Dans l’atmosphère poisseuse et glacée de la banlieue parisienne des années 1990, un jeune professeur, fan de Joy Division, vêtu tel un « croque-mort chic », se révèle une sentinelle de cette « fine couche de vernis qu’est la civilisation » dont parlait Werner Herzog.
Il s’appelle Jean Deichel. Il est tenté par une violence à laquelle il ne cède pas et lui oppose une volonté tendre, mais inflexible, tendue comme un fil d’or vers la littérature et la poésie.
La trivialité de ce monde des lumières — l’Éducation nationale —, plus précaire et plus menacé que jamais, que maintiennent tant bien que mal les professeurs, est merveilleusement restituée dans ce livre. Monde presque en lambeaux à l’image de ces corridors décrépis que nous avons tous connus. Lambeaux des clartés, des incandescences de l’Esprit Humain, que Yannick Haenel ramasse, avant de les transformer en phrases. Grandeur et misère de l’écrivain, autant que grandeur et misère des professeurs…
Le bateau du monde, symbolisé ici par un collège, prend l’eau de toutes parts. Ses matelots, les enseignants, s’affairent, nobles sisyphes, jamais désespérés, s’imaginant heureux afin de ne pas sombrer ; ils réparent la nef trouée, tentant, par des prouesses de patience et de bienveillance, de sauver leurs élèves égarés, dans la solitude, mais aussi dans une solidarité héroïque. Yannick Haenel les qualifie aussi, à juste titre, de « suppliciés ».
Las, il semble que, depuis lors, ceux-ci aient fini par complètement s’épuiser. Et les larmes lacrymogènes de la France de 2026 consacrent la vérité et le danger contenus dans ce livre. La Solitude des professeurs, autant que celle de leurs élèves, semble bel et bien infinie.
Titre sublime. Et c’est la seconde fois que Yannick Haenel utilise le mot « solitude » dans un titre. Déjà, il y avait eu La solitude Caravage… et je me suis demandé si c’était, de sa part, une répétition consciente ou bien inconsciente.
Puisque la solitude est le grand thème contemporain. Le cœur du réacteur de l’époque. Le creuset des derniers hommes. La némésis de la technique, aussi… Et sur ce thème, la Solitude, toutes les variations sont permises, et même attendues, exigées, requises.
La solitude de Jean Deichel est la solitude de chacun. Son ordonnateur n’est autre que le Diable (Diabolos, celui qui sépare), et la seule manière, nous montre Yannick Haenel, de ne pas tomber dans ses pièges déchirants s’appelle Amour, Désir, Parole, Regard, Sensibilité, Émerveillement, Art et Transmission.
« Je ne percevais qu’une lumière noire, comme si l’on m’avait bandé les yeux : n’était-il pas évident que le rideau entre ce monde et l’autre avait été déchiré ? »
Thème récurrent dans l’œuvre d’Haenel : Lumière contre ténèbres, unité contre séparation, réparation contre brisures. L’auteur s’approprie ici un pan de la mystique juive peut-être trop méconnu du grand public, le Tikkun Olam, ou la réparation des vases brisés (Qlippas), pour le réinterpréter en une fable profane.
Jean Deichel fait tomber un vase précieux en salle des profs. Ce vase brisé devient son obsession. Et tout est dit. Les professeurs sont des Tsaddikim. Des justes ; des canaux vivants ; des piliers.
« Le tsaddik est le fondement du monde » (Proverbes 10, 25).
Yannick Haenel n’oublie pas non plus Samuel Paty. Le « pas de vagues » n’aura que trop duré… La solitude des professeurs est assassine.
Geste et idée géniaux que d’avoir réinterprété ce concept du Tikkun. Audacieux. Et totalement nouveau. Yannick Haenel et son acolyte, François Meyronnis, auront eu ce rôle et ce mérite indiscutables : transfuser un peu de la sagesse d’Israël dans le paysage littéraire français du XXIe siècle.
Yannick Haenel livre, en cette rentrée 2026, un texte d’une flamboyance froide et d’une lucidité presque magique. Il invente le réalisme mystique. Comme à son habitude. Mais peut-être, dans La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel s’est-il aussi surpassé.
« Oui, il y a un bonheur fixe, déraisonnable, très fou, qui se cache au fond de notre esprit. On a rendez-vous toute sa vie avec lui ; il nous attend ; sa patience est extrême. Écrire c’est revenir : j’ai mis des années à retrouver cette joie qui pourtant ne m’avait jamais quitté. »
