« Zemmour président », « Zemmour président », clament-ils, surexcités et galvanisés comme ils peuvent l’être, lorsqu’il monte enfin à la tribune. L’homme parle haut et fort la langue qu’ils aiment probablement entendre. Ces phrases assénées et répétées par le tribun/polémiste/populiste d’extrême droite sont comme des armes tranchantes et affutées. Elles sont comme des lames blessantes. Chaque phrase bat aux pulsations de celles et ceux qui viennent les entendre, qui viennent s’en nourrir, qui viennent se réconforter, s’encourager. Est-ce leur langue ? Sont-ce peut-être leurs mots ? Sont-ce peut-être leurs phrases qu’Éric Zemmour assènent méthodiquement, régulièrement, constamment, forcément ?

Zemmour sait que des gens se sentent déclassés, qu’ils souffrent dans leurs rues et dans les banlieues et c’est aussi une réalité que l’on ne doit réfuter. S’ils souffrent, s’ils sont déclassés, s’ils sont choqués et perdus, il doit y avoir une raison ? Éric Zemmour clame alors ses vérités. Éric Zemmour joue facilement entre les concepts et les dénonciations multiples : immigration = invasion, décadence et déclassement de la France, destruction de la nation, insécurité et violence… Il se présente comme le héros des « petites gens », des sans-grades, celles et ceux qui n’ont pas la parole, qui voient avec tristesse et effroi, notre pays se déclasser, dépérir et mourir à petit feu.

Ainsi est portée la langue d’Éric Zemmour. Aux maux qui gangrènent notre pays, au désespoir de certains, Zemmour vient expliquer que notre monde est en guerre. Que cette guerre est une guerre de civilisation et que nous devrions rentrer en résistance.

Écoutons la langue d’Éric Zemmour, parce qu’il faut bien en mesurer la portée :

« La France est en danger de mort », ; « la guerre de civilisation, ça existe et elle se joue sur notre sol » ; « Je pense que la raison est simple, elle est dans le pacifisme, et dans la crainte de la violence et dans la crainte du nombre (…) Il y a une Europe qui (…) a renoncé à la force, qui a honte de la force, qui n’assume plus la force. Nous sommes devenus tous des pacifistes. Et en face nous avons une civilisation qui assume la guerre et avec des gens qui se soumettent et qui s’allient à cette force (…) force ne veut pas dire violence ? Si » (CNews, 8 mars 2021). « La France est assiégée par une autre civilisation avec laquelle elle est en guerre depuis mille ans, entre la chrétienté et l’Islam c’est une guerre de mille ans avec des pauses de temps en temps et là on voit bien aujourd’hui qu’il y a une vague qui est portée par la démographie qui vient d’Afrique » (BFM, 4 octobre 2021) ; « Il y a une continuité entre les vols, trafics, jusqu’aux attentats de 2015 en passant par les innombrables attaques aux couteaux dans les rues de France (…) C’est le djihad partout et le djihad pour tous et par tous » (Convention de la « droite » de Marion Maréchal Le Pen, le 28 septembre 2019).

Les obsessions d’Éric Zemmour sont comme un fil conducteur. Le danger viendrait d’ailleurs (l’Afrique). Une civilisation (l’Islam) menacerait notre civilisation. Il va plus loin encore, tant il essentialise et conspue les minorités, elles sont affublées de tous les noms d’oiseaux. Et l’expression « le djihad pour tous et par tous » est si révélatrice, si apocalyptique. Éric Zemmour excelle dans un registre, il est le faiseur d’apocalypse. Qu’il soit possible de caricaturer ainsi, relève assurément de la provocation folle, mais pas seulement. Dans son monde, Éric Zemmour se vit et se veut probablement comme une sorte de résistant. Il pense qu’il lui appartiendrait de réveiller les « Français de souche », (blancs, forcément) de mobiliser les énergies. Se pourrait-il qu’il soit la nouvelle Jeanne d’Arc ?

Toute la construction idéologique d’Éric Zemmour procède de la détestation de… Mais, de quelle France rêveraient Éric Zemmour et ses amis ? Si ce n’est une France recroquevillée sur elle-même, cherchant dans un Panthéon ringardisé, les derniers soubresauts d’une ancienne puissance coloniale ?

Zemmour joue le jeu des décoloniaux et des indigénistes

Pour autant, lorsqu’ils parlent ainsi et énoncent SES vérités, ne joue-t-il pas pour autant le jeu des décoloniaux, des indigénistes ?

Ces pseudos militants antiracistes disent vouloir réveiller les jeunes issus des quartiers. Mais ce faisant, ils veulent interdire les réunions à des blancs, parce que la non-mixité devrait s’imposer partout. Ils dénoncent poussivement un climat islamophobe en France, comme si les musulmans étaient forcément traqués (déportés ?). Ils prétendent que l’Etat serait une machine à exclure les enfants d’immigrés, comme si la République ne voulait aimer tous ses enfants. Ils disent qu’il y a un racisme extrêmement bien installé en France, que celui-ci puise forcément ses racines dans l’histoire esclavagiste et coloniale. Bref, ils vivent la France comme si elle était un pays qui pratiquerait l’apartheid, traquant dans toutes les rues, le noir et l’arabe. C’est alors que les paroles d’Éric Zemmour viennent les conforter, viennent les renforcer, viennent leur donner ce dont ils ont forcément besoin.

Elles sont en quelque sorte comme une assurance vie.

Comme le dit avec justesse le philosophe Raphaël Enthoven (CNews, 6 juin 2021) : « Ils ne vous affrontent pas, ils vous adorent. Ils rêvent de vous. Ils veulent vous voir en pouvoir. C’est leur bonheur, c’est leur plaisir (…) La seule victoire à laquelle des discours aussi saugrenus que l’islamo-gauchisme, l’indigénisme, ou même l’islamisme, la seule victoire à laquelle ainsi un discours comme ça puisse prétendre c’est la réalité de l’extrême droite en France. C’est que soudain la France puisse ressembler à la caricature qu’ils en donnent. Ces gens ne vous détestent pas (…) ils ont besoin de vous et prospèrent grâce à la radicalité du discours d’en face, le vôtre. »

Les uns et les autres se nourrissent des mêmes phobies, des mêmes crispations identitaires, des mêmes pulsions. L’un est l’aimant de l’autre qui puise en l’autre toute sa force et toute sa raison d’être. L’ennemi caractérisé (l’autre) se caractérise ainsi par l’appel à la guerre, se vit et ne se pense que l’un vis-à-vis de l’autre. Sans l’autre, ils ne pourraient autant prospérer, autant se développer, autant se cristalliser, autant se répandre comme une trainée de poudre, allumant de futurs brasiers. C’est là, la grande difficulté du moment, dans une France recroquevillée sur elle-même, qui dans la dénonciation des ces maux multiples cristallise toutes les passions, toutes les tensions et les pulsions, à la place de panser les plaies de notre société.

Alors ? C’est donc une rentrée politique agitée, les couteaux sont tirés. D’ailleurs, ce à quoi nous assistons est presque désespérant. La violence en politique et dans les réseaux sociaux a gangrené notre pays, l’injure et la caricature remplacent/se substituent à ce qui devrait faire partie du débat politique. On peut débattre et se positionner, il faut le faire posément, calmement.

L’outrance et la violence ne sont pas des politiques. La stigmatisation, non plus.

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