Il y a dans la rigidité de cet homme, dans cette raideur de peuplier planté en terre de bocage, quelque chose qui défie l’horizontalité fangeuse du siècle. Bruno Retailleau ne marche pas ; il officie. Il ne parle pas ; il rend des arrêts, dans une langue si tenue, si amidonnée de certitudes, qu’on croit entendre le froissement des aubes dans le silence des nefs de Luçon.

Il est le dernier des clercs, ou peut-être le premier des légistes, de ces hommes de robe qui, sous l’Ancien Régime, eussent passé leur vie à gloser sur le droit de vaine pâture ou la préséance des ducs, avec cette passion froide qui est la marque des âmes closes. Il porte sur son visage l’ascèse de la chouannerie sans le panache du sang versé : une guerre de Vendée menée à coups de dossiers Excel et de recours devant le Conseil d’État.

Il est l’héritier d’une géographie plus que d’une idée. Regardez-le : il y a chez lui cette obsession de la frontière, de la haie qui sépare, du muret de pierre sèche qui dit « ici commence le mien, là finit le tien ». C’est un homme de l’enclos. Pour lui, la France n’est pas une idée en marche : il s’avance, sanglé dans une droiture qui n’est pas celle de l’épée, mais celle de la règle à calculer. Il a le lyrisme du cadastre. Il aime l’ordre comme d’autres aiment le vin : avec une ivresse triste et une rigueur de douanier.

Son style est une forteresse. Point d’adjectifs gras, point de métaphores charnelles. Il manie le substantif comme on empile des parpaings. Quand il évoque la « décivilisation » ou la « fermeté », on ne sait s’il parle de l’État ou de la texture d’un fromage de chèvre bien affiné. C’est une langue de granit, polie par les vents de l’Atlantique et l’ennui des hautes assemblées. Il est le gardien d’un temple dont les fidèles sont partis, mais peu importe : il continue de balayer le parvis, d’ajuster les cierges et de vérifier que personne ne franchit le narthex sans avoir décliné son identité.

Quelle dérisoire et magnifique obstination ! Le voilà maintenant qui prétend tenir la mer avec ses mains nues, lui, le fils de la plaine, le petit prince du Puy du Fou qui a troqué les oripeaux de la mise en scène pour les insignes du pouvoir réel. On l’imagine, le soir, dans le secret de ses bureaux, relisant avec une volupté austère les statistiques de la délinquance comme s’il s’agissait d’un bréviaire, cherchant dans le chiffre la preuve métaphysique que le monde, définitivement, manque de tenue.

Il restera cela : une silhouette noire sur fond de ciel gris, un trait de plume très sec sur une page trop blanche, l’homme qui voulait que la France fût une phrase de Chateaubriand dans un monde qui ne jure plus que par le SMS. Un anachronisme de marbre, qui attend la pluie pour briller enfin d’un éclat sombre.

Quant à son programme, ce n’est pas un projet, c’est un rituel d’expiation. On y entre comme on pénètre dans une étude de notaire de province après un décès : avec la certitude que l’heure n’est plus aux réjouissances, mais au règlement des créances. Pour cet homme, gouverner consiste à ramener le troupeau dans le rang, dussent les bergers s’épuiser à brandir la houlette.

Au cœur de son dessein, il y a donc cette obsession de la frontière, non pas comme une ligne de passage, mais comme une muraille d’exégèse. Il rêve d’une France qui serait un jardin à la française où chaque buis est taillé au millimètre, où aucune herbe folle ne viendrait troubler l’ordonnance des allées.

Il veut graver dans le marbre de la loi ce que signifie « être d’ici ». C’est une entreprise de taxidermiste. Il s’agit de recenser les âmes, de peser les allégeances, de transformer le droit d’asile en un parcours du combattant où chaque haie est plus haute que la précédente.

Son programme sécuritaire est un poème de fonte. Il y est question de « peines planchers », de « centres de rétention », de « magistrats de l’ordre ». C’est une vision du monde où l’homme est naturellement mauvais, et où seule la main de fer de l’État peut l’empêcher de sombrer dans la barbarie.

Sur le plan des finances, Retailleau n’est pas un libéral au sens vulgaire du terme ; il est un ascète. Il regarde la dette publique comme un péché mortel que seules des décennies de privations peuvent expier. Il veut couper dans le gras de l’État avec la précision d’un chirurgien de campagne qui opère sans anesthésie, par devoir. Pour lui, le service public n’est pas un dû, mais une faveur que la nation accorde à ceux qui se tiennent bien.

