Il y a chez cet homme une verticalité de vitrail, une raideur de plume d’oie trempée dans l’encre des vieux empires. On le voit apparaître comme on lirait un in-folio égaré sous les néons de la modernité : il est le dernier des carrosses dans un siècle de ferrailles électriques.
Dominique de Villepin ne marche pas, il fend l’air avec l’assurance de ceux qui pensent que le vent s’écartera toujours devant la noblesse du profil. C’est un aristocrate du souffle, un condottiere de la syntaxe. Regardez cette chevelure d’argent, ce panache de neige qui semble avoir été posé là pour rappeler que le pouvoir, avant d’être une gestion de comptes d’apothicaire, est d’abord une affaire de théâtre et de tragédie grecque.
On l’a vu, un jour de février, se tenir debout face au monde, à New York, tel un archange de la diplomatie refusant de croiser le fer pour des chimères de poussière et de pétrole. Ce jour-là, il n’était plus un ministre, il était la France de Chateaubriand et de Hugo réunie en un seul geste de la main, balayant les certitudes de l’Empire américain. Il y avait dans sa voix le tonnerre des grands textes et l’odeur du cuir des bibliothèques. C’était beau comme un naufrage évité, c’était magnifique comme une illusion. Dans ce temple de verre, il fit entendre le bruit d’une épée qu’on ne tire pas, mais que l’on montre, avec une politesse qui était la forme suprême de l’insolence.
Mais l’ironie pointe sous la dorure. Car cet homme, qui cite les poètes comme d’autres consultent les almanachs, semble parfois habiter un pays qui n’existe plus que dans ses propres discours. Il est l’empereur d’un territoire de mots, un souverain sans terres qui s’enivre de sa propre musique. On l’accuse de mépris ? Ce n’est pas du mépris, c’est de la distraction : il cherche la rime riche pendant que la rue gronde.
Il y a chez lui quelque chose de donquichottesque, à charger les moulins de la trivialité avec des alexandrins pour boucliers. Il est l’homme du grand style égaré dans une époque de petites phrases. On rit de son emphase, de ses mains qui sculptent le vide comme pour y faire tenir une vérité trop lourde pour nous : mais on l’admire secrètement, car dans un monde de grisaille, il reste cette tache d’encre bleue, ce vestige de l’éclat français, magnifique, inutile et souverain. C’est un dandy de l’Histoire, un grand échassier qui surveille le marécage politique en espérant que le ciel, au moins, sera à la hauteur de son propre regard.
Et voici maintenant que cet homme de plume se risque à nouveau dans l’arène des suffrages, drapé dans l’illusion du Grand Destin. Il s’avance vers le trône de papier, avec ce pas de héron qui ignore la boue des chemins. Il a décidé que le temps était venu de transformer le Verbe en décret, d’imposer la métaphore au réel. Il ne se présente pas comme un candidat, mais comme une épiphanie. On l’attendait dans les marges des livres, il surgit sur les tréteaux de foire, promettant de changer l’eau tiède des sondages en un vin de sacre.
Son programme n’est pas une liasse de chiffres, c’est un poème épique. Là où d’autres alignent des pourcentages et des courbes de croissance, lui invoque la « grandeur », la « souveraineté » et le « souffle ». Il ne parle pas de pouvoir d’achat, mais de « dignité retrouvée ». Pour lui, la dette n’est qu’une figure de style malheureuse qu’on raturera d’un trait de plume altier. On imagine ses conseils des ministres comme des séances de l’Académie, où l’on voterait le budget en vers réguliers.
Sa politique étrangère est un tournoi médiéval. Il veut parler aux Empires d’égal à égal, leur jetant au visage des citations de Saint-John Perse pour apaiser les colères nucléaires.
Quant au social, il regarde le peuple avec une tendresse de seigneur de province, promettant à chaque citoyen non pas un emploi, mais une épopée.
On le regarde avec une stupeur amusée. Il arpente les marchés de province comme s’il s’agissait du forum de Rome, serrant des mains calleuses avec la dévotion d’un roi thaumaturge. Il y a quelque chose de déchirant dans cette volonté de faire entrer la France réelle, celle qui compte ses sous et ses peines, dans la géométrie de son propre songe, là où le limon des jours et la sueur des hommes se transmuent, par la seule grâce d’une épithète, en un marbre d’éternité, là où les problèmes de fin de mois deviennent des tragédies raciniennes et où le mécontentement populaire se transforme en un « souffle de l’Histoire ». Il veut gouverner un pays de laboureurs avec des rêves de mousquetaires ; il propose de la pourpre à ceux qui demandent du pain.
C’est là que l’ironie mord la louange. Il est le candidat du malentendu magnifique. On l’écoute pour le plaisir de la musique, pour ce frisson de voir, enfin, un homme qui ne ressemble pas à un comptable. Mais au moment de glisser le bulletin, on hésite : peut-on confier les clefs de la maison à celui qui préfère regarder le coucher du soleil plutôt que l’état de la toiture ?
Il s’en moque. Pour lui, l’élection n’est qu’une formalité de l’Histoire, un chapitre de plus dans ses mémoires futures. S’il gagne, il sera le Roi-Soleil des temps de crise. S’il perd, il sera le martyr sublime d’une époque trop basse pour lui. Dans les deux cas, il aura sauvé l’essentiel : la beauté du geste, cette raideur du cou qui fait que, même dans la défaite, on a l’air de triompher.
Et le voici qui s’éloigne sous les ors des préfectures, l’œil déjà tourné vers la postérité, ce juge de paix qui ne vote jamais mais qui, seule, sait reconnaître les siens. Il repart vers ses manuscrits, vers ses encriers de Chine où flottent encore les ombres de Napoléon et de Malraux, délaissant sans regret le tumulte des places publiques pour le silence de la page blanche.
Il restera ce passant considérable, ce cavalier seul qui aura tenté, le temps d’une saison électorale, de faire croire à un peuple d’usiniers et de fonctionnaires qu’ils étaient les descendants d’une lignée de géants. On dira de lui qu’il fut un anachronisme nécessaire, une ponctuation de luxe dans une prose administrative trop plate, le dernier éclat d’un monde où l’on pensait encore que la France n’était pas un territoire, mais un style. Il ne sera pas Président, peut-être ; mais qu’importe la couronne, puisqu’il a gardé le sceptre de la langue, et que dans le souvenir des hommes, il demeurera cette silhouette de héron blanc, immobile et superbe, tandis que le courant de l’oubli emporte, un à un, les noms de ceux qui auront gagné sans avoir jamais su parler.
