Depuis plusieurs jours, une même interrogation traverse les médias ukrainiens comme les cercles diplomatiques occidentaux. Pourquoi Volodymyr Zelensky a-t-il décidé d’écarter Mikhaïlo Fedorov du ministère de la Défense, alors même que personne ne conteste son intelligence, son énergie ni son rôle décisif dans la modernisation technologique de l’Ukraine ?
À entendre certains commentaires, cette décision serait incompréhensible. Elle traduirait la victoire d’une vieille culture militaire sur une nouvelle génération de réformateurs ; le triomphe des généraux sur les ingénieurs, du passé sur l’avenir. Cette lecture est séduisante parce qu’elle est simple. Mais la guerre n’est jamais simple. Et l’Ukraine, depuis plus de quatre ans, nous oblige précisément à nous méfier des explications trop évidentes.
Pour comprendre une décision politique en temps de guerre, il faut rappeler une règle élémentaire que les sociétés en paix oublient souvent : un ministre n’est pas nommé pour ce qu’il est, mais pour la mission que le chef de l’État lui confie. C’est cette mission, et elle seule, qui constitue le véritable critère de son maintien ou de son remplacement.
Personne ne conteste que Mikhaïlo Fedorov est l’un des visages les plus brillants de la nouvelle génération politique ukrainienne. Ministre de la Transformation numérique dès les premières années de la présidence Zelensky, il a profondément modernisé les services publics, accéléré la numérisation de l’administration et fait de l’Ukraine un laboratoire d’innovation en temps de guerre. Son rôle dans le développement de l’industrie des drones, dans la coopération avec les entreprises technologiques et dans la mobilisation de l’écosystème numérique est reconnu bien au-delà des frontières ukrainiennes.
Mais lorsqu’il prend la tête du ministère de la Défense, le contexte n’est plus le même. L’Ukraine ne se bat plus seulement pour construire l’armée du futur ; elle doit aussi permettre à celle d’aujourd’hui de tenir. Les brigades sont épuisées, les pertes s’accumulent, les rotations deviennent plus difficiles et la mobilisation suscite des tensions croissantes dans une société qui vit sous la menace permanente. À ce stade de la guerre, la première responsabilité du ministère n’est pas seulement d’innover. Elle consiste aussi à garantir que l’armée dispose des moyens nécessaires pour poursuivre le combat.
C’est probablement ici que se trouve la véritable clé de lecture de la décision présidentielle.
Beaucoup ont voulu opposer deux visions : celle des drones et celle des hommes. Cette opposition n’existe pas. Les Ukrainiens savent mieux que quiconque que les drones ont bouleversé la guerre moderne. Ils permettent d’observer, de frapper, de protéger des vies et de ralentir l’ennemi. Mais ils n’occupent pas une tranchée. Ils ne relèvent pas une unité épuisée et ne remplacent ni le commandement ni la mobilisation ni la présence humaine sur le terrain.
Autrement dit, la révolution technologique est indispensable ; elle ne dispense pas de résoudre la question des effectifs.
C’est précisément sur ce point que la vision portée par Fedorov, aussi séduisante soit-elle, se heurte à la réalité de cette guerre. Son ambition est de faire de l’armée ukrainienne la première au monde capable de réduire progressivement, grâce à sa supériorité technologique, sa dépendance aux mobilisations massives. Cette perspective est naturellement accueillie avec espoir par la jeunesse ukrainienne, profondément patriotique mais épuisée par plus de quatre années de guerre. Tous veulent la victoire de l’Ukraine. Mais beaucoup espèrent ne jamais avoir eux-mêmes à partir au front. Or c’est précisément là que réside aujourd’hui le défi majeur des autorités ukrainiennes. Malgré la révolution des drones, l’armée continue de manquer d’hommes. La réforme de la mobilisation est devenue l’une des missions les plus sensibles de l’État, parce qu’elle touche à la fois à la survie du pays et aux drames individuels de centaines de milliers de familles. Toute la difficulté consiste à concilier cette aspiration légitime à limiter les pertes humaines et une réalité militaire qui, à ce jour, exige à la fois des soldats et des technologies.
C’est ce que beaucoup d’observateurs occidentaux ont perdu de vue. Fascinés, à juste titre, par l’extraordinaire capacité d’innovation de l’Ukraine, ils ont parfois fini par considérer que la technologie constituait, à elle seule, la réponse aux difficultés militaires. La réalité est plus rude. Aucune innovation technologique, aussi spectaculaire soit-elle, ne peut compenser le manque d’hommes.
Cette réalité est d’ailleurs rappelée avec force par Maria Berlinska, figure emblématique du développement des drones militaires en Ukraine. Selon elle, la modernisation technologique et le commandement opérationnel ne sont pas des visions concurrentes, mais deux conditions complémentaires de la victoire. Son texte déconstruit aussi bien l’image d’un général Syrsky hostile aux drones que celle d’un Fedorov seul dépositaire de l’avenir. La guerre n’oppose pas des générations ; elle exige leur coopération.
C’est pourquoi la crise actuelle révèle avant tout un conflit de priorités.
Fedorov semble avoir porté une ambition extrêmement vaste : transformer durablement le fonctionnement du ministère, réformer ses structures, préparer une armée adaptée aux guerres du XXIᵉ siècle, faire émerger une nouvelle génération de responsables et inscrire l’Ukraine dans une logique de supériorité technologique durable. Cette ambition n’est pas seulement légitime : elle est indispensable à l’Ukraine de demain.
Mais une guerre impose une hiérarchie des urgences. Entre bâtir l’armée de demain et répondre aux besoins immédiats du front, le chef de l’État est parfois contraint de privilégier ce qui conditionne la survie du pays à très court terme. Rien ne permet d’affirmer que cette lecture est la seule. En revanche, elle donne une cohérence à une décision qui, autrement, apparaîtrait paradoxale.
Les événements des derniers jours semblent d’ailleurs aller dans ce sens. Volodymyr Zelensky a indiqué avoir longuement échangé avec Mikhaïlo Fedorov comme avec le commandant en chef Oleksandr Syrsky et annoncé que des décisions concernant l’armée seraient prises. Dans le même temps, plusieurs médias ukrainiens évoquent la possibilité de confier à Fedorov un rôle de coordination stratégique des technologies militaires, tandis que l’avenir de Syrsky lui-même fait l’objet de discussions.
Si ces informations se confirmaient, elles conduiraient à une conclusion très différente de celle avancée dans de nombreux commentaires. Il ne s’agirait pas d’une victoire de Syrsky sur Fedorov ni de l’échec d’un réformateur. Il pourrait s’agir d’une redistribution des responsabilités, destinée à placer chacun dans le domaine où son apport est le plus décisif.
Cette affaire démontre également à quel point le moindre débat interne en Ukraine est immédiatement amplifié par la propagande du Kremlin. Moscou crie à la crise politique ou à une désorganisation du pouvoir à Kyiv. Cette lecture est parfois reprise par certains observateurs étrangers qui interprètent toute réorganisation comme l’expression d’un conflit personnel ou d’un affaiblissement du président. Pourtant, les démocraties réorganisent régulièrement leurs gouvernements en temps de guerre, et l’Ukraine ne fait pas exception. Les choix du président ukrainien relèvent avant tout de la responsabilité des institutions ukrainiennes. Ils doivent être analysés avec prudence, sans transformer chaque décision interne en événement politique international ni oublier que ce sont les Ukrainiens qui assument, seuls, le coût humain de cette guerre.
Cette hypothèse éclaire également un autre aspect de cette séquence : la difficulté croissante des démocraties contemporaines à accepter le principe même du commandement.
Les réseaux sociaux fabriquent de la popularité. Ils donnent parfois l’illusion que l’opinion publique peut arbitrer des choix militaires comme elle départagerait deux candidats dans un débat télévisé. Or une armée ne fonctionne pas selon cette logique. Une démocratie en guerre ne choisit pas son chef d’état-major sous la pression des campagnes d’opinion, des réseaux sociaux ou des slogans brandis sur des pancartes.
Cela ne signifie évidemment pas que les décisions présidentielles soient infaillibles. Elles peuvent être discutées, analysées, critiquées. Mais elles doivent être appréciées à l’aune de ce que le président est seul à connaître : les évaluations des services de renseignement, les rapports du commandement, les contraintes diplomatiques, industrielles et militaires ainsi que l’ensemble des données dont ne disposent ni les commentateurs ni le grand public. Cette vision d’ensemble, aucun observateur, aussi compétent soit-il, ne la possède.
L’Ukraine a démontré depuis février 2022 une remarquable capacité d’adaptation, parfois au prix de décisions douloureuses. Elle a remplacé des responsables militaires, des ministres, des chefs des services spéciaux, non parce qu’ils étaient nécessairement incompétents, mais parce que la guerre modifie sans cesse les priorités. Ce qui était pertinent hier ne l’est pas forcément aujourd’hui.
Nous assistons peut-être moins à la mise à l’écart d’un homme qu’à une nouvelle phase de la réorganisation de l’appareil de défense ukrainien. Si tel est le cas, l’histoire retiendra peut-être non pas l’opposition entre Fedorov et Syrsky, mais la volonté de Volodymyr Zelensky d’adapter son équipe dirigeante aux besoins d’une guerre qui évolue sans cesse.
Depuis le début de cette guerre, une erreur revient régulièrement dans les analyses occidentales : transformer des choix d’urgence militaire en affrontements idéologiques. L’expérience ukrainienne conduit à un raisonnement bien différent. La technologie, le commandement, la mobilisation, l’industrie de défense et les ressources humaines ne s’opposent pas ; ils se complètent. L’Ukraine ne peut se permettre de sacrifier aucun de ces piliers.
Car dans une guerre d’usure où chaque décision engage la survie de la nation, la question n’est jamais de savoir qui est le plus populaire. Elle est de savoir qui est, à un moment donné, le plus utile à la mission que lui confie l’État. C’est sans doute ce qui permet le mieux de comprendre aujourd’hui la décision de Volodymyr Zelensky.
Au terme de cette analyse, une conviction demeure. Depuis le 24 février 2022, Volodymyr Zelensky a pris des décisions souvent contestées, parfois incomprises, mais qui ont permis à l’Ukraine de rester debout face à une puissance militaire que beaucoup pensaient irrésistible. Aujourd’hui encore, malgré l’usure de la guerre, l’Ukraine continue de résister, d’innover et, sur plusieurs plans, de reprendre l’initiative face à la Russie. C’est à l’aune de ce résultat que je choisis d’apprécier ses décisions.
Ma préoccupation n’est ni le destin d’un ministre ni celui d’un général, mais la victoire de l’Ukraine et la libération de l’ensemble de son territoire. Tant que les faits continueront de démontrer cette capacité d’adaptation, cette faculté de remettre en question les certitudes et cette volonté de rechercher les solutions les plus efficaces, je continuerai de faire confiance au président Zelensky. Non parce qu’il serait infaillible, mais parce que, depuis plus de quatre ans, chacune de ses décisions semble guidée par un objectif unique : donner à l’Ukraine les meilleures chances de survivre, de vaincre et de retrouver son intégrité territoriale.
