Les correspondances entre ce que nous percevons comme étant la réalité et ce que nous nommons la fiction sont multiples et protéiformes. Prenons comme point de départ de nos réflexions les cloches de l’église de Saint-Hilaire à Combray et celles de l’église Saint-Jacques à Illiers. Ce sont les mêmes. Les secondes dans la réalité, les premières dans la fiction. Dans Du côté de chez Swann, Marcel Proust, pensant certainement à celles de Saint-Jacques, nous entretient de celles de Saint-Hilaire pour nous relater un souvenir de lecture d’enfance. Dans la réalité comme dans la fiction, des cloches sonnent les heures, mais il arrive qu’on ne les entende pas.

Proust et le mystère des cloches de Saint-Hilaire

Le contexte est le suivant : le narrateur, que nous supposons être Marcel Proust se souvenant de son enfance, est un enfant déjà passionné de livres et de lecture. Passant ses vacances d’été dans la maison familiale d’Eure-et-Loir, il s’isole pour lire tranquillement, à l’abri des regards. Il est dans le jardin, sous un marronnier, dans « une petite guérite en sparterie et en toile », espace liminaire, lieu de transition vers l’espace fictionnel du livre lu. Dans les quelques pages qui précèdent comme dans celles qui suivent, Proust nous entretient justement de ce que la lecture lui apportait déjà, enfant, en remplaçant la médiocrité de son existence d’alors par une vie rêvée d’aventures.

Mais, en vérité, ce qu’il éprouve alors arrive fréquemment aux adeptes de la lecture romanesque, cette pratique où le lecteur se laisse volontiers glisser dans le monde de la fiction, y trouve non seulement un certain délassement, mais y découvre aussi la possibilité d’une réflexion sur la condition humaine.

D’abord, il constate qu’à chaque heure passée ainsi à lire et sonnée au clocher de Saint-Hilaire, il lui « semblait que c’était quelques instants seulement auparavant que la précédente avait sonné ». Il constate aussi : « Quelquefois même cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la dernière ». Sa juste conclusion est alors : « il y en avait donc une que je n’avais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi ; l’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles ».

Le rapprochement entre lecture romanesque et sommeil peuplé de rêves est particulièrement pertinent. D’ailleurs, tout de suite après le célébrissime incipit, « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », il est précisément question de se réveiller brusquement alors que l’on se pensait encore éveillé et plongé dans la lecture d’un livre, de découvrir ainsi que l’on s’était en fait endormi en lisant et que, nous dit Proust, « je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage ».

En fait, l’intégralité des sept tomes de La Recherche est d’abord une leçon de lecture. Tout y est stratégie de lecture : lecture des paysages, des noms de famille et de lieux, des toilettes et des attitudes dans les salons, ou encore lecture des sentiments, des ressentiments et des désirs refoulés. Et ce n’est que lorsqu’il est presque arrivé au terme de sa vie et qu’un maître d’hôtel de la princesse de Guermantes le prie de patienter un instant seul « dans un petit salon-bibliothèque » [sic] – scène que nous trouvons, nous lecteurs, au cœur de l’ultime volume de La Recherche, le septième tome, Le Temps retrouvé –, que le narrateur, parvenant enfin à une certaine lisibilité de ce que fut sa vie, se lance in extremis dans l’écriture de l’épopée intime de La Recherche, dont nous, lecteurs et lectrices de Proust, achevons alors, de fait, la lecture.

Là aussi, réalité et fiction se rejoignent en une sorte de fiançailles mystiques, réalisant une union temporaire entre la part d’âme que nous projetons dans les fictions que nous lisons et la vie réelle, telle qu’elle peut être éclairée par des enrichissements spirituels venus de cet autre espace-temps, différent de celui dans lequel nous vivons biologiquement.

Le topos littéraire du sanatorium de montagne

Cet espace-temps singulier de la lecture qui, comme le rêve, prolonge notre sensation de vivre également parfois sur un autre plan que celui de l’éveil, et que nous pourrions qualifier génériquement d’« espace intérieur du lecteur (ou de la lectrice) de fictions littéraires », est celui dans lequel le jeune Marcel Proust glissait naturellement et que nous sommes encore nombreux, lecteurs et lectrices de romans de par le monde, à explorer, quoi qu’en disent les médias.

Nous sommes aussi en droit de penser que, comme le monde du rêve, dès lors que nous perdons conscience des réalités environnantes, le monde de la fiction qui se substitue dans notre esprit au monde quotidien peut nous révéler une face cachée des choses et être porteur d’un message qui nous serait personnellement adressé.

Ce que nous projetons spontanément de nous dans nos lectures, je l’appelle le fictionaute. Sa substance, son essence, pourraient s’apparenter à une petite part d’âme voyageuse que nous nourririons en notre sein, un peu comme nous formons des spationautes pour voyager à notre place dans l’espace.

Durant l’année 2022, je me suis consacré à une expérience de pensée consistant à essayer de prendre conscience de la projection de mon propre fictionaute dans le chef-d’œuvre de Thomas Mann, La Montagne magique, allant jusqu’à tenter de m’imposer dans le roman comme personnage secondaire. Je tentais ainsi de progresser expérimentalement dans le type de lecture que Proust pratiquait et auquel il nous conviait.

