Il y a dans la posture d’Olivier Faure quelque chose des clercs de basse-cour d’Ancien Régime, de ces abbés de cour sans bénéfice ni grand style, à qui l’Histoire a refusé les pourpres de l’évêché mais qui s’obstinent, sous le luminaire blafard des congrès de province, à mimer la geste des grands docteurs de l’Église. Il est le gardien d’un temple dont les fidèles ont déserté les nefs pour s’en aller brûler leurs cierges ailleurs, les uns chez les tribuns vociférants du peuple, les autres chez les banquiers couronnés.
Regardez-le. Les traits sont lisses, d’une modération qui confine à l’effacement, comme si le pinceau de la Providence avait manqué d’huile ou d’audace pour achever le visage. Ce n’est pas le masque de fer de Jaurès, fendu par l’éloquence et la foudre ; ce n’est pas non plus le profil de médaille de François de Jarnac, ce vieux roi de ruse qui savait faire ployer les corps sous le poids des symboles. Non, c’est le visage de la synthèse. Un art du gris. Un homme qui a fait de la nuance non point une vertu de l’esprit, mais un abri contre les balles.
On dit qu’il dirige la vieille Maison. Mais on ne dirige pas un fantôme : on l’accompagne à pas feutrés dans les couloirs d’Ivry, en veillant à ce que les chaînes ne grincent pas trop fort pour ne pas réveiller le siècle qui dort.
Et que dire de son Ordre ? Ce Parti socialiste qui fut jadis une armée de Titans, une fabrique de lois d’airain et de lendemains qui chantent, ressemble désormais à ces abbayes ruinées de l’Ordre de Cluny après le passage des reîtres. Il y reste des pierres moussues, des sigles obscurs gravés dans le granit des motions, et quelques moines séditieux qui se disputent le titre de prieur dans des scrutins de couloir où l’on triche comme dans un tripot de bas étage. Ils s’appellent encore « camarades » avec la lèvre retroussée des ceux qui savent que le mot est mort sous les inventaires.
Faure préside à ce désastre avec la componction d’un notaire de campagne chargé d’enregistrer la faillite d’une dynastie de maîtres de forges. Sa grande œuvre, son coup de génie de sacristain, fut de se soumettre à la fureur d’un nouveau Jean-Baptiste venu des faubourgs de la basoche, un prophète barbu et tonitruant qui réclamait l’union sous sa bannière pourpre. Pour sauver les meubles, le petit clerc a livré les clés du tabernacle. Il a troqué la pourpre de Léon Blum contre un strapontin au banquet des insoumis, heureux qu’on lui laissât les restes du pot-au-feu pourvu qu’il pût encore porter le titre de Premier.
C’est là le chef-d’œuvre de son ironie involontaire : il dure. Dans un temps de fureur et de fracas, où les empires s’effondrent et où les langues de feu lèchent les tribunes, Olivier Faure demeure par le miracle de sa propre absence de relief. Il est l’homme qui ne fait pas de bruit lorsqu’il marche sur le parquet vermoulu de l’histoire. Les ambitieux se brisent sur son indifférence de coton ; les rebelles s’épuisent contre sa mollesse qui a la densité des sables mouvants. Il terminera sa course ainsi, n’en doutons pas, dans l’odeur de papier glacé des motions de synthèse et des communiqués de presse que personne ne lit plus. Il aura été le dernier copiste d’un livre sacré dont les pages sont blanches, le gérant d’une mémoire sans héritiers, convaincu, au fond de sa modeste nuit, que maintenir le nom de la Rose vaut bien qu’on en ait perdu le parfum.
Quant au programme, chez ces gens-là, ce n’est pas un outil pour forger le réel; c’est une amulette qu’on promène les jours de procession pour effrayer les bourgeois ou rassurer les pauvres, sans que personne n’ait plus l’intention d’en faire usage. C’est la suite de notre histoire.
Regardez l’encre de ces textes qu’Olivier fait rédiger par des clercs experts, de jeunes maîtres des requêtes sortis des écoles de l’État, qui ont la science des chiffres mais le cœur sec. On y parle encore de « rupture », de « redistribution », de « partage des fruits de la terre », mais le verbe a perdu ses muscles ; il a l’odeur de la poussière des bibliothèques et des rapports de commission. C’est un socialisme de guichet, une justice de formulaires. Ils veulent réparer le monde avec des rustines de décrets et des taxes sur les superprofits, comme si l’on pouvait arrêter le cours du grand fleuve capitaliste avec des barrages de papier hygiénique.
Ce programme est un chef-d’œuvre de théologie byzantine. On y pèse le gramme d’impôt sur la fortune au trébuchet des alliances, on y dispute des heures durant pour savoir si l’on doit « dépasser » le marché ou simplement lui couper les ongles, pendant que le peuple, las de ces chicanes de sacristie, s’en va voir ailleurs si la vie n’est pas plus simple sous d’autres bannières.
Et puis, il y a le grand texte de l’Union, ce bréviaire commun écrit sous la dictée du vieux lion de la colline, celui qui crie si fort que les vitraux des mairies en tremblent. Pour complaire à ce maître exigeant, le clerc Olivier a accepté d’inscrire dans son propre Credo des articles de foi qu’il repoussait jadis avec l’effroi d’un bourgeois devant la jacquerie. La désobéissance aux traités d’Europe, le grand soir fiscal, la retraite à l’âge où les corps sont encore frais : il a tout signé, les yeux mi-clos, de cette plume molle qui est sa seule arme. Ce n’est plus un programme pour gouverner les hommes ; c’est un catalogue de promesses suspendues dans le ciel des idées, une liste de voeux pieux pour un paradis terrestre auquel lui-même ne croit guère. Il sait, le sage Olivier, que le pouvoir ne se donne pas à ceux qui rêvent tout haut ; mais il sait aussi que pour rester à la tête de la procession, il faut faire semblant de marcher vers la Terre promise, même si l’on n’a dans sa besace que de vieilles cartes périmées et des boussoles affolées par le vent.