Il y a quelque chose de janséniste dans sa volonté de réduire les dépenses : c’est la recherche de la pureté par le vide. Moins de fonctionnaires, moins d’aides, moins de superflu ; il veut une France sèche, nerveuse, prête pour un Jugement Dernier budgétaire qui ne manquera pas d’arriver.

Enfin, son programme pour l’instruction est un retour à la khâgne éternelle. Il rêve d’une école où les enfants se lèvent quand le maître entre, où le silence est une vertu théologale, et où l’on apprend le latin pour mieux comprendre le sens de la hiérarchie. Il ne veut pas des citoyens, il veut des héritiers. Des héritiers qui connaissent la chronologie des rois de France et la liste des préfectures, car c’est dans l’ordre alphabétique et le respect des dates que réside, selon lui, le seul rempart contre le chaos du monde.

C’est un programme écrit à la plume d’oie sur du papier de verre : c’est rigide, ça écorche, mais cela a la noblesse désuète des choses qui refusent de mourir.

Mais le voilà contraint au coude-à-coude, lui le solitaire du bocage, obligé de partager l’étroit banc de chêne de la « droite » avec des rivaux qu’il observe comme un abbé de cour observerait des marchands de foire : avec une charité de façade qui masque mal un mépris de caste. Dans ce panthéon de marbre et de cuir, ses rivaux ne sont pas des ennemis, mais des hérésies. Face à un Laurent Wauquiez, par exemple, Retailleau joue la scène de la vérité contre l’artifice. Il voit en l’autre un comédien du verbe, un homme qui change de parka comme on change de dogme. Retailleau, lui, ne change pas : il s’use sur place. Il regarde les agitations de ses pairs avec l’immobilité du menhir face au ressac. Pour lui, la politique n’est pas une conquête, c’est une conservation.

Pour les tenants d’une droite plus aimable, plus « centrale », plus soluble dans le siècle, il n’y a que les silences de glace. Il les considère comme des girouettes qui ont oublié que le vent finit toujours par tourner, tandis que le clocher, lui, reste droit. Il y a entre eux la distance qui sépare le droit canon du manuel de marketing.

Et puis il y a la joute des légitimités.

Il y a une ironie superbe à le voir batailler pour la tête d’un parti qui ressemble de plus en plus à une nef vide. Ses rivaux parlent de « pouvoir d’achat », de « modernité », de « conquête des métropoles ». Lui répond par la filiation et la dévotion. Il les regarde s’agiter pour séduire le présent, ce grand débauché, alors que lui ne courtise que l’Histoire. Il ne veut pas être aimé des foules, il veut être validé par les mânes de la nation. Il ne cherche pas l’électeur, il cherche le fidèle.

Ses rivalités se règlent par de petites phrases qui ont la précision d’un scalpel. Il ne crie jamais ; il soupire. Il ne trahit pas ; il constate une « défaillance doctrinale ». Dans cette foire d’empoigne, il reste le Maître des requêtes, celui qui rappelle la règle quand les autres ne pensent qu’au score. Il sait que dans le grand livre de la droite, les noms de ses rivaux s’effaceront comme l’encre sur un buvard, tandis que lui espère rester, au moins, comme une note en bas de page, rédigée en petits caractères, mais d’une lisibilité implacable. C’est sa vengeance sur le temps : être celui qui aura eu raison contre le succès.

Le voilà donc parvenu au faîte, ou du moins dans l’antichambre de la pourpre, là où le pouvoir ne se rêve plus mais se respire, entre les lambris dorés et le silence feutré des moquettes ministérielles. Sa relation avec le sommet de l’État, ce Jupiter élyséen qu’il observe avec la méfiance d’un vieux garde-chasse devant un nouveau propriétaire trop urbain, est un chef-d’œuvre de diplomatie de la méfiance.

Il est entré au ministère comme on entre en religion, ou plutôt comme on entre en résistance. Face à un pouvoir qui se veut fluide, liquide, « en mouvement », Retailleau oppose la force d’inertie du socle. Il est l’ancre jetée dans un torrent de communication.

