Le 24 août 1991, l’Ukraine proclamait son indépendance. Quelques mois plus tard, plus de 90 % de ses citoyens la confirmaient par référendum, y compris dans les régions de l’Est et en Crimée.
Trente-cinq ans plus tard, l’Ukraine célèbre cet anniversaire sous les missiles, les drones et les bombes russes. Mais elle le célèbre toujours comme un État souverain, gouverné depuis sa capitale historique, Kyiv, doté d’une puissante armée nationale, d’institutions qui fonctionnent et d’une société qui refuse obstinément de disparaître.
C’est l’échec historique de Vladimir Poutine.
La Russie devait prendre Kyiv en quelques jours, renverser le pouvoir, dissoudre l’État et transformer l’Ukraine en territoire vassal. Elle n’a réussi qu’à révéler au monde une nation politique ukrainienne forte, plus consciente d’elle-même et plus européenne qu’elle ne l’avait jamais été.
Aujourd’hui, la réalité du front contredit le récit d’une Russie qui progresse. L’armée russe attaque encore, notamment dans le Donbass, mais son offensive du printemps et de l’été 2026 s’est enlisée sans produire la moindre percée opérationnelle. Selon l’Institute for the Study of War (ISW), elle n’a conquis en juillet qu’environ 38 kilomètres carrés, contre plus de 455 en juillet 2025, et son rythme d’avancée diminue continuellement depuis janvier. Au 22 août, elle avait même perdu le contrôle net d’environ 27 kilomètres carrés depuis le début du mois.
La disproportion entre les moyens engagés, les pertes subies – plus d’un millier de soldats par jour – et les résultats obtenus devient vertigineuse. Le Kremlin conserve une capacité de nuisance considérable, mais il a perdu sa capacité à imposer le mouvement et à convertir sa supériorité numérique en victoire stratégique.
L’Ukraine, au contraire, a retrouvé localement l’initiative. Une contre-offensive conduite dans une remarquable discrétion opérationnelle lui a permis de reprendre 26 localités et environ 745 kilomètres carrés dans les régions de Donetsk, de Dnipropetrovsk et de Zaporijjia. Il ne s’agit pas d’un simple ajustement de la ligne de front, mais de l’une des plus importantes reconquêtes ukrainiennes depuis la contre-offensive de 2023. Elle démontre qu’après plus de quatre ans et demi de guerre totale, l’armée ukrainienne reste capable de préparer une opération de longue durée, d’en préserver le secret, d’identifier les points faibles russes et d’y concentrer efficacement ses moyens.
La domination ukrainienne dans le domaine des drones tactiques, l’élargissement des zones de destruction autour du front et les frappes contre la logistique dans les arrières russes ralentissent l’arrivée des renforts, limitent l’emploi des blindés et désorganisent le tempo des assauts. La guerre reste meurtrière et mouvante, mais Moscou a définitivement perdu l’initiative.
Le front n’est donc pas « gelé » : il est verrouillé pour la Russie. Moscou peut encore gagner quelques positions, infiltrer de petits groupes et sacrifier des dizaines de milliers d’hommes pour quelques kilomètres carrés. Mais elle ne parvient ni à rompre les lignes ukrainiennes, ni à s’emparer des grands centres fortifiés du Donbass, ni à transformer ses gains tactiques en succès opérationnels.
Tandis que le Kremlin proclame une victoire toujours imminente, c’est désormais l’Ukraine qui reprend du terrain et oblige l’envahisseur à défendre ce qu’il pensait avoir définitivement conquis.
Pendant longtemps, le Kremlin a aussi réussi à maintenir la guerre à distance de la population russe. Les villes ukrainiennes brûlaient tandis que la vie se poursuivait presque normalement à Moscou, à Saint-Pétersbourg et dans les grandes régions industrielles. Cette séparation n’existe plus.
L’Ukraine a considérablement amplifié ses frappes en profondeur. Raffineries, dépôts pétroliers, installations logistiques, aérodromes, usines militaires et infrastructures participant directement à l’effort de guerre sont désormais atteints à plusieurs centaines, parfois à plusieurs milliers de kilomètres de la frontière.
Cette campagne produit des effets économiques concrets. Les attaques contre les raffineries ont provoqué une nouvelle vague de pénuries de carburant. En août, les autorités d’au moins dix-neuf régions ont dû renforcer les restrictions à la vente. Même à Moscou et dans sa région, la majorité des stations-service se sont retrouvées sans essence. Les prix du carburant et du transport routier ont augmenté, alimentant une inflation déjà difficile à contenir.
L’économie russe ne s’essouffle plus : elle est en asphyxie. La Banque centrale elle-même admet que la croissance pourrait être nulle en 2026, après plusieurs années d’expansion artificiellement alimentée par la commande militaire. L’inflation résiste malgré un taux directeur maintenu à 14 %, tandis que l’explosion du prix des carburants a contraint la Banque centrale à relever sa prévision d’inflation, désormais comprise entre 6 et 7 %. Derrière cette fourchette officielle, la hausse des prix des produits essentiels est bien plus durement ressentie par la population.
Le gouffre budgétaire est encore plus spectaculaire. À la fin juillet, le déficit fédéral atteignait déjà 6 455 milliards de roubles, environ 66,5 milliards d’euros, soit 2,8 % du PIB. En sept mois, Moscou avait dépassé de près de 70 % l’objectif initial fixé pour toute l’année, qui était de 3 790 milliards de roubles, environ 39 milliards d’euros. Même après avoir relevé ce plafond à 4 830 milliards de roubles, près de 50 milliards d’euros, le Kremlin reste très loin du compte. Le déficit annuel pourrait désormais se situer entre 7 000 et 7 500 milliards de roubles, soit 72 à 77 milliards d’euros.
Pour financer cette fuite en avant, le pouvoir puise dans les dernières réserves disponibles. La partie réellement liquide du Fonds national de richesse est passée d’environ 9 700 milliards de roubles, près de 100 milliards d’euros, avant l’invasion, à seulement 3 690 milliards, environ 38 milliards d’euros, en août 2026. Près des deux tiers du matelas financier mobilisable ont disparu. La Russie vit désormais de la liquidation accélérée de ses réserves, de l’endettement intérieur et d’une pression fiscale croissante.
Une économie de guerre peut encore produire des missiles, des chars et des statistiques de croissance. Cela ne signifie pas qu’elle se développe, mais qu’elle transforme son capital humain, industriel et financier en matériel destiné à être détruit en Ukraine. L’économie russe ne s’est peut-être pas encore effondrée, mais elle fonctionne sous perfusion et ses réserves de sang s’épuisent à une vitesse toujours croissante.
Le recours croissant à la Corée du Nord en apporte une autre confirmation. Pyongyang aurait déjà fourni plusieurs millions d’obus ainsi que des missiles balistiques KN-23 et KN-24. Selon le renseignement militaire ukrainien, une unité nord-coréenne pourrait désormais être déployée en Russie avec six lanceurs et jusqu’à 120 missiles supplémentaires.
Il ne faut pas en déduire que la Russie serait devenue incapable de fabriquer ses propres missiles : elle continue au contraire d’en produire à un rythme dangereux.
Mais une prétendue superpuissance militaire qui, après quatre ans et demi de guerre contre l’Ukraine, doit importer des millions d’obus, faire venir des soldats étrangers et solliciter les stocks balistiques d’une dictature affamée ne donne pas l’image de la maîtrise. Elle révèle l’ampleur de ses besoins et l’usure de son appareil de guerre.
Face aux hésitations occidentales, l’Ukraine ne s’est pas contentée d’attendre. Elle a créé une industrie de défense capable de produire des drones à longue portée, des missiles de croisière et bientôt une nouvelle génération de missiles balistiques.
La société ukrainienne Fire Point a annoncé que son FP-7 pourrait être prêt au combat dès septembre. Le FP-9, conçu pour une portée annoncée de 855 kilomètres et une charge militaire pouvant atteindre 800 kilogrammes, doit encore franchir les étapes décisives précédant son emploi opérationnel. Mais la trajectoire est évidente : l’Ukraine veut pouvoir atteindre elle-même les centres de commandement, les bases aériennes et les installations militaires depuis lesquels la Russie organise sa guerre.
Pendant des siècles, la Russie a considéré l’immensité de son territoire et sa profondeur stratégique comme une protection naturelle, presque inviolable, et comme l’un de ses principaux avantages face à ses adversaires. Cet avantage n’existe plus : l’Ukraine peut désormais frapper très loin à l’intérieur du territoire russe, révélant une vulnérabilité extrême que le Kremlin n’avait absolument pas anticipée.
Moscou n’est plus un sanctuaire.
Cette évolution modifie progressivement la dimension psychologique du conflit. La Russie avait conçu cette guerre comme une entreprise de destruction unilatérale : elle frappe, l’Ukraine subit, l’Occident proteste et le Kremlin recommence. Désormais, chaque raffinerie arrêtée, chaque aérodrome évacué et chaque chaîne logistique perturbée augmente le prix intérieur de l’agression.
Il existe cependant une différence fondamentale qu’il ne faut jamais brouiller. La Russie frappe délibérément la population civile afin de la terroriser et de la démoraliser. L’Ukraine vise les moyens économiques, industriels et militaires permettant à la Russie de poursuivre son invasion. Le droit de se défendre n’est pas moralement équivalent au projet de détruire une nation.
À Kryvyi Rih, ville natale du président Zelensky, la Russie a frappé, le 21 août, un centre commercial en pleine affluence, puis lancé un second drone une trentaine de minutes plus tard, alors que les secours intervenaient : la tactique cannibale de la double frappe, destinée à tuer les survivants et ceux qui viennent les sauver. Au moins 16 personnes ont été tuées et plus de 130 blessées, dont plus de vingt enfants.
Voilà ce que fait la Russie lorsqu’elle échoue à vaincre l’armée ukrainienne : massacrer les civils et faire de la terreur une arme de guerre, tout en exploitant la lenteur des démocraties occidentales, qui condamnent chaque crime en quelques heures, mais mettent parfois des mois à livrer les intercepteurs Patriot qui pourraient empêcher le suivant.
Le plus révoltant demeure l’impunité de cette Russie meurtrière. Chaque massacre est condamné, chaque communiqué occidental promet une réaction, puis l’événement suivant efface le précédent. L’Ukraine manque toujours d’intercepteurs capables d’arrêter les missiles balistiques. La Russie peut lancer ces missiles en quelques minutes ; il faut parfois des mois aux démocraties, qui ne vivent pas sous les attaques quotidiennes, pour décider de livrer les moyens de les arrêter.
À la pression militaire s’ajoute une pression politique visant Volodymyr Zelensky. Certains voudraient imposer à l’Ukraine des concessions présentées comme une paix, alors qu’elles ne feraient que récompenser l’agression et préparer la suivante. D’autres réclament des élections pendant que les villes sont bombardées, que plusieurs millions d’Ukrainiens vivent à l’étranger, que des territoires restent occupés et qu’une partie de l’électorat combat dans les tranchées.
Une démocratie doit évidemment débattre, contrôler son pouvoir et combattre la corruption, même en temps de guerre. Mais organiser aujourd’hui une élection nationale réellement libre, égalitaire et sûre relève de l’impossible. La loi ukrainienne l’interdit en période de loi martiale et une majorité de la population continue de demander que le scrutin ait lieu après la fin des hostilités ou, au minimum, après un cessez-le-feu assorti de solides garanties de sécurité.
Lorsque la maison brûle, on ne commence pas par convoquer l’assemblée des copropriétaires pour savoir qui dirigera l’immeuble. On éteint l’incendie, on sauve les habitants, puis on organise démocratiquement l’avenir.
Les rivalités personnelles, les ambitions prématurées et les crises artificiellement entretenues ne constituent pas une preuve de vitalité démocratique lorsqu’elles fragilisent la résistance collective. Ceux qui les entretiennent deviennent, consciemment ou non, les instruments de la stratégie russe : diviser l’Ukraine de l’intérieur, faute de parvenir à la vaincre de l’extérieur.
Zelensky tient. Il tient parce qu’une part déterminante de la population comprend que l’enjeu dépasse un homme. Il s’agit de préserver l’État, l’armée et la continuité nationale jusqu’au moment où les Ukrainiens pourront de nouveau choisir leurs dirigeants sans les missiles russes au-dessus des bureaux de vote.
L’hiver qui vient sera probablement terrible. La Russie tentera encore de détruire les réseaux électriques, les centrales, les systèmes de chauffage et les infrastructures d’approvisionnement en eau. Elle cherchera à transformer le froid en arme, à provoquer de nouveaux déplacements de population et à convaincre les Européens que soutenir l’Ukraine coûte plus cher que l’abandonner.
L’Ukraine poursuivra ses frappes contre l’économie de guerre russe, notamment contre les infrastructures énergétiques qui alimentent les forces armées russes et financent l’agression. L’hiver 2026-2027 pourrait ainsi devenir celui d’une confrontation énergétique d’une ampleur inconnue.
Sera-t-il le dernier hiver de cette guerre ? Je veux le croire.
La Russie peut encore détruire et tuer énormément. Elle reste capable d’infliger à l’Ukraine un hiver effroyable. Mais elle ne dispose plus du temps illimité que lui prêtent certains observateurs occidentaux.
À une condition, cependant : que l’Europe cesse de gérer la survie ukrainienne à flux tendu. Quelques intercepteurs après chaque massacre, quelques systèmes après chaque panne et quelques sanctions après chaque escalade ne suffiront pas. Il faut donner à l’Ukraine les moyens de protéger ses villes, de détruire les bases d’où partent les attaques et de rendre économiquement insoutenable la poursuite de l’invasion.
À trente-cinq ans, l’Ukraine n’est pas une jeune nation fragile demandant au monde l’autorisation d’exister. Elle est une nation aguerrie qui protège, au prix du sang, la frontière orientale de l’Europe démocratique.
Elle est blessée, épuisée, parfois traversée par le doute et les conflits. Mais elle tient.
En défendant son existence, l’Ukraine construit déjà sa victoire et, ce faisant, protège la liberté de l’Europe.
