Certains diront qu’il y a dans la démarche de cet homme quelque chose qui récuse l’épopée, une manière de trottinement qui semble fuir le marbre pour lui préférer la moquette des sous-préfectures. C’est, de leur point de vue, le sacre du petit-bourgeois de province monté à Paris, non pour y brûler ses vaisseaux, mais pour y vérifier la solidité des amarres.
Ils diront que François Hollande appartenait à cette espèce française que les siècles produisent avec une régularité de jardinier : le notaire madré, le chanoine sans Dieu, le gros chat républicain qui sommeille au soleil des sous-préfectures tandis que les royaumes brûlent au loin. Qu’il avait la douceur graisseuse des hommes qui survivent à tout, aux défaites comme aux triomphes, et qui semblent avoir compris très tôt que l’Histoire n’est pas une tragédie mais une administration.
Ils s’étonnèrent qu’il devînt Président ; on s’étonne toujours, diront-ils méchamment, que le limon monte jusqu’aux ors. Pourtant il était fait pour cela. Non point pour régner, car il n’y eut jamais chez lui de foudre napoléonienne, mais pour occuper la place, comme le lierre occupe le mur : avec obstination, avec placidité, avec cette force molle qui finit par vaincre les pierres mêmes. Ses ennemis le croyaient faible parce qu’ils confondaient la lenteur avec l’absence de volonté. Mais il savait ce que savent les vieux radicaux des provinces corréziennes : le temps humilie les ambitieux et engraisse les patients.
Il avait, diront certains, le visage des instituteurs de la Troisième République peints par des élèves ingrats : des lunettes d’homme raisonnable, des joues de nourrisson vieilli, un sourire qui semblait demander pardon d’exister. Et cependant, sous cette bonhomie de buffet de gare, il y avait une férocité de survie. Non pas la violence des conquérants ; quelque chose de pire parfois : l’endurance goguenarde. Il regardait passer ses rivaux comme un cafetier regarde les ivrognes s’insulter avant la fermeture. Sarkozy tonnait ; Macron fulgurait ; lui attendait. Il appartient à la race des animaux qui vivent longtemps parce qu’ils paraissent déjà morts.
Les mêmes diront encore qu’il manqua de grandeur. Peut-être. Mais la grandeur est une invention de mémorialistes. La France, en vérité, fut plus souvent gouvernée par des hommes de digestion que par des hommes de vision. Hollande fut un Président de digestion : il absorbait les crises, les scandales, les injures, les sondages, avec la mélancolie résignée d’un homme qui sait que tout finit dans le même estomac national. Il avançait parmi les catastrophes avec son air de pharmacien de nuit.
On l’a beaucoup dit mou. C’étaient les rapides qui parlaient. Les rapides aiment les coups de clairon, les bottes sur les marches, les mâchoires serrées devant les drapeaux. Mais les pays anciens, les pays labourés de préfectures humides, de salles des fêtes où le café sent le radiateur tiède et la pluie sur les parkings, ces pays-là reconnaissent parfois les leurs dans des hommes plus lents, plus pâteux en apparence, dont la force est souterraine.
C’est ce qui fera dire à d’autres que François Hollande venait de cette race discrète. Non pas des conquérants, non pas des condottieri de télévision, mais des hommes du commentaire, des hommes qui connaissent le prix d’un canton, le poids d’un silence à table, l’art de laisser l’autre parler jusqu’à se défaire lui-même. Il avait pour ceux-là le visage de la France administrative et rusée, de la France qui lit les notes jusqu’au bout, qui déjeune mal, qui plaisante pour cacher l’ambition ; et cette apparence même, ce faux relâchement de notaire limousin, fut, diront-ils, longtemps son camouflage.
Car, pensent-ils, il était politique comme d’autres sont veneurs. Il flairait. Il attendait. Il savait les vanités des hommes ; il savait surtout leur fatigue. Dans les réunions interminables, sous les néons de Solférino, parmi les jeunes loups déjà gisants qui récitaient des motions avec la férocité des séminaristes, il souriait de ce sourire rond qui semblait céder, mais qui retenait tout. Ils rappelleront que beaucoup parlaient contre lui, mais que presque tous finissaient par travailler pour lui.
Et il y avait, dans cette silhouette de conseiller général monté trop haut, quelque chose d’infiniment français : un mélange de ruse paysanne, de culture encyclopédique et de médiocrité satisfaite. Il citait Jaurès comme d’autres consultent la météo. Il aimait les livres, les bons mots, les sauces, les synthèses ; il était le produit suprême d’une civilisation qui croit encore qu’un dîner intelligent peut retarder l’effondrement du monde.
Et quand vint le pouvoir, ce fut un temps ingrat. Les dieux étaient partis des palais européens ; il n’y restait que des comptables anxieux, des crises sans visage, des courbes de chômage qui montaient comme des fièvres. On voulut un César ; on eut un arbitre. Mais les arbitres aussi maintiennent le jeu quand les tribunes hurlent.
Ainsi demeure-t-il : non comme César, non comme un saint, mais comme un personnage de chronique monastique surpris par la modernité ; un gros moine laïque perdu dans les machines financières, clignant des yeux sous les flashs, tenant la République comme on tient un parapluie dans la tempête : trop bas, un peu de travers, mais sans jamais le lâcher.
Car il faut se souvenir de cela : sous cette présidence continuellement moquée, le pays tint. Les institutions tinrent. Les fanatiques frappèrent, le sang coula dans les salles de concert et sur les terrasses ; pourtant l’État ne vacilla pas. Hollande, qu’on croyait fait d’ouate, révéla alors une dureté presque triste, celle des hommes qui savent qu’il n’y a pas de grandeur dans le commandement, seulement de la nécessité.
Il demeura jusqu’au bout un homme des provinces françaises : ironique, madré, gourmand de mots simples, attentif aux élus obscurs. Il ressemblait en effet moins à un monarque qu’à un vieux maire monté par accident sur le trône républicain. Et peut-être est-ce pour cela que plusieurs le comprirent si mal : la France préfère souvent les acteurs à ceux qui la connaissent vraiment.
Et voici qu’il remue encore dans les décombres tièdes de la République, tel un ancien abbé rappelé par les cloches d’un monastère en ruine. Ces Français qui l’avaient rangé dans cette province brumeuse où dorment les ex-Présidents, entre les bustes poussiéreux, les fondations inutiles et les signatures chez les libraires de gare, le voient revenir avec cette stupeur qu’on éprouve lorsqu’un vieux percepteur défunt frappe à la porte pour réclamer un arriéré.
Car il veut revenir. Non pas en conquérant, car il n’a jamais eu la musculature du césarisme ; non pas comme ces prétendants jeunes qui brûlent d’arriver, mais comme reviennent les hommes qui ont déjà connu le prix exact des palais. En France, les hommes politiques ne meurent pas ; ils marinent. Ils prennent le sel des années, la saumure des humiliations, et reparaissent un matin avec le teint gris des revenants républicains. Hollande appartient à cette catégorie rare : les survivants par effacement.
Il a compris quelque chose que les jeunes loups ignorent toujours. La politique n’est pas l’art de triompher ; c’est l’art de demeurer disponible après les défaites. Les ambitieux brûlent ; lui mijote. Macron lui-même, avec sa vitesse de météore technocratique, semble déjà fatigué du monde, tandis que Hollande continue d’avancer avec cette allure de bibliothécaire qui cherche une prise électrique pour recharger la République.
Son retour n’est pas celui d’un homme porté par le peuple ; c’est plus obscur, plus organique. On dirait que le régime lui-même, épuisé par ses propres secousses, sécrète à nouveau cette créature de compromis, ce mammifère socialiste à lunettes, comme le corps produit une vieille hormone quand les nerfs lâchent. Il revient parce qu’il existe encore des maires qui mangent de la blanquette en parlant de Mendès France. Il revient parce qu’il subsiste dans les sections locales et régionales du parti des militants qui croient que gouverner consiste à corriger des virgules dans une note de synthèse. Il revient parce que la France, après chaque accès de fièvre, rêve secrètement d’un homme normal qui lui dise que tout cela n’est pas si grave.
Et lui savoure cette possibilité avec une gourmandise prudente. On l’imagine, le soir, penché sur les sondages comme un curé d’ancien régime sur les entrailles d’un poulet, calculant non la victoire mais l’usure des autres. Car Hollande ne croit pas aux destins ; il croit aux accidents prolongés. Il sait qu’en politique française les portes ne s’ouvrent pas sous les coups d’épaule mais par fatigue des gonds.
Il y a même dans cette volonté de retour quelque chose de presque balzacien : le vieux provincial rusé remontant à Paris après avoir vu mourir ses ennemis. Jadis on riait de lui ; désormais il attend qu’on rie des autres. Sa revanche n’est pas héroïque. Elle est digestive, lente, bourgeoise, implacable comme une facture oubliée.
Et peut-être est-ce cela, au fond, qui inquiète tant de Français : cette absence totale de tragique. Ces Français-là pardonnent aux aventuriers, parfois aux traîtres ; ils se méfient des hommes qui reviennent avec leur parapluie intact. Hollande leur donne l’impression d’avoir traversé le désastre national comme certains traversent une pluie fine : en maugréant un peu, sans courir, avec l’idée rassurante qu’on finira bien par déjeuner.
Il y a dans son désir de retour quelque chose d’anciennement français : non la conquête, mais la reprise ; non l’élan, mais la persistance. On dirait un radical de la Troisième République sorti d’un roman oublié, un homme que les caricaturistes ont épuisé sans parvenir à l’abattre, et qui continue néanmoins son chemin parmi les foires agricoles, les studios matinaux, les dîners de fédération où l’on sert un vin trop chaud. Les ambitieux éclatants se consument ; lui dure.
Beaucoup s’étonnent qu’il puisse encore vouloir cela. Ils se trompent sur la nature du pouvoir. Les vrais politiques ne quittent jamais entièrement la scène ; ils s’en éloignent comme les vieux comédiens se retirent derrière le rideau, tout en écoutant la salle respirer. Hollande écoute encore. Il écoute les découragements du pays, ses lassitudes, sa nostalgie confuse d’une époque qui paraissait terne et qui, rétrospectivement, semble presque stable.
Il sait aussi qu’une étrange indulgence travaille désormais la mémoire publique. Ce peuple qui le brocardait pour sa normalité découvre avec retard combien la normalité est une denrée rare. Après les colères permanentes, les postures martiales et les communications de guerre, certains se surprennent à regretter cet homme qui paraissait ne jamais jouer un rôle plus grand que lui-même.
Alors il avance à nouveau, avec cette prudence corrézienne qui n’exclut jamais l’obstination. Il plaisante encore ; c’est sa politesse envers le tragique. Sous les mots légers demeure pourtant une volonté intacte, presque animale, la vieille volonté politique qui ne renonce pas parce qu’elle ignore comment renoncer. Chez d’autres, l’ambition ressemble à une fièvre ; chez lui, elle a la patience des terres humides.
Et peut-être rêve-t-il moins d’un triomphe que d’une réparation secrète. Non pas convaincre qu’il fut génial – il est trop lucide pour cela – mais démontrer que les années l’ont rendu plus lisible.
