L’agitation qui a saisi les milieux culturels après l’affaire de Thélyson Orélien laisse perplexe. Ceux-là mêmes qui font profession de réfléchir se sont empressés de jeter leurs anathèmes de façon désordonnée. Essayons de prendre un peu de recul.
On répète volontiers, ici et là, que l’intelligence artificielle sera le fossoyeur de l’écriture. Les textes seraient sans âme, les plumes remplacées par l’algorithme, et la langue se dissoudrait dans une prose moyenne, interchangeable. La crainte est compréhensible. Elle se trompe pourtant d’adresse, parce que le talent n’est pas là où on le cherche.
Le débat, tel qu’il est mené, reste d’ailleurs très superficiel. On oppose en bloc les puristes et les tricheurs, comme s’il n’existait qu’une seule manière de se servir de la machine. Ce qui me gêne dans l’affaire, c’est que personne ne se pose la bonne question. Si l’auteur a utilisé l’IA, qu’est-ce que ça recouvre ? Qu’il a fait écrire son texte ? Qu’il a fait des recherches pour vérifier telle ou telle donnée ? Ou qu’il a interrogé l’IA pour améliorer une formulation ? La question n’appelle pas la réponse manichéenne que certains gardiens du temple se sont empressés de lui donner.
Une vieille inquiétude, une vraie nouveauté
L’histoire des outils d’écriture est celle d’une inquiétude qui se répète. Dans le Phèdre, Platon fait dire au roi Thamous que l’écriture ruinera la mémoire et ne donnera que l’apparence du savoir. On a craint ensuite que l’imprimerie fasse disparaître l’acte d’écriture, que la machine à écrire tue la calligraphie, que le traitement de texte abolisse la rature. Chaque fois, l’effort s’est déplacé plus qu’il n’a disparu.
La photographie en donne l’exemple le plus parlant. Dans le Salon de 1859, Baudelaire la sommait de rester « la servante des sciences et des arts, mais la très-humble servante », de peur qu’elle ne supplante la peinture. Elle l’a au contraire libérée. Délivrés de l’obligation de reproduire le réel, les peintres ont inventé l’impressionnisme, puis tout ce qui a suivi. L’IA pourrait rendre le même service à l’écrivain : le décharger de la prose fonctionnelle pour le rendre à ce qu’aucune machine ne fait à sa place.
Il faut toutefois reconnaître une différence : aucun de ces outils n’écrivait à notre place. Celui-ci le peut. La question n’est donc plus ce que l’outil sait faire, mais ce que nous lui laissons faire.
Héritiers, pas propriétaires
Le tohu-bohu autour de l’affaire Orélien empêche de réfléchir. Prenons un peu de recul. L’emprunt n’a rien de nouveau. La Fontaine ne serait rien sans Ésope. Joyce est parti de l’Odyssée. Van Gogh a repeint Millet. Combien de cinéastes ont signé avec talent le remake d’un film qui les avait précédés ? Les compositeurs de musique électronique (et les DJ !) bâtissent leurs succès sur des échantillons prélevés chez leurs aînés, et personne ne le leur reproche. La culture n’apparaît jamais ex nihilo. Ceux qui le croient se pensent propriétaires alors qu’ils ne sont qu’héritiers.
Mais ces emprunts ont un point commun : ils sont visibles. La Fontaine nomme Ésope, Van Gogh écrit « d’après Millet », le « sample » se déclare et se rémunère. L’IA, elle, rend sa copie sans montrer d’où vient ce qu’elle rend.
C’est là d’ailleurs que se loge la question juridique. Les modèles se sont nourris de millions de livres, souvent sans l’accord de leurs auteurs. En mars 2025, le Syndicat national de l’édition, la Société des gens de lettres et le Syndicat national des auteurs et des compositeurs ont assigné Meta devant le tribunal judiciaire de Paris pour ce motif. On peut défendre l’usage créatif de l’IA et exiger que ceux dont elle hérite soient reconnus et payés. Les deux combats ne s’opposent pas ; le second conditionne la légitimité du premier. C’est aussi une raison de plus pour que le choix final reste celui de l’auteur.
