Lundi soir, sur CNews, avait lieu un débat entre Eric Zemmour et Bernard-Henri Lévy. Ce dernier a d’ailleurs pris soin d’expliquer les raisons de sa présence sur le plateau : d’une part, ne pas perdre une occasion d’évoquer le sort tragique des Kurdes syriens ; d’autre part, la volonté de contredire Zemmour en direct, et les yeux dans les yeux. S’en est suivi un débat haletant qui, depuis les Kurdes, a rapidement embrassé une série de sujets majeurs : la République, l’islam, la nature de Vichy ou celle de la Résistance française.

Il est loyal de dire que Zemmour s’est montré égal à lui-même. Prenant le cynisme pour de l’intelligence ; esprit malin qui sait voir, quand trois cent ans de science historique se trompent, les vrais motifs de Bismarck ou du Général Mac Mahon ; assénant, à coups de citations et d’arguments d’autorité, une vision unilatérale de l’Histoire ; omniscient et démiurge du destin de l’univers depuis la nuit des temps, parce qu’il a lu chez Rousseau ou Bainville un passage intéressant sur l’Allemagne ou les tabourets ; exhumant chez Balzac la virgule qui a l’air de dire que Valéry Giscard d’Estaing a tort ; avec cet esprit de système absolu qu’on ne rencontre jamais que dans les copies de première année de Sciences Po ou les propos d’un paranoïaque.

Mais, tout cela serait badin et prêterait le flanc à l’ironie si, en substance, il n’était pas question de thèses révisionnistes. Zemmour pense que Pétain a sauvé des Juifs – même après les travaux des Klarsfeld. Zemmour pense que les premiers Résistants étaient de l’Action Française, et que l’Action Française n’était pas fasciste, ce qui est démenti par tout le monde, à commencer, jadis et aujourd’hui, par l’Action française. Zemmour surtout, de façon abjecte, trace, de manière à peine dissimulée, une analogie entre la situation des Français sous l’Occupation et celle de nos contemporains face à l’immigration.

Pour répondre à ce flot péremptoire et, pour tout dire, d’extrême droite, Bernard-Henri Lévy a rappelé son travail depuis l’Idéologie Française (les fondements du fascisme français, et l’occultation jusqu’aux ouvrages de Paxton) ; le combat, de la Bosnie hier aux Kurdes aujourd’hui, pour soutenir un islam des Lumières, qui est vivace pourvu qu’on l’aide, et dont la laïcité, l’amour de la démocratie, est partagé par l’essentiel des Français musulmans ; la foi dans des valeurs universelles de liberté que la France s’honore, et se grandit, à porter haut, et dont d’ailleurs notre pays a fait le cœur de son identité. Propos essentiels qui dans le contexte d’appel à la haine de Zemmour, comme la lente mais massive entreprise d’emprise de l’islamisme radical, sont plus nécessaires que jamais. Oui, il était important de «porter le fer dans la plaie», et de saisir, comme Michel Leiris, le taureau de la rhétorique identitaire et racialiste par les cornes. Et surtout quand elle s’appuie sur des contre-vérités historiques qui sont des insultes à la mémoire des Français de la Résistance, comme René Cassin, premier juriste de De Gaulle. Oui, le combat contre la droite extrême est un long combat ; et il n’est pas si paradoxal que la cause kurde – un peuple sans Etat, un peuple féministe, un peuple en partie musulman qui combat contre Daech – réveille les fantasmes, les obsessions, et la pure haine de certains commentateurs.