L’objet est jaune. Lettres noires, carrées, massives, graphiques – occupant tout l’espace sans s’en excuser. Il ressemble à un flyer de rave party ou à une affiche évoquant les collectifs d’avant-garde et l’esthétique vorticiste de Blast, la revue fondée par Wyndham Lewis, avec la participation d’Ezra Pound. Rien d’étonnant, quand on sait que cet ouvrage collectif – le manifeste des États Généreux titré La Grande Évasion – a été coordonné par Virginie Despentes, Anne Berest, Laure Limongi, Tania de Montaigne, Colombe Schneck et Vanessa Springora.
Dédié aux équipes des éditions Grasset et à Olivier Nora, ce livre est né « pour raconter trois mois de rébellion inédite dans le monde de l’édition. Ils ont écrit ce livre à quatre-vingt voix comme un acte de joie, un acte de résistance. » Une drôle de bande s’y côtoie, dont les différences font tout le charme de l’ouvrage.
En avril 2026, il se jouait quelque chose qui dépassait le monde de l’édition et touchait à l’histoire des lettres. On aura entendu beaucoup de choses injustes sur « l’affaire Grasset ». Des journalistes d’extrême droite auront qualifié ces écrivains de « petite caste » ou d’« enfants gâtés ». Ce livre est leur droit de réponse. Se taire et rester, c’était consentir. Pour ces auteurs, partir était la seule façon de ne pas se soumettre : à l’autoritarisme, au sectarisme, au dogmatisme et à la pensée unique, c’est-à-dire à unentre-soi ultranationaliste fondé sur la haine de la pluralité, de la complexité, de l’hétérogénéité et, in fine, de la démocratie, des fondements de la République et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Rien à voir avec une querelle d’ego ou des caprices de petits-bourgeois, comme certains auront voulu le faire croire (et comme d’autres auront feint de le croire, par paresse intellectuelle et politique).
Chacun des auteurs ayant participé à cet ouvrage a saisi un instant précis de cet épisode pour le raconter, en toute souveraineté. Tous en mesuraient l’enjeu politique.
Les ouvrages collectifs sont toujours rafraîchissants, car ils nous font sortir des carcans éditoriaux habituels. On retrouve chez ces quatre-vingts plumes autant de talents, de pattes et de visions singulières. On ne peut s’empêcher de penser : quel dommage que cette aventure chez Grasset se soit arrêtée de la sorte. Un écosystème aussi précieux aura été fauché par une brutalité phénoménale dont on parlera encore longtemps.
Il est d’ailleurs piquant de voir que les fils des perdants d’hier n’ont pas su tirer les leçons des défaites de leurs pères. Ils reproduisent les mêmes erreurs, persuadés d’obtenir cette fois des résultats différents. N’est-ce pas là une forme de folie ?
Le collectif des États Généreux ne s’est pas contenté de témoigner. Il a ouvert une conversation cruciale sur la condition réelle des écrivains. Contrairement aux caricatures lues dans les pseudo-journaux au service de l’ogre financier, les auteurs ne sont pas tous des nantis ni des bourgeois-bohèmes. Beaucoup doivent composer avec des à-valoir incertains, sans rente pour les soutenir. Le manifeste éclaire cette précarité et propose des remèdes légitimes et raisonnables.
C’est un ouvrage conçu à grande vitesse – d’où son énergie autant que ses aspérités –, au prix d’un travail démesuré. Les États Généreux ont su faire de cette crise une occasion d’agir, et nous n’avons pas fini d’en entendre parler. L’ensemble est magnifique, jusque dans ses illustrations, dont des dessins pour enfants.
Quelques textes m’ont particulièrement retenue : le poème de Guy Boley, lacanien en diable ; Faites redescendre le cash, la Despentes des grands jours (c’est-à-dire de chaque jour) ; les contributions de Vanessa Springora ; celle d’Anne Sinclair, juste et impériale comme à son habitude ; Maisons closes, de Dan Franck, d’excellente facture ; le texte de Sorj Chalandon, dont je découvre l’intelligence et la voix, avec ce rythme sans artifice, presque organique – un de ces écrivains-guitares électriques ; La clause d’élégance, de Mabrouk Rachedi, texte très court, mais très pur, percutant, émouvant ; L’essentiel pour une nouvelle loi Jean Zay, d’Anne Berest ; C’est qui la taupe ?, de Colombe Schneck, entre Voici, la noblesse en plus, et le procès surréaliste… Dans la même veine légère et caustique, Frédéric Beigbeder se montre très drôle et intelligent, comme toujours. Et surtout, La bibliothèque ingouvernable, de Paul B. Preciado, le plus intéressant à mon goût, déploie, avec une élégance souterraine, une vision politique discutable à bien des égards, mais volcanique et d’une grande solidité. Un grand texte, qui me rappelle l’urgence de rattraper mes lacunes et de lire davantage son auteur… Bref, la diversité de ces talents ex-Grasset/Nora forever impose le respect pour ce grand geste un peu sophocléen qui fut le leur.
La Grande Évasion est à la fois un testament, un témoignage, un manifeste et un tournant. Il sera fascinant de le relire dans quelques années comme la photographie d’un moment politique et socioculturel charnière, où les plaques tectoniques de la France et du monde se déplaçaient, et où la culture, comme toujours, aura su trouver les mots du sursaut et de la résistance.