Le risque du probable
Il y a là un paradoxe que les Cassandre ne voient pas. Par construction, un modèle de langage écrit le probable. Il restitue la moyenne de ce qui a été écrit, polie, fluide, sans aspérité. En rendant cette prose gratuite et infinie, il lui retire toute valeur. Ce qui devient rare, c’est l’écart : la tournure qu’aucune statistique n’aurait prédite, l’image venue d’une enfance particulière, la colère qui fait trébucher la syntaxe.
Les écrivains de l’Oulipo l’avaient pressenti. En 1961, Raymond Queneau publiait Cent mille milliards de poèmes, dix sonnets découpés en languettes dont les vers permettent cent mille milliards de combinaisons. La machine combinatoire produisait déjà plus de textes qu’aucune vie ne pourrait en lire. Quelques années plus tard, Italo Calvino imaginait une machine à écrire de la littérature et concluait que le moment décisif ne serait plus l’écriture, mais la lecture. Nous y sommes.
Encore faut-il que quelqu’un sache reconnaître l’écart. À force de lire une prose générée, lisse et sans accident, le public pourrait perdre le goût de l’aspérité, et les éditeurs la tentation de la défendre. La rareté ne fait le prix que s’il reste des lecteurs pour la voir.
Le risque est double pour notre langue. Les grands modèles ont été nourris d’abord de textes anglais ; leur « probable » a souvent l’accent de Californie. Une prose française calibrée par la machine pourrait perdre, sans bruit, ses tournures, ses subjonctifs, ses phrases longues. Défendre le style, c’est aussi défendre une langue. Ce combat ne se mène pas en interdisant la machine, mais en exigeant davantage des écrivains, de l’école et de ceux qui publient. Apprendre à lire, c’est apprendre à reconnaître une voix.
Écrire, c’est choisir
Le style ne tient pas au geste d’écrire. Il tient au choix : le mot qu’on garde, l’adjectif qu’on refuse, le rythme qu’on impose. Flaubert passait des journées sur une phrase, non qu’il manquât de mots : il en avait trop. Proust collait ses paperoles en marge de ses épreuves, et c’est dans ce foisonnement qu’il taillait. Écrire, c’est faire le tri.
Une machine peut proposer mille formulations. Elle ne sait pas laquelle ressemble à celui qui signe. Elle ignore pourquoi les autres sonnent faux à son oreille, pourquoi telle virgule trahit une hésitation qu’il voulait taire, pourquoi tel mot, juste en apparence, porte une mémoire qui n’est pas la sienne. L’IA élargit le tas dans lequel on trie.
Lévi-Strauss disait que le savant n’est pas celui qui fournit les vraies réponses, mais celui qui pose les vraies questions. Face à la machine, la formule prend un sens très concret. La réponse est devenue surabondante. La valeur tient à la question qui l’a suscitée et au jugement qui la retient ou l’écarte. Questionner, puis choisir : c’est là qu’on trouve l’auteur.
Le droit dit d’ailleurs la même chose que les écrivains. En France, une œuvre n’est protégée que si elle porte « l’empreinte de la personnalité de son auteur ». Aux États-Unis, la justice a confirmé en 2025 qu’une œuvre produite par la seule machine ne pouvait prétendre au droit d’auteur. Ce que le juriste protège, ce n’est pas la quantité de mots, c’est la trace des choix humains.
Tricher ou créer : tout dépend de l’usage
Encore faut-il distinguer les usages. L’auteur qui soumet une question simple à la machine et signe le texte qu’elle lui rend triche s’il ne le dit pas. Celui qui écrit une histoire originale et la fait compléter, enrichir, voire contredire par l’IA fait tout autre chose.
Imaginons qu’il soumette son texte à plusieurs modèles, qu’il dialogue longuement avec eux, qu’il confronte leurs propositions et les relance là où elles l’ont déçu. À ce stade, la machine n’est plus tout à fait un outil. Elle contredit, elle déplace, elle entraîne l’auteur là où il ne pensait pas aller. C’est un interlocuteur. Mais un interlocuteur ne signe pas. Certains de mes amis proches en ont fait l’expérience, avec des résultats surprenants. Tous les mots ne sont pas strictement les leurs. La décision, elle, l’est, et c’est elle qui fait l’œuvre.
