Pendant près de huit décennies, les Européens ont vécu avec une certitude qui semblait indiscutable : les États-Unis constituaient non seulement leur principal allié stratégique, mais aussi leur plus proche compagnon de route dans la défense de la démocratie, de l’état de droit et des libertés fondamentales.
Cette conviction est aujourd’hui profondément ébranlée.
Certes, l’Europe continue de partager avec les États-Unis une histoire, des intérêts et des liens humains considérables. Mais derrière cette proximité historique apparaît désormais une divergence croissante sur la conception même de la démocratie et du droit.
Le phénomène dépasse largement la personnalité de Donald Trump, même si son retour à la Maison-Blanche l’a considérablement accéléré.
Ce qui se dessine est plus profond :une opposition croissante entre deux visions de l’Occident.
D’un côté, l’Union européenne demeure fondée sur une idée issue des Lumières : la puissance doit être limitée par le droit. De l’autre, une partie croissante des élites politiques, économiques et technologiques américaines considère désormais que le droit constitue un obstacle à l’exercice de la puissance.
Cette divergence politico-philosophique est devenue l’un des grands enjeux géopolitiques du XXIesiècle.
Après la grande tragédie des années de guerre, l’Europe est née de la volonté d’empêcher le retour de la loi du plus fort. Ses institutions reposent sur la recherche du compromis, sur la protection des minorités, sur le respect des contre-pouvoirs et sur la conviction que les règles doivent s’imposer même aux plus puissants.
Cette culture politique est maintenant perçue outre-Atlantique comme une faiblesse. Depuis plusieurs années, les responsables américains les plus influents dénoncent les « excès réglementaires européens ». Ils critiquent les normes environnementales, les règles de concurrence, la protection des données personnelles, les mécanismes de contrôle des plateformes numériques et même certaines dispositions relatives aux droits fondamentaux.
Pour une partie de l’Amérique contemporaine, l’Europe apparaît comme un continent empêtré dans ses règles. Pour les Européens, ces règles constituent précisément la condition de la liberté.
Le premier terrain de confrontation est celui du droit international.
L’Union européenne continue de défendre un ordre mondial fondé sur des règles communes. Elle soutient les Nations unies, les juridictions internationales, les conventions humanitaires et les mécanismes de règlement pacifique des différends.
À Washington, la vision diverge. Depuis plusieurs années, les institutions internationales y sont de plus en plus souvent présentées comme des contraintes limitant la souveraineté américaine. Les sanctions prises contre certains responsables de juridictions internationales, les critiques répétées contre les mécanismes multilatéraux et la préférence affichée pour les rapports de force traduisent une méfiance grandissante à l’égard du droit international.
Le pays qui aurait pu – aurait dû – défendre les valeurs de l’Occident a changé de cap. En intervenant en Irak sans mandat de l’ONU, en ne signant pas le traité concernant la Cour pénale internationale, en se retirant de l’accord sur le climat, de l’OMS, de l’Unesco, en torpillant le G20 et en fragilisant l’OTAN, les États-Unis ont grandement déstabilisé la scène internationale. Sans se rendre compte que le poids de l’Occident ne joue plus en leur faveur. En 1976, à sa création, le G7 représentait 85 % de la richesse mondiale, aujourd’hui : 29 %. Les pays d’Asie – Chine en « tête » – regardent cela et n’en pensent pas moins, goguenards. Un tel aveuglement conduit le monde au bord du gouffre.
Sur le plan géopolitique, l’Europe a bien semblé se réveiller face aux États-Unis en défendant l’intégrité du Groenland et de l’Ukraine. Hélas elle vient de se coucher quand l’oncle Sam a pactisé avec le régime des mollahs. Ceux qui imaginent qu’un dîner dans les fastes de Versailles suffira à cacher cette honteuse capitulation se trompent lourdement.
Un domaine où la confrontation est apparue très visible dans la période récente : le numérique.
L’Union européenne a engagé depuis plusieurs années une bataille sans précédent contre la concentration du pouvoir technologique. Avec le Digital Markets Act, le Digital Services Act et l’AI Act, Bruxelles tente de créer un espace numérique où les entreprises les plus puissantes demeurent soumises à des obligations de transparence, de concurrence et de responsabilité.
Cette stratégie repose sur une conviction simple : la technologie ne peut être laissée entièrement à elle-même. Les réseaux sociaux façonnent désormais l’information. Les moteurs de recherche orientent l’accès au savoir. Les plateformes déterminent les conditions du commerce. Les systèmes d’intelligence artificielle influencent déjà la création, la décision économique et demain peut-être certaines fonctions régaliennes.
Une telle concentration de pouvoir est sans précédent dans l’histoire moderne. Or les entreprises concernées sont presque toutes américaines. Google contrôle l’accès à l’information mondiale. Meta exerce une influence considérable sur les réseaux sociaux. Apple maîtrise l’un des principaux écosystèmes numériques de la planète. Amazon domine une partie du commerce en ligne et du cloud. Microsoft contrôle une large partie des infrastructures informatiques mondiales. Ces groupes disposent aujourd’hui d’une puissance financière supérieure au PIB de nombreux États européens.
