Depuis plus de deux ans, l’Ukraine détruit méthodiquement les raffineries, les dépôts pétroliers et les infrastructures énergétiques russes, parfois à plus de 2 000 kilomètres de sa frontière.
Ces opérations ont considérablement réduit les capacités de raffinage de la Russie. Une nouvelle étape est désormais franchie depuis une semaine : les drones ukrainiens ciblent les gigantesques centres logistiques de Wildberries, le principal acteur du commerce en ligne russe.
Créée en 2004 par une femme d’affaire russe Tatiana Kim, Wildberries est présentée comme « l’Amazon russe ». La plateforme domine largement le commerce en ligne du pays. En 2025, elle représentait environ 52 % du marché, dans un secteur ayant généré 11 500 milliards de roubles (près de 125 milliards d’euros) de chiffre d’affaires, soit environ 8,5 % du PIB russe. Son immense réseau logistique est devenu l’une des infrastructures commerciales les plus stratégiques de Russie.
Mais Wildberries n’est plus seulement une plateforme de commerce en ligne. Depuis le début de la guerre, son écosystème sert aussi à la vente ou à la circulation de produits utilisés par l’armée russe : composants électroniques, équipements de protection, pièces pour drones, systèmes de navigation, moyens de communication et autres biens à double usage. Ces centres logistiques participent directement au fonctionnement de l’économie de guerre russe contre l’Ukraine.
L’entreprise est également devenue un actif stratégique pour le pouvoir russe. Depuis la restructuration forcée du groupe, son contrôle est passé sous l’influence de personnalités appartenant au premier cercle du Kremlin. En frappant Wildberries, l’Ukraine ne touche donc pas seulement un géant des ventes en ligne : elle atteint aussi les intérêts économiques et financiers des proches de Vladimir Poutine.
À ce jour, plus de 800 000 m², soit environ 14 % des capacités logistiques de Wildberries, ont été détruits ou gravement endommagés par les frappes ukrainiennes.
La valeur des marchandises perdues est estimée à environ 250 milliards de roubles (près de 2,8 milliards d’euros). Au-delà des bâtiments détruits, c’est toute la chaîne d’approvisionnement qui commence à être fragilisée.
Pour les vendeurs, les conséquences sont dramatiques. Le 7 juin 2026, Wildberries a imposé un nouveau contrat à l’ensemble de ses partenaires. Celui-ci prévoit que l’entreprise n’est plus responsable des pertes en cas de force majeure, notamment lors d’attaques de drones, de bombardements ou de tout autre événement lié au conflit armé.
Face au tollé provoqué par cette décision, Wildberries a finalement annoncé des indemnisations présentées comme volontaires. Mais, dans les faits, de nombreux vendeurs dénoncent des compensations dérisoires : certains n’ont reçu que 10 à 15 % de la valeur de leurs marchandises, d’autres moins de 1 %, tandis que beaucoup affirment n’avoir encore rien perçu. Pour certains petits entrepreneurs, ces pertes signifient tout simplement la faillite, faute de pouvoir rembourser leurs emprunts ou reconstituer leurs stocks.
La colère s’est encore amplifiée lorsque de nombreux vendeurs ont découvert qu’ils ne pouvaient même pas récupérer leurs marchandises entreposées dans des bâtiments encore intacts, ni les transférer vers d’autres plateformes logistiques.
L’impact de ces frappes dépasse largement le seul secteur du commerce en ligne.
Wildberries constitue l’infrastructure logistique importante sur laquelle repose une grande partie des petites et moyennes entreprises russes : commerçants, artisans, restaurateurs, garages, salons de coiffure ou encore vendeurs indépendants. Ce sont précisément ces milliers d’entrepreneurs qui, malgré les sanctions occidentales, ont permis à l’économie russe de continuer à fonctionner en développant notamment les importations parallèles, hors sanctions internationales, au cours des premières années de la guerre. En perturbant ce réseau, l’Ukraine ne frappe donc pas seulement un géant du e-commerce : elle fragilise une partie de cette classe moyenne entrepreneuriale qui contribue au maintien de l’économie russe et, par conséquent, au soutien de l’effort de guerre du Kremlin.
Ces frappes ont relancé le débat sur la notion de cible militaire. Le droit international humanitaire est clair. L’article 52 §2 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève considère comme objectif militaire tout bien qui, « par sa nature, son emplacement, sa destination ou son utilisation, apporte une contribution effective à l’action militaire et dont la destruction, la capture ou la neutralisation procure un avantage militaire précis ». Lorsqu’une infrastructure contribue effectivement à l’effort militaire, elle perd la protection juridique accordée aux biens civils. C’est le cas de Wildberries.
L’Ukraine aurait pu choisir une logique de représailles en frappant délibérément des immeubles d’habitation, des hôpitaux, des écoles ou d’autres infrastructures civiles, comme la Russie le fait depuis plus de quatre ans sur le territoire ukrainien. Elle s’y refuse. Parce que l’Ukraine, malgré les horreurs de cette guerre que la Russie lui impose, n’a pas perdu son humanité.
Parce qu’elle revendique son appartenance à l’Europe et au monde démocratique, elle concentre ses frappes sur des objectifs qu’elle considère comme liés à l’effort de guerre russe. Son objectif n’est pas de terroriser la population civile, mais de réduire les capacités économiques, industrielles et logistiques qui permettent au Kremlin de poursuivre son agression. C’est dans cette logique que s’inscrivent les frappes contre les grands centres logistiques.
Les réactions aux destructions des entrepôts de Wildberries observées en Russie sont particulièrement révélatrices. Pendant plus de quatre ans, une grande partie de la société russe est restée silencieuse face aux bombardements quotidiens des villes ukrainiennes, aux destructions massives d’infrastructures civiles, au massacre de Boutcha, au siège de Marioupol, aux actes de torture, aux déportations d’enfants et aux milliers de victimes civiles.
En revanche, lorsque les drones ukrainiens détruisent des entrepôts remplis de marchandises, pour la plupart importées de Chine, les réseaux sociaux russes s’embrasent. Les mêmes personnes qui revendiquaient d’être « hors politique », qui restaient indifférentes lorsque des familles ukrainiennes perdaient leur maison ou leurs proches protestent désormais parce que leurs commandes en ligne n’arrivent plus, que leurs vêtements, leurs cosmétiques ou leurs appareils électroniques sont partis en fumée.
C’est précisément l’un des effets recherchés par Kyiv : rappeler à la société russe que la guerre a un prix. Tant que cette guerre ne bouleversait pas concrètement le quotidien des Russes, beaucoup pouvaient continuer à vivre comme si elle ne les concernait pas. Les frappes contre Wildberries mettent fin à cette illusion. Elles rappellent qu’une guerre d’agression finit toujours par produire des conséquences à l’intérieur même du pays qui l’a déclenchée.
Pour Kyiv, cette évolution répond à une logique stratégique claire. Après avoir fortement réduit les capacités énergétiques russes, l’objectif est désormais de désorganiser les chaînes logistiques qui soutiennent l’économie de guerre et les approvisionnements militaires. Wildberries constitue une première étape. Ozon, deuxième plateforme du commerce en ligne russe, deviendra à son tour une cible dès que les capacités opérationnelles ukrainiennes le permettront.
La véritable inconnue est désormais ailleurs : une partie de la société russe fera-t-elle enfin le lien entre la guerre meurtrière menée par son pays contre l’Ukraine et les difficultés qui s’installent désormais dans son propre quotidien ? Pendant plus de quatre ans et demi, beaucoup ont choisi de détourner le regard. Ils ont laissé le Kremlin mener sa guerre tandis qu’eux continuaient à vivre, travailler, commercer et consommer comme si de rien n’était, dans une forme de déni confortable. Comprendront-ils aujourd’hui que les difficultés qu’ils commencent à subir sont la conséquence directe de cette guerre et de leur acceptation, au moins passive ?
Pour ma part, j’en doute. Il est plus probable que la majorité réclame avant tout une indemnisation de ses pertes afin de retrouver son confort et de reprendre le cours normal de sa vie, tout en laissant le pouvoir poursuivre cette guerre d’agression comme auparavant.
Kyiv n’a d’autre choix que de poursuivre sa stratégie et continuer à frapper méthodiquement les infrastructures qui permettent à l’économie russe et à son appareil militaire de fonctionner. Après les raffineries, les dépôts pétroliers et désormais les grands centres logistiques, d’autres maillons essentiels de cette économie de guerre pourraient être visés.
L’objectif reste inchangé : rendre la poursuite de l’agression toujours plus difficile, toujours plus coûteuse et, à terme, priver le Kremlin des moyens matériels qui lui permettent de continuer sa guerre contre l’Ukraine.