Cette collaboration n’a rien d’inédit. L’atelier de Rubens livrait des toiles où le maître n’avait parfois peint que les visages ; elles portent son nom parce qu’il en avait conçu l’ordonnance et arrêté la version finale. Alexandre Dumas écrivait avec Auguste Maquet, qui fournissait plans et premiers jets. Lorsque Maquet réclama devant les tribunaux d’être reconnu coauteur, il fut débouté : on jugea que le souffle venait de Dumas. Nul ne retire pour autant Les Trois Mousquetaires à la littérature.
Les échecs offrent un autre précédent. Après sa défaite contre Deep Blue en 1997, Garry Kasparov n’a pas décrété la mort du jeu. Il a inventé les « échecs avancés », où chaque joueur s’appuie sur une machine. Dans ces tournois de « centaures », les meilleurs ne sont pas toujours les plus grands joueurs, mais ceux qui savent le mieux interroger la machine et trancher entre ses suggestions. Le talent ne disparaît pas : il change de place.
L’exigence de transparence
Reste l’exigence de transparence. Le lecteur doit savoir comment le texte a été fabriqué. Je gage que cette exigence changera de forme quand chacun écrira avec l’IA. Et ceci vaut, au-delà des écrivains, pour les journalistes en particulier. Utiliser l’IA n’est pas un péché… si on le dit clairement. Demain, on ne demandera plus si la machine a servi, on demandera ce qu’elle a fait. Corriger une faute n’est pas proposer une idée. On ne déclare pas le premier ; on devra déclarer le second.
Les contrats d’auteurs devront donc encadrer le recours à l’IA avec une règle simple : oui à l’IA comme outil d’assistance, de recherche, de vérification, de rédaction ponctuelle ; et non comme instrument de rédaction massive non déclarée.
L’Europe s’est d’ailleurs engagée dans cette voie : depuis août 2026, le règlement européen sur l’IA impose de signaler certains contenus générés par la machine. Mais la littérature n’a pas besoin d’attendre la loi pour s’imposer la même loyauté.
En lisant Modiano
Le danger existe donc, mais il ne vient pas de l’outil. Il vient de l’absence de transparence et de la paresse que l’IA autorise. Celui qui reste aux commandes, celui qui soumet l’idée à la machine, reste un auteur. Celui qui délègue l’idée et sa mise en œuvre cesse de l’être. Ça se voit vite d’ailleurs : il finit par écrire comme tout le monde, c’est-à-dire comme personne.
Il faut comprendre que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Hier, on savait ce qu’était un auteur et ce qu’était une œuvre. Un type se réveillait un matin avec une idée bizarre et ça faisait un livre. Aujourd’hui, on accède à une intelligence qui est elle-même le mélange de milliers d’autres, elles-mêmes issues d’une orgie de data. Certains professionnels de la plume parlent de pillage en bande organisée. Ils me font penser aux scribes qui vouaient Gutenberg aux gémonies. Leurs querelles d’appropriation sont dépassées. Si nos intelligences servent de matière première à d’autres intelligences, parler de plagiat n’a plus grand sens.
Il est vain d’imaginer qu’on évitera l’IA dans la littérature comme ailleurs. La vraie question est autre : l’homme saura-t-il rester dans le poste de pilotage ? Comme le disait Pierre-Gilles de Gennes, ce n’est pas en perfectionnant la bougie qu’on a inventé l’électricité. Si le créateur reste aux commandes, l’IA sera une immense avancée. Sinon, une menace immense.
En lisant le dernier livre de Patrick Modiano, je me posais la question : l’IA fera-t-elle disparaître des œuvres de ce type, avec cette poésie étrange qui n’appartient qu’à l’auteur de La Place de l’Étoile ? Évidemment pas. Le créateur qui saura faire preuve d’originalité dans la musique qu’il installe, dans le choix des mots qui lui appartiennent, dans la couleur qu’il donne à son texte… sera toujours reconnu pour son talent. Les candidats au prix Goncourt seront peut-être moins nombreux, mais faut-il s’en plaindre ? Là est, peut-être, la bonne nouvelle. À côté de ceux qui ne font que demander à l’IA de les remplacer, il y aura toujours de la place pour les vrais écrivains.