Très vite, il s’est révélé que le cadre d’un sanatorium était idéal, à la fois par la sociabilité particulière qu’il convoque et par le sentiment omniprésent de l’inéluctable finitude humaine.

De plus, il s’est avéré assez tôt que bibliographie et filmographie tissaient une doublure intemporelle à l’histoire originelle. Par exemple, j’appris un jour par hasard que, comme Hans Castorp, le protagoniste de La Montagne magique, Paul Éluard avait séjourné au sanatorium de Clavadel, près de Davos, jusqu’en février 1914. De mon côté, j’avais déjà arrêté mon expérience le 11 novembre 2022, pensant qu’il serait stupide pour moi de mourir à la guerre de 14-18 à quelques semaines à peine de 2023, tout en sachant pertinemment que Hans, lui, n’y était finalement pas mort puisque, grâce à Miyazaki, nous retrouvons dans un film d’animation du Studio Ghibli, Le vent se lève, sorti en 2013, un autre personnage nommé Hans Castorp, en hommage évident au héros de Thomas Mann.

Ainsi, au début des années trente, le nom de Hans Castorp, sur le destin duquel Thomas Mann avait laissé planer le doute, réapparaissait, porté par un autre personnage, à Karuizawa, dans le district de Kitasaku, au Japon.

Allant et nous permettant d’aller ainsi de l’éphémère à l’éternel, la lecture de fictions littéraires nous permet de construire des châteaux de sable, et parfois simplement avec le mot sable.

Un Royaume au-delà de tout territoire

Pascal Quignard l’exprime lui aussi par un souvenir d’enfance dans Les Ombres errantes, lorsqu’il écrit : « Une jeune Allemande s’occupa de moi jusqu’à l’âge de deux ans. Le fait qu’elle lût à mes côtés m’ôtait à la joie de me trouver près d’elle. Parce qu’il me semblait alors qu’elle ne se trouvait pas à mes côtés. Elle n’était pas là. Elle était déjà partie. Elle était ailleurs. Lisant, elle séjournait dans un autre royaume. »

Alors, quel est ce royaume auquel la lecture nous donne accès ? En quoi est-il réel ?

Dans Jean Santeuil, prémices proustiennes de La Recherche, Proust avance l’idée que « ce qu’il y a de réel dans la littérature, c’est le résultat d’un travail tout spirituel, quelque matérielle que puisse en être l’occasion (une promenade, une nuit d’amour, des drames sociaux), une sorte de découverte dans l’ordre spirituel ou sentimental que l’esprit fait, de sorte que la valeur de la littérature n’est nullement dans la matière déroulée devant l’écrivain, mais dans la nature du travail que son esprit opère sur elle. »

De par sa nature spirituelle, ce travail a une double dimension morale. Il relève à la fois de l’esthétique – le sentiment du beau – et de l’éthique – le sentiment du juste. C’est en ce sens qu’une fiction littéraire peut être, pour des lecteurs, un véritable laboratoire des cas de conscience, pour reprendre le titre d’un essai de 2012 (Alma éditeur) de Frédérique Leichter-Flack, professeure des universités en littérature et humanités politiques au Centre d’histoire de Sciences Po, dont les travaux se situent justement au croisement de la littérature et de l’éthique.

La fiction, permettant de mettre en scène des situations et des émotions, engage le jugement moral du spectateur ; spectateur au sens de témoin d’un événement. Un lecteur est un témoin.

Dans les faits, le tissage des récits est incessant entre les réalités, telles que nous les percevons et les interprétons subjectivement, et les fictions écrites, cinématographiques ou télévisuelles, telles qu’elles projettent sur nos esprits des formes de possibles dans lesquelles nous pouvons à notre tour nous projeter. Le cinéma de Woody Allen en montre les deux aspects. Dans La Rose pourpre du Caire (1985), un personnage passe de la fiction à la réalité, tandis que dans Minuit à Paris (2011), c’est une personne qui bascule dans la fiction.

Mais, en ce qui me concerne, la littérature, par la porte qu’elle ouvre grand vers l’ailleurs et la liberté qu’elle laisse à mon imagerie mentale, m’apparaît bien supérieure aux autres modes d’expression artistique, à la fois comme laboratoire et comme espace de projection de la part aventureuse de mon âme.

Lire ainsi est une manière de perdre connaissance pour s’ouvrir à la possibilité d’acquérir une autre forme de connaissance, liée non plus à la perception directe du monde ni à sa compréhension intellectuelle, mais à ses dimensions esthétiques et éthiques. Il s’agit d’essayer de comprendre comment le rapport entre réalité et fiction est médiatisé par le langage et, plus spécifiquement, par la lecture, qui peut en réveiller les potentialités créatrices. Dans cette perspective, la prise de conscience de la projection de son propre fictionaute dans une fiction littéraire relève fondamentalement d’une éthique de la lecture : elle engage une dimension spirituelle et sentimentale que nous devrions, selon moi, privilégier.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*