Ce qui m’a d’abord touché dans Aimer Jérusalem, le nouvel essai de Nathan Devers, c’est son titre. Non seulement comme la désignation d’un lieu, mais comme une fidélité intérieure, une ode à l’histoire d’un peuple dont elle demeure le cœur, la mémoire et l’espérance. Il s’agit d’un ouvrage foisonnant où la pensée se déploie avec une érudition remarquable, fruit d’un travail considérable, d’autant plus impressionnant qu’elle conjugue avec une rare intensité, philosophie, littérature et sources juives.
Le 7 octobre en constitue le point d’irruption, celui d’une fracture de l’intelligible. Très vite, ce qui se défait n’est pas seulement l’ordre du monde, mais la possibilité même d’une humanité commune. La compassion se fragmente, le langage se durcit, chacun s’enferme dans la clôture de son propre récit. Ce que Nathan Devers saisit avec acuité, c’est la manière dont la violence altère les conditions de la parole. Mais le livre ne s’arrête pas à ce constat. Il remonte du présent vers le texte biblique, comme si l’événement contemporain ne pouvait être compris qu’à la lumière d’une mémoire plus ancienne. Une hypothèse se dessine alors : et si la catastrophe n’était pas seulement vécue, mais déjà inscrite dans une structure narrative qui en rend la possibilité intelligible ? C’est ici que l’essai atteint l’un de ses points les plus féconds, précisément parce qu’il ouvre un véritable espace de débat. Le texte biblique lui-même semble toutefois résister à toute logique de fatalité. Une dissymétrie s’y laisse percevoir dans laquelle les promesses de vie persistent, quand les menaces demeurent ouvertes. Le malheur n’y est jamais un destin, mais une éventualité suspendue à la réponse humaine.
À la fin du livre de la Genèse[1], le patriarche Jacob, au moment où il tente de dévoiler l’avenir à ses fils réunis autour de lui, voit, selon les commentaires midrashiques, la parole prophétique se retirer. Comme si le texte biblique lui-même introduisait une limite à toute prétention de clore l’histoire, de dire à l’avance ce qui doit advenir. Mais cette suspension est traversée par une autre forme de certitude, plus discrète et plus profonde : la promesse faite à Abraham. C’est elle qui, en réalité, structure l’ensemble du récit de la Torah, non seulement parce qu’elle en constitue le point de départ, mais parce qu’elle en demeure le fil conducteur. La révélation faite à Moïse s’y rattache explicitement : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob[2] ». La loi elle-même n’inaugure pas une rupture ; elle inscrit une promesse antérieure.
Après le 7 octobre, j’ai eu personnellement besoin de revenir au lieu même où le langage se forme. C’est ce qui m’a conduit à traduire et commenter un texte du Rav Abraham Isaac HaCohen Kook sur les lettres hébraïques[3], écrit pendant la Première Guerre mondiale, dans une Europe en train de se défaire. Il enseignait que lorsque tout devient obscur, l’âme doit se tourner vers une lumière intérieure que nul désastre ne peut atteindre. La lecture de Nathan Devers accompagne silencieusement cette démarche. Son écriture, elle aussi, tente de sauver quelque chose du langage au moment même où l’histoire semble en dissoudre les évidences.
Le livre s’achève dans une élévation lyrique de Jérusalem. Elle devient conscience, horizon, expérience intérieure. Une cité pensante, faite de mémoire, de songes et de traces. Il y a là une beauté réelle, celle d’une ville sauvée de toute appropriation. Elle est ce point de tension où le texte et la terre se rencontrent sans jamais coïncider. Une promesse qui trouve un écho jusque dans la Torah, qui ne nomme jamais explicitement Jérusalem, lui préférant la formule du « lieu que Dieu choisira[4] ». Comme si la ville ne pouvait être donnée d’emblée, mais devait se révéler dans l’histoire, demeurant à la fois promise et ouverte.
Nathan Devers fait le choix de la transmission et d’une approche ambitieuse des textes. C’est sans doute de là que vient la force singulière de l’essai : il ne cherche pas à réduire les contradictions, mais à préserver la pluralité des voix et des interprétations. Et jusque dans sa composition en six parties, se laisse deviner une affinité avec les six ordres de la Mishna, matrice du débat talmudique, où des voix parfois irréductibles continuent néanmoins de coexister. Une telle conception du texte, où le sens ne se referme jamais entièrement, rejoint par certains aspects la pensée du Rav Kook. Le retour, chez lui, n’est pas seulement un retour à la terre, mais à l’exigence même que la promesse fait peser sur l’histoire. Il ne la résout pas, il l’éprouve. La parole n’y remplace pas le monde ; elle en mesure la fidélité. Jérusalem est ce lieu où l’histoire et la promesse se rencontrent sans jamais se confondre, et où chaque génération se trouve à nouveau appelée à y apporter sa propre réponse.
[1] Genèse 49,1 : « Rassemblez-vous, je veux vous révéler ce qui vous arrivera à la fin des temps ».
[2] Exode 3,6.
[3] Ariel Toledano, Le secret des lettres hébraïques, Traduction commentée de Rosh Milin, l’enseignement du Rav Kook, In Press, 2026.
[4] Deutéronome 12,5.