Face à eux, Bruxelles a tenté d’imposer des règles.
La réaction américaine a été immédiate et brutale. Les géants de la Silicon Valley ont multiplié les recours, les campagnes de lobbying et les critiques contre les autorités européennes. Les sanctions infligées à certaines plateformes sont régulièrement présentées comme des mesures hostiles qui freinent le progrès américain. Les obligations d’ouverture à la concurrence sont dénoncées comme des freins à l’innovation.
Derrière ces arguments se cache une question plus fondamentale. Qui doit fixer les règles du monde numérique ? Les citoyens à travers leurs institutions démocratiques ou quelques entreprises privées dont les dirigeants n’ont reçu aucun mandat populaire ? L’Europe répond que les démocraties doivent rester souveraines. Une partie croissante des élites technologiques américaines considère au contraire que l’innovation doit primer sur la régulation.
Cette divergence se retrouve dans la protection des données personnelles. Le RGPD européen repose sur l’idée que les données appartiennent d’abord aux individus. Le modèle économique dominant de la Silicon Valley repose au contraire sur leur exploitation massive. L’opposition est autant philosophique qu’économique. D’un côté, le citoyen. De l’autre, en apparence, le consommateur, en fait : la puissance du dollar.
La même logique apparaît aujourd’hui dans le débat sur l’intelligence artificielle. L’Europe cherche à encadrer les usages les plus sensibles des systèmes d’IA. Elle souhaite imposer des obligations de transparence, de responsabilité et de contrôle humain. Les acteurs américains considèrent ces exigences comme un handicap, notamment face à la concurrence chinoise. Pour les Européens, la question est différente. L’enjeu n’est pas seulement de gagner une course technologique. Il est de préserver les libertés publiques dans un monde dominé par les algorithmes.
Les inquiétudes européennes dépassent désormais le seul champ numérique. Le monde universitaire américain traverse depuis plusieurs années une période de tensions idéologiques sans précédent. Des pressions politiques croissantes s’exercent sur certaines universités, sur des chercheurs et parfois sur les financements de la recherche. L’Europe observe ces évolutions avec inquiétude. L’indépendance du savoir constitue l’un des fondements essentiels de toute démocratie libérale. Lorsque le pouvoir politique commence à définir ce qui peut être enseigné, étudié ou débattu, c’est l’ensemble de l’espace démocratique qui se trouve fragilisé.
Cette inquiétude est renforcée par le soutien croissant accordé en sous-marin par certains responsables américains à des mouvements politiques européens qui contestent ouvertement plusieurs principes fondamentaux de l’Union : indépendance de la justice, liberté de la presse, droits des minorités ou suprématie du droit européen.
Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, certains acteurs influents à Washington semblent considérer l’Union européenne non plus comme un partenaire privilégié mais comme un contre-modèle.
Le paradoxe est immense. L’Europe est souvent accusée de faiblesse. Pourtant, elle est aujourd’hui l’une des rares puissances à tenter d’imposer des limites à des forces économiques, financières, technologiques et politiques qui échappent largement au contrôle démocratique. Sa bataille contre les monopoles numériques, sa défense du droit international, sa protection des données personnelles ou son encadrement de l’intelligence artificielle procèdent d’une même ambition : maintenir la primauté de la règle sur la puissance.
C’est précisément cette ambition qui se trouve aujourd’hui contestée. Au fond, le débat qui oppose désormais une partie de l’Amérique à l’Europe dépasse largement les questions commerciales ou technologiques. Il porte sur la définition même de la liberté. Pour les Européens, la liberté suppose des contre-pouvoirs, des institutions indépendantes et des règles applicables à tous. Pour une partie croissante des élites américaines, la liberté se confond avec l’absence de contraintes. Entre ces deux conceptions se joue peut-être l’avenir de l’Occident.
On aurait tort de croire que cette confrontation est contingente et qu’elle prendra fin après le départ du Président Trump. Le problème dépasse aujourd’hui le locataire du Bureau ovale. Les forces qui sont derrière ne sont ni républicaines ni démocrates mais le reflet d’une idéologie et de Wall Street. Nous ferions bien d’en prendre conscience : quel que soit le Président qui succédera à l’actuel chef de la Maison Blanche, la faille est profonde et la confiance, de part et d’autre de l’Atlantique, est durablement rompue.
Le véritable défi européen n’est plus seulement économique ou militaire. Il est hautement politique. L’Union européenne doit désormais démontrer qu’il est possible de concilier innovation et régulation, puissance et droit, croissance et protection des libertés.
Nous assistons de fait à une guerre des valeurs. Dans un monde dominé par les rapports de force, les géants numériques et le retour des empires, la défense du droit pourrait bien devenir la dernière grande singularité européenne.
Et peut-être sa plus précieuse contribution à l’histoire.
