L’article de couverture du numéro d’août de The Atlantic annonçait : « La fin de la lecture est là ». Elle a suscité un débat nourri sur la place des livres dans notre société. The Washington Post vient de publier un article intitulé : « Lire est bon pour le cerveau. Voici pourquoi. » L’ancien président américain Barack Obama a récemment publié sa liste annuelle de lectures d’été et, du PDG de JPMorgan Chase, Jamie Dimon, au club de lecture Service95 de la chanteuse pop Dua Lipa, chacun y est allé de ses recommandations. Substack et BookTok font fureur ; la lecture est officiellement à la mode et, à mesure que l’été s’achève, les sélections de rentrée commencent à fleurir, accompagnées de nouvelles listes de lectures pour septembre. Dans cette effervescence bienvenue autour de la lecture, il est regrettable que le sujet le plus important auquel le monde de l’édition soit aujourd’hui confronté demeure presque absent des débats.

Il s’agit du bibliocide – des attaques contre l’écrit – que la Russie perpètre en Ukraine. Encore peu évoqué hors d’Ukraine, le bibliocide est une tactique commune aux régimes totalitaires et aux organisations terroristes ; la Russie en fait, sans relâche depuis plusieurs années, une arme de guerre. Par cette barbarie, elle rejoint les nazis, qui brûlaient les livres dans l’Allemagne des années 1930. Les Khmers rouges ont fait de même au Cambodge dans les années 1970. Les Serbes de Bosnie ont détruit la Bibliothèque nationale et universitaire de Sarajevo en 1992 et, en 2015, Daech a dévasté la Bibliothèque centrale de Mossoul.

D’après le ministère ukrainien de la Culture, la Russie a endommagé ou détruit 906 bibliothèques depuis 2022. De nombreux autodafés et saccages de bibliothèques ont été documentés. Ainsi, en 2022, la bibliothèque de l’église Petro Mohyla a été incendiée à Marioupol. À Rovenky, des livres ont été brûlés en 2023. Yulia Kakulia-Danyliuk, bibliothécaire à Kapytolivka, a décrit la destruction dans ce village : « Tout avait été fracassé, brisé ; les livres étaient éparpillés partout. C’était immonde. »

Kapytolivka revêt une importance particulière : c’est là que vivait Volodymyr Vakulenko, poète et auteur pour la jeunesse, enlevé et assassiné par les troupes russes en 2022. Lorsque la bibliothécaire est revenue après la libération du village, il ne restait plus que 4 500 livres sur 16 000. Elle a retrouvé, dans les toilettes, des ouvrages sur la culture et l’histoire ukrainiennes, couverts d’excréments humains. « Tous avaient été souillés. C’était délibéré. »

Bombardement russe en Ukraine d'un entrepôt de livres. On voit le batiment en flammes.
Plus de 60.000 livres ont été détruits lors d’une frappe russe contre un entrepôt de la région de Kyiv, dans la nuit du 28 août. L’entrepôt abritait les stocks des librairies ukrainiennes Readeat et Book.ua, et des maisons d’édition Vivat, Osnovy, entre autres. Photo : Ambassade d’Ukraine aux USA via X.

Anehlina Vietrova est bibliothécaire au sein du réseau des bibliothèques de Kherson. Pendant l’occupation russe, elle a accueilli chez elle Svitlana Pekaliuk, directrice de la bibliothèque d’Oleksandrivka. Sous le même toit, elles ont fait fonctionner une bibliothèque clandestine. « Les gens venaient emprunter des livres. Svitlana, la bibliothécaire, enregistrait les ouvrages, notait les prêts, puis les lecteurs les rapportaient. Pendant l’occupation, il y avait chez moi une bibliothèque improvisée. »

Après la libération d’Oleksandrivka, Svitlana Pekaliuk est rentrée chez elle et a retrouvé sa bibliothèque détruite. Elle a mis sur pied une petite bibliothèque itinérante pour la remplacer, mais elle est morte peu après. « Désormais, il n’y a plus de bibliothèque », dit Mme Vietrova.

Avant l’occupation, Mme Vietrova travaillait à la Bibliothèque régionale pour enfants de Kherson : « C’était un bâtiment magnifiquement rénové, avec une immense salle où les enfants lisaient et organisaient des fêtes. Il a été endommagé à plusieurs reprises, puis frappé de plein fouet, délibérément. Il était évident qu’ils le visaient. »

Le même sort a frappé la grande et moderne bibliothèque Oles Honchar, dans la ville de Kherson. « Elle est splendide, dit Mme Vietrova. Ils l’ont délibérément prise pour cible. On voyait bien que c’était intentionnel : le bâtiment se dresse seul, et l’on voit immédiatement qu’il s’agit d’une bibliothèque. Ils l’ont détruite. »

La Fondation East SOS, organisation humanitaire ukrainienne engagée dans la défense des droits humains, a recueilli les témoignages de bibliothécaires et d’enseignants qui ont assisté à la destruction de livres. Une enseignante de Louhansk raconte : « Les occupants confisquaient les livres chez les habitants et forçaient les enfants à les rapporter à la bibliothèque de l’école. Puis les Russes ont détruit tout ce qu’ils avaient saisi. Ils ont tout emporté à la chaufferie et tout brûlé sur place. Pas seulement les manuels scolaires : toute la littérature ukrainienne de la bibliothèque a été brûlée. »

L’Ukraine connaît de longue date le bibliocide, souligne Maria Mezentseva-Fedorenko, députée au Parlement ukrainien : « Nos livres ont déjà été la cible de dictatures. Tout au long du XXe siècle, les auteurs ukrainiens ont été persécutés et nos textes censurés. Cette destruction massive ne vise pas seulement les livres. Elle prive nos enfants de leur avenir. »

Oleksandra Matviichuk, présidente du Centre pour les libertés civiles (lauréat du prix Nobel de la paix en 2022), décrit la destruction des livres comme « une composante d’une politique génocidaire russe plus vaste. L’histoire nous apprend qu’au fil des siècles, les incendies de bibliothèques ont accompagné les génocides : ils servaient à effacer l’identité de l’autre. Poutine affirme ouvertement qu’il n’existe pas de nation ukrainienne, pas de langue ukrainienne, pas de culture ukrainienne. »

La destruction s’étend également au secteur ukrainien de l’édition. Le 16 août, des drones et des missiles balistiques russes ont frappé le marché du livre de Pochayna, l’un des lieux les plus prisés de Kyiv pour les achats de rentrée. Le 1er août, une frappe russe contre un dépôt de livres a touché, à Kharkiv, le centre logistique et de distribution des éditions RNK-Ranok et de la chaîne de librairies KnyhoLand. L’incendie qui s’en est suivi a détruit huit millions de livres, dont 600 000 manuels scolaires. Depuis le mois de mai, pas moins de 9,65 millions de livres ont été détruits, selon le magazine ukrainien Chytomo.

Kharkiv est la capitale ukrainienne de l’édition. La ville revêt aussi une importance historique : dans les années 1920, elle fut un foyer culturel et littéraire majeur pour les artistes et les écrivains. Pendant un bref moment, la poésie et la littérature de langue ukrainienne y ont fleuri, jusqu’à ce que la botte de Staline s’abatte sur elles dans les années 1930. Depuis l’invasion à grande échelle de 2022, cette ville du front a subi plusieurs attaques, dont celle qui a frappé, en mai 2024, Faktor-Druk, l’une des plus grandes imprimeries d’Ukraine, où sept employés ont été tués. « Aussitôt, les gens se sont mobilisés pour reconstruire », raconte Sergii Polituchyi, fondateur et président de Faktor Cos. Group. Désormais, son ton est sombre. Quelques jours à peine après la perte de millions de livres, la Russie a détruit, le 5 août, le complexe d’entrepôts de Rozetka, la plus grande plateforme ukrainienne de commerce en ligne. « La seule voie possible, dit M. Polituchyi, est d’arrêter la Russie. Ils veulent détruire notre imagination. »

Bombardement russe de la plus grande imprimerie ukrainienne. On voit des pompiers au milieu de piles de livres carbonisés, il y a un cadavre sous les livres.
Déjà en 2024 la Russie avait bombardé, à Kharkiv, la plus grande imprimerie du pays (Faktor Druk), faisant sept morts. Photo : Andrii Marienko/AP.

Mais la Russie a affaire à un adversaire tenace. Oksana « Ksena » Rubaniak, lieutenante principale à la tête d’une compagnie de drones d’attaque, est une poète de 23 ans. « En tant que soldate, dit-elle, je défends notre terre. En tant que poète, je défends l’écrit. Car les mots survivent même aux ruines. Chaque livre détruit est une tentative pour réduire une génération au silence, mais la voix ukrainienne ne peut être ni brûlée ni effacée. »

Serhii Zhadan est l’un des écrivains ukrainiens les plus reconnus, en Ukraine comme à l’étranger. Il est aussi le leader du très populaire groupe de rock Zhadan i Sobaky et sert depuis 2024 au sein du 2e corps Khartiia de la Garde nationale d’Ukraine. Lorsqu’il évoque le rôle de la culture et des livres en temps de guerre, sa détermination fait écho à celle de Rubaniak : « Notre réalité est déterminée par la guerre. La culture en est une composante importante, fondamentale. De nombreux artistes et acteurs de la vie culturelle servent aujourd’hui dans l’armée, à des postes et dans des lieux très divers. »

Il poursuit, à propos de ce que la culture représente pour la société ukrainienne et, par conséquent, de ce que signifient les attaques russes contre elle : « En temps de guerre, la culture est façonnée par les alertes aériennes incessantes, le renforcement des mesures de sécurité et, surtout, par une mobilisation bénévole constante. Lors de presque chaque concert, festival ou rencontre littéraire, des fonds sont recueillis pour soutenir l’armée. Autrement dit, la culture, aujourd’hui, est moins affaire de divertissement que de sens et de réflexion sur soi. Elle relève aussi de la solidarité sociale. Dans les temps difficiles, il est important de pouvoir se retrouver entouré des siens – surtout lorsque cette communauté emplit une salle de concert entière. Je crois qu’au fil de ces années, le milieu artistique ukrainien a mûri, acquis un sens plus aigu des responsabilités et gagné en résilience, même s’il est aussi, bien sûr, plus profondément traumatisé. »

Pour Zhadan comme pour Rubaniak, la réponse à la question « pourquoi nous nous battons » est parfaitement claire : « Je crois que la plupart de ceux qui ont pris les armes comprennent parfaitement que nous ne défendons pas simplement des usines, des entreprises ou des bâtiments : nous nous battons pour préserver notre propre espace. Un espace impossible à imaginer sans la culture. »

Là où la Russie détruit, l’Ukraine reconstruit, grâce à des organisations telles que PEN Ukraine. Depuis juin 2022, l’initiative « Unbreakable Libraries » (« Bibliothèques indestructibles ») de PEN collecte et achemine des livres neufs en ukrainien et en anglais vers les bibliothèques situées sur la ligne de front et dans les territoires libérés. Au total, plus de 100 000 ouvrages ont ainsi été remis aux bibliothèques, et d’autres suivront.

Portés par cet esprit de résistance et de détermination, les élèves ukrainiens reprendront le chemin de l’école dans un mois, tandis que le gouvernement s’efforce, dans l’urgence, de remplacer des centaines de milliers de manuels scolaires détruits par la Russie.

À la tête d’Osvitoria, l’une des principales ONG ukrainiennes consacrées à l’éducation et productrice du documentaire primé Timestamp, Anna Sydoruk fait entendre la même résilience que Rubaniak et Zhadan : « L’Ukraine se bat pour chaque leçon. De nombreuses familles ont tout perdu à cause de la guerre, mais on ne peut pas perdre ce que l’on sait. »


Un article traduit de l’anglais par Gilles Hertzog et publié originellement dans The Wall Street Journal le 18 août 2026.

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