Entre le Président, qui manie le « en même temps » comme une figure de voltige, et Retailleau, qui ne connaît que le « ainsi soit-il » de la loi, le dialogue est une suite de malentendus polis. Il n’est pas là pour plaire au Prince, mais pour lui rappeler que sous les dorures, il y a la pierre, et que la pierre est froide. Au milieu des technocrates en baskets et des conseillers en communication, il détonne. Il est le rappel de ce que le pouvoir a de plus archaïque et de plus sacré : la force publique, la frontière, le châtiment. Il ne cherche pas à être « moderne » ; il cherche à être nécessaire.

Dans les conseils des ministres, on l’imagine comme une statue de sel. Il écoute les projets de réorganisation numérique et les élans de start-up nation avec ce léger plissement des yeux qui, chez lui, remplace l’indignation. Pour lui, l’État n’est pas une plateforme de services.

Retailleau occupe la place comme on occupe un fortin. Il sait que le sommet est un lieu de vertige, alors il s’attache à la rampe. Il ne demande pas qu’on l’aime, il demande qu’on le craigne un peu, car la crainte est la seule monnaie qui ne se dévalue pas sous le soleil des ministères.

C’est là sa plus belle contradiction, son plus grand tour de force : il est l’homme qui ne se sent bien que dans la rupture. Il est au cœur du système pour mieux en dénoncer les défaillances. Il est le ministre qui semble toujours sur le point de démissionner par principe, mais qui reste par devoir, savourant cette position de conscience grinçante de la République. Il regarde le sommet de l’État comme un pic enneigé : c’est beau, c’est haut, mais c’est stérile. Lui préfère les vallées de la loi, les bas-fonds des statistiques de police, là où le réel résiste et où l’on peut encore faire claquer le fouet de l’autorité sur le dos des circonstances. Il n’est pas l’allié du pouvoir, il en est le garde-fou en habit noir.

Mais voilà qu’il veut pourtant être Président. 

Et c’est ici, dans cette ultime prétention, que le tragique se noue au dérisoire. Car vouloir être Président, pour un homme de sa trempe, ce n’est pas briguer un mandat, c’est convoquer le destin dans un tribunal où il serait à la fois l’accusé, le témoin et le grand inquisiteur.

Le voilà donc qui lorgne l’Élysée, non comme un lieu de conquête, mais comme une abbaye à restaurer. Il ne rêve pas de bains de foule, de mains serrées sur les marchés ou de la chaleur poisseuse des meetings ; il rêve du moment où, seul sous les lustres, il pourra enfin dire : « Voici l’Ordre ».

Mais le pays, ce vieux corps rétif et désordonné, le regarde avec une stupeur polie. La France d’aujourd’hui, qui se repaît de spectacles et de colères brèves, ne sait que faire de ce candidat qui semble sorti d’une estampe du Grand Siècle. Il veut présider une nation de citoyens en armure, quand il n’a devant lui qu’une foule de consommateurs inquiets.

Il s’élance avec la gravité d’un homme qui part en croisade, mais une croisade où les chevaux seraient remplacés par des notes de synthèse. Ses rivaux, plus souples, plus félins, plus prompts à mentir avec grâce, le devancent sur la piste. Lui, il ne court pas, il maintient. Il veut être le point fixe dans un monde qui tourne, sans comprendre que pour être élu, il faut parfois accepter de tourner avec lui. Il offre le salut par le renoncement, quand le peuple réclame l’ivresse par le crédit. Il est le candidat du carême dans une époque qui veut un carnaval perpétuel.

S’il échoue, il le fera avec la satisfaction amère des justes. Il dira que le siècle n’était pas digne de sa rigueur, que la France a préféré les miroirs aux vérités de granit. Il retournera dans ses terres, vers son bocage où les haies, au moins, lui obéissent encore.

Et s’il réussit ? Ce serait le plus grand paradoxe de notre histoire : un homme qui n’aime que le silence et la hiérarchie placé à la tête d’un vacarme permanent. On l’imagine alors, Président malgré lui, s’enfermant dans le bureau d’angle pour corriger les fautes d’orthographe des décrets, pendant que dehors, le monde continue de crouler, indifférent à la perfection de sa ponctuation. Il serait alors, comme on dit de certains tigres, un roi de papier, magnifique de solitude, régnant sur une idée de la France que lui seul sait encore lire.

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