticuleusement consignée par Marc Bloch lui-même dans son bouleversant testament du 18 mars 1941. Alors qu’il est frappé de plein fouet par le statut des Juifs et les mesures anti-juives, il écrit : « J’affirme donc, s’il le faut, face à la mort, que je suis né Juif. »
Mais revenons à France Culture. Le pire, c’est qu’une minute avant que Boucheron ne fasse assaut sur l’antisémitisme, il lançait pourtant : « La question n’est plus de savoir “qu’aurait-on fait si”, mais “que fera-t-on quand” ? »
Visiblement, cet appel à la vigilance vaudrait pour toutes les barbaries et toutes les victimes, mais pas pour les Juifs. L’antisémitisme actuel est un tabou qu’il ne faut pas questionner : « On vous laisse parler tout seul » !
On se serait attendu à tout sauf à cela. À cela, partout ailleurs et à n’importe quel autre moment. Sur Radio Nova, une autre fois… Mais pas sur France Culture quand on célèbre Marc Bloch !
L’éminent spécialiste voyait bien la brûlante actualité de Marc Bloch sur toutes les questions, mais pas sur celle-ci ; car ce n’était pas assez frappant que l’antisémitisme sous toutes ses formes resurgisse et se déverse partout, particulièrement à l’université ?
Non. Rien n’y fait. Ni l’histoire, ni sa résurgence ne purent ouvrir le cœur ou l’esprit de Boucheron.
Je vous le dis comme je le pense : « On vous laisse parler tout seul » est un crachat à la face de tous ceux qui craignent ou qui combattent l’antisémitisme en France.
C’est se moquer de nos plaies et de nos morts, mépriser notre mémoire et nos craintes.
Dire « On vous laisse parler tout seul », à propos de l’antisémitisme quand on panthéonise Marc Bloch, est la phrase parfaite d’un parfait salaud !
Du « salaud » au sens sartrien : celui qui jouit de sa liberté, de son autorité pour saper celle des autres.
Finalement, du chœur du Panthéon, c’est le Président qui a répondu à Guillaume Erner et mis Boucheron sous terre.
Je le cite :
« Dans la France de la collaboration, avide de prendre sa revanche sur l’affaire Dreyfus, le cas de Marc Bloch montre que dès qu’il faut s’en prendre à un Juif, il se trouve toujours un préfet pour réquisitionner. Un policier pour perquisitionner. Un juge pour condamner. Un universitaire pour justifier. Un journaliste pour approuver. Un voisin pour dénoncer. Et tant d’autres pour détourner le regard. Ne l’oublions jamais. » Et d’ajouter, « Disons-le ici : voilà où mène inévitablement l’antisémitisme, dès lors que quiconque s’engage sur ce chemin de ténèbres. »
Non, fort heureusement pour notre pays, Guillaume Erner ne parle pas tout seul : la République honore Marc Bloch et combat l’antisémitisme, parce que, sauf à sombrer, elle ne saurait faire l’un sans l’autre.
