« Toute vie véritable est rencontre », écrivait Martin Buber. Je ne peux m’empêcher de penser à cette idée en apprenant le décès du professeur Jean-Noël Fabiani-Salmon, l’un des chirurgiens cardiaques français les plus brillants de sa génération. Il appartenait à ces êtres dont la présence marquait immédiatement ceux qui les approchaient. On était saisi chez lui par une forme rare d’élégance intellectuelle et humaine, mais aussi par sa curiosité, sa bienveillance et cette manière singulière de transmettre. Il est des chirurgiens qui impressionnent par leur habileté technique, d’autres par leur savoir scientifique, d’autres encore par leur culture. Chez lui, toutes ces qualités semblaient réunies dans une même évidence, celle de l’intelligence du geste, de la profondeur de la pensée, du goût de la transmission et d’une rare humanité. Il appartenait à cette lignée de praticiens pour lesquels la médecine n’est jamais seulement un acte technique, mais une manière d’habiter le monde, de penser la condition humaine et de se tenir au plus près de ce qu’il y a de plus fragile dans l’existence, la vie elle-même. Je lui dois beaucoup. C’est lui qui m’a encouragé à m’engager dans la voie de la médecine vasculaire lorsque j’étais externe dans le service du professeur Alain Carpentier, à l’hôpital Broussais, à Paris. Il possédait ce talent rare de donner envie de devenir médecin autrement, avec exigence, curiosité et passion. Toute une génération d’étudiants garde le souvenir des célèbres conférences d’internat qu’il animait avec le professeur Alain Deloche, « son frère en chirurgie », comme il aimait le présenter. On y percevait déjà une conception du soin qui ne séparait jamais la maîtrise scientifique de l’engagement humain. Très tôt, le cœur était devenu pour lui bien davantage qu’un organe, un territoire d’existence. Il racontait souvent ce moment fondateur, celui de la découverte, à l’âge de vingt-et-un ans, d’un cœur vivant au bloc opératoire. « Au premier regard, je me suis pris de passion pour le cœur », disait-il avec cette élégance souriante qui le caractérisait. Cette fascination ne l’a jamais quitté. Lui, qui avait opéré plus de vingt mille patients à la fin de sa carrière hospitalière, demeurait encore émerveillé devant cet organe qu’il considérait comme le symbole même de la vie. Dans ses paroles transparaissait toujours la conscience aiguë de la responsabilité du chirurgien : « Dans ce métier, on navigue entre la vie et la mort. » Cette phrase résume peut-être toute sa trajectoire. La chirurgie cardiaque, chez lui, n’était jamais le reflet d’un triomphalisme technique mais demeurait une expérience existentielle, presque philosophique, où chaque intervention engageait une réflexion sur la vulnérabilité humaine, le temps, la limite et l’espérance. Il dirigea successivement le service de chirurgie cardio-vasculaire de l’hôpital Broussais puis celui de l’hôpital européen Georges-Pompidou pendant plus de vingt ans. Son œuvre scientifique est immense, comme en témoignent plusieurs centaines de publications consacrées notamment à la chirurgie de l’aorte, à la chirurgie valvulaire, à la transplantation cardiaque et aux techniques de circulation extracorporelle. Mais derrière le chirurgien de renommée internationale se tenait également un homme de culture, passionné par l’histoire de la médecine et convaincu qu’un médecin ne peut pleinement comprendre son art sans connaître l’histoire des hommes et des idées qui l’ont précédé. Mes premiers travaux d’histoire de la médecine portaient précisément sur le cœur et les vaisseaux dans le Talmud. J’y évoquais notamment la manière dont le traité Houlin décrit les gros vaisseaux issus du cœur, puis la façon dont Moïse Maïmonide osa, dès le XIIe siècle, s’éloigner de certains enseignements de Galien en décrivant la circulation pulmonaire, plusieurs siècles avant sa découverte dans la médecine occidentale. À la lecture de ces travaux, Jean-Noël Fabiani-Salmon m’avait vivement encouragé à poursuivre mes recherches et m’avait fait intégrer le collège des enseignants d’histoire de la médecine qu’il dirigeait à l’université Paris Descartes. Là encore, il transmettait cette vision d’une médecine inscrite dans une longue mémoire civilisationnelle. Je garde le souvenir très précieux d’une master class que nous avions animée ensemble en 2018 à l’université Paris Descartes, à l’occasion du 880eanniversaire de la naissance de Moïse Maïmonide. Il a d’ailleurs consacré de nombreux ouvrages à rendre l’histoire de la médecine accessible au grand public. Avec un rare talent de conteur, il savait raconter la médecine comme une aventure humaine faite de découvertes, d’intuitions, d’erreurs, de courage et de génie. Ses livres sur l’histoire de l’hôpital, ou encore les deux volumes des Histoires insolites qui ont fait la médecinetémoignent de cette volonté constante de transmettre. Chez lui, la chirurgie la plus moderne dialoguait naturellement avec l’histoire des idées et la mémoire des grands textes. Un de ses derniers ouvrages, Les Sœurs d’Hippocrate, publié en 2023, révèle son engagement féministe. En retraçant le destin de femmes médecins qui durent lutter contre l’ordre patriarcal pour exercer leur vocation, il rappelait que l’histoire de la médecine est aussi celle des exclusions et des combats pour la reconnaissance. Le fait même qu’il ait uni à son patronyme celui de son épouse, Jane Salmon, traduisait cette conviction profonde. La reconnaissance des femmes dans l’histoire et dans la transmission ne relevait pas, à ses yeux, d’un simple discours, mais d’une véritable éthique personnelle. Il parlait également avec passion des mutations à venir de la médecine, du cœur artificiel, des bioprothèses, de la transplantation ou encore des promesses de la génétique. Il appartenait à cette génération de pionniers qui ont vu la chirurgie cardiaque passer de l’audace expérimentale à une révolution thérapeutique majeure. Pourtant, malgré sa fascination pour l’innovation médicale, il ne perdait jamais de vue que derrière chaque avancée demