En découvrant ces derniers jours les très nombreuses unes consacrées à l’hantavirus, les éditions spéciales des chaînes d’information, les reconstitutions minutieuses du parcours du « patient zéro », les cartes retraçant la circulation du virus, j’ai pensé à ce film de l’excellent Billy Wilder, Le Gouffre aux chimères, qu’un ami proche m’avait conseillé de voir.

Le film raconte l’histoire d’un homme enseveli sous une colline à la suite d’un éboulement. Très vite, autour de lui, se déploie une immense machinerie médiatique. Les journalistes affluent, les radios commentent chaque rebondissement, les foules se déplacent pour assister à cette étrange course contre la roche. Le drame devient spectacle. Plus l’attente dure, plus l’événement captive. Au cœur de cette agitation, un journaliste incarné par le magnifique Kirk Douglas descend seul dans l’obscurité, unique lien entre le monde extérieur et l’homme prisonnier sous la colline. Cette mécanique médiatique, Billy Wilder l’avait saisie avec une lucidité presque prophétique : autour d’un danger réel finit par se construire un récit collectif autonome, nourri d’images, d’attente et d’émotion. 

Qu’on ne se méprenne pas sur l’objet de mon propos. Toute émergence infectieuse doit être prise au sérieux. Certaines formes d’hantavirus peuvent être sévères, et celle qui semble à l’origine du cluster observé à bord du bateau de croisière appartient manifestement à cette catégorie. Cette situation justifie naturellement les précautions mises en place ainsi que la surveillance attentive des cas. Mais, c’est précisément dans cet espace d’incertitude et d’attente que s’installe désormais une dramaturgie devenue presque automatique. Au moindre signal inhabituel réapparaissent immédiatement les mêmes images, les mêmes récits et parfois les mêmes emballements. Avant même que les faits soient consolidés, la scénographie de la crise semble déjà prête. Cette mécanique médiatique produit un paradoxe inquiétant : elle prétend rassurer par la surinformation, mais contribue souvent à installer une anxiété collective permanente. À force de transformer chaque alerte sanitaire en événement spectaculaire mondial, le risque est d’épuiser la parole scientifique elle-même. Le plus étonnant est peut-être ailleurs : les plateaux de télévision se remplissent désormais d’experts chargés moins d’exposer des connaissances établies que de commenter publiquement l’incertitude. On explique longuement ce que l’on ignore encore, on détaille des hypothèses fragiles, on découvre soudain des termes médicaux jusque-là réservés aux spécialistes, comme si le langage scientifique lui-même devenait un élément de la dramaturgie médiatique.

Pourtant, la connaissance médicale a toujours avancé avec prudence. Entre les premiers cas signalés et la compréhension réelle d’un phénomène infectieux, il existe un temps nécessaire d’observation, d’analyse et de vérification. La durée d’incubation des hantavirus est longue, parfois plusieurs semaines. La transmissibilité interhumaine semble possible dans certaines situations, mais elle demeure limitée. Certaines caractéristiques de ces virus sont connues ; beaucoup d’autres demeurent encore incertaines. Reconnaître cette incertitude ne devrait conduire ni à la panique ni à la désinvolture. Il ne s’agit évidemment ni de nier les risques, ni d’alimenter les dérives complotistes qui ont tant prospéré ces dernières années. La vigilance sanitaire est indispensable ; l’emballement permanent ne l’est pas car lorsque l’information cesse d’éclairer pour entretenir continuellement l’inquiétude, elle finit paradoxalement par fragiliser la confiance même qu’elle prétend protéger. La compréhension d’un phénomène infectieux exige du temps, mais notre rapport contemporain au monde ne tolère plus aucune attente…

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