Depuis quatre jours, la Russie ne laisse presque plus de répit à l’Ukraine. Elle ne se contente plus de grandes vagues nocturnes de missiles et de drones : elle lance aussi, de jour comme de nuit, deux ou trois drones à réaction à la fois, puis recommence. À Kyiv et dans sa région, les alertes se succèdent parfois pendant quinze heures. Le but n’est pas seulement de détruire. Il est de maintenir la défense aérienne en tension permanente, de désorganiser l’économie et d’épuiser une population qui vit, travaille et tente de dormir sous les sirènes.

Cette nouvelle phase ne relève ni du hasard ni d’une simple surenchère tactique. Elle révèle une réalité plus grave : l’escalade est désormais inscrite dans la mécanique même de cette guerre. La Russie a identifié la faiblesse centrale du dispositif occidental – le manque de munitions – et elle l’exploite méthodiquement.

Les systèmes Patriot demeurent pratiquement les seuls capables d’intercepter les missiles balistiques russes les plus rapides, notamment les Iskander et les Kinjal. Mais un lanceur sans intercepteurs n’est plus une défense : c’est une promesse vide et décevante.

Or les stocks américains et européens sont arrivés à un niveau alarmant. Des responsables américains et de l’OTAN les décrivent comme « au-delà du seuil critique ». Une part des missiles stationnés en Europe a été transférée au Moyen-Orient, où la guerre contre l’Iran a entraîné une consommation massive d’intercepteurs Patriot. 

Ce qui avait été produit lentement pendant des mois, parfois pendant des années, a été dépensé en quelques jours. Cette consommation stratégiquement inconsidérée des réserves occidentales laisse désormais l’Ukraine en première ligne sans protection suffisante et fragilise simultanément l’Europe.

La disproportion industrielle est vertigineuse. Les États-Unis produisaient environ 300 intercepteurs Patriot par an avant la guerre, autour de 600 aujourd’hui, et n’espèrent atteindre une cadence de 2 000 qu’à l’horizon 2030. Dans le même temps, la Russie produit presque cent missiles balistiques chaque mois et les utilise à leur sortie d’usine. Comme deux, voire trois intercepteurs peuvent être nécessaires pour garantir la destruction d’un seul missile balistique, l’arithmétique est implacable.

Moscou l’a parfaitement comprise. La Russie privilégie désormais davantage ses missiles balistiques, contre lesquels les alternatives au Patriot restent très limitées, et développe parallèlement des drones Shahed à réaction, plus rapides et plus difficiles à intercepter par les moyens bon marché conçus contre les modèles à hélice. Elle peut ainsi réserver une partie de ses missiles de croisière, multiplier les vecteurs et obliger l’Ukraine à choisir ce qu’elle protège et ce qu’elle abandonne.

Les petites vagues de drones à réaction qui se succèdent depuis plusieurs jours dans la capitale ukrainienne ont une fonction précise. Elles contraignent les radars, les équipages et les unités mobiles à rester mobilisés en permanence. Elles perturbent les trains, interrompent le travail et empêchent le repos. Chaque alerte devient une arme psychologique ; chaque interception consomme une ressource qui manque déjà.

Cette pression continue prépare vraisemblablement des attaques plus importantes. La Russie aurait accumulé plusieurs milliers de Shahed et de drones-leurres destinés à saturer la défense aérienne : faire écran par la masse, obliger l’Ukraine à disperser ses moyens, puis ouvrir la voie aux missiles balistiques contre les cibles les plus sensibles.

Depuis plusieurs semaines, Moscou frappe également la logistique civile ukrainienne : entrepôts alimentaires, centres de tri, hypermarchés, dépôts d’entreprises et infrastructures ferroviaires. Des centres de Nova Poshta, premier opérateur postal privé du pays et colonne vertébrale des échanges intérieurs, ont été détruits près de Kyiv, à Soumy et ailleurs.

Selon le ministre ukrainien de l’Agriculture, près de 90 % des capacités logistiques alimentaires exploitées par les grandes chaînes de distribution ont été touchées ou détruites. Certains produits – laitages, sucre, fruits et légumes – disparaissent ponctuellement des rayons. 

Il ne s’agit pas encore d’une pénurie générale, mais la stratégie de Kremlin est évidente : désorganiser l’approvisionnement, paralyser l’activité économique et rendre la vie quotidienne des Ukrainiens difficilement supportable.

L’Ukraine, elle aussi, a élargi sa campagne dans la profondeur russe. Elle frappe les raffineries, les dépôts pétroliers, les installations industrielles, les grands centres logistiques de Wildberries et désormais d’Ozon.

Les deux géants russes du commerce en ligne ne sont pas de simples magasins virtuels : leurs réseaux d’entrepôts irriguent tout le territoire, servent les importations parallèles qui contournent les sanctions et approvisionnent une multitude de commerçants, artisans, garages, restaurateurs et vendeurs indépendants. Cette logistique soutient l’un des rares secteurs encore dynamiques d’une économie proche de la stagnation. Elle peut également transporter des biens à double usage et participe, directement à la résilience de l’économie de guerre.

Depuis la mi-juillet, plus de vingt sites liés à Wildberries et Ozon ont été frappés ; plus de 2 million de mètres carrés d’entrepôts ont été gravement endommagés. En détruisant ces nœuds, Kyiv ne cherche pas seulement un effet spectaculaire. Elle ralentit les chaînes d’approvisionnement, renchérit la distribution et fait enfin entrer le coût de la guerre dans le quotidien russe.

Le même raisonnement explique les frappes répétées contre les raffineries. Elles ne privent pas la Russie de pétrole brut ; elles réduisent sa capacité à le transformer en essence, diesel et carburants militaires. Onze des trente-quatre grandes raffineries russes auraient été touchées au cours du seul mois d’août. Dans plusieurs régions, dont Orenbourg après la frappe contre la raffinerie d’Orsk, le carburant est rationné : limitation des volumes, interdiction de remplir des jerricans, ventes alternées selon les plaques d’immatriculation. Les files s’allongent, les prix montent et les exportations de produits raffinés chutent.

À cette crise logistique et énergétique s’ajoute une inquiétude financière. En sept mois, les Russes auraient retiré l’équivalent de plus de 24 milliards d’euros de leurs banques, redoutant que le Kremlin ne gèle ou ne mobilise leur épargne pour financer la guerre. Ce mouvement ne signifie pas encore l’effondrement du système bancaire, mais il signale quelque chose de plus profond : la confiance se fissure.

Face à cette évolution, l’Occident continue de soutenir l’Ukraine politiquement, financièrement et verbalement. Mais les déclarations ne détruisent ni un Iskander ni un Shahed. Le point faible n’est plus seulement la lenteur des décisions : c’est l’insuffisance matérielle des stocks et l’incapacité industrielle à les reconstituer au rythme de la guerre.

La menace russe contre les pays baltes aggrave encore cette paralysie. Les gouvernements européens hésitent à transférer davantage de systèmes et d’intercepteurs à Kyiv parce qu’ils craignent de se retrouver eux-mêmes démunis en cas d’attaque russe. Ce raisonnement paraît prudent ; il est en réalité circulaire. On conserve des armes pour une guerre future tout en refusant de les employer suffisamment dans la guerre présente, là où l’armée russe peut encore être affaiblie. On laisse ainsi Moscou détruire l’Ukraine, développer son industrie militaire, perfectionner ses tactiques et préparer précisément la menace dont on prétend se protéger.

Plus la guerre dure, plus la Russie apprend, produit et s’adapte. Plus l’Ukraine est épuisée, plus l’Europe devra un jour engager de moyens pour défendre son propre territoire. La prudence occidentale ne freine donc pas l’escalade : elle en déplace le coût et en augmente la probabilité.

La réponse ne peut plus se limiter à livrer tardivement quelques batteries et quelques dizaines de missiles. Il faut changer d’échelle.

L’Europe doit mettre en commun ses capacités, augmenter immédiatement la protection du ciel ukrainien, accélérer la production d’intercepteurs et soutenir massivement les programmes ukrainiens de missiles, y compris balistiques. Elle doit fournir sans restrictions artificielles les missiles de croisière et les moyens de frappe à longue portée nécessaires pour neutraliser les bases aériennes, les lanceurs, les dépôts, les usines et les infrastructures militaires situés en profondeur en Russie.

Une implication aérienne européenne directe ne peut plus être écartée comme une idée impensable : elle doit au minimum être préparée, planifiée et intégrée à une stratégie de coalition capable de supprimer les capacités russes de frappe contre l’Ukraine.

Cela suppose des décisions collectives, des règles d’engagement claires et une maîtrise du risque d’affrontement avec Moscou. Mais refuser même d’envisager cette option ne supprime pas le risque ; cela laisse simplement à la Russie l’initiative du calendrier et du niveau d’escalade.

Il faut enfin sortir de cette illusion selon laquelle le temps travaillerait pour l’Occident. Le temps travaille pour les usines russes, pour l’accumulation des drones, pour l’apprentissage opérationnel de l’armée de Moscou et pour l’épuisement de l’Ukraine.

L’escalade est devenue routinière parce que l’Occident a trop longtemps confondu retenue et stratégie. Il reste pourtant possible d’en choisir la forme : subir demain une guerre plus large, plus longue et plus coûteuse, ou réunir aujourd’hui les moyens nécessaires pour priver la Russie de sa capacité à la poursuivre.

Plus nous attendons, plus le prix augmente – pour l’Ukraine d’abord, pour l’Europe ensuite. Et à force de vouloir éviter la guerre avec la Russie, l’Europe est en train de créer précisément les conditions dans lesquelles elle deviendra inévitable.

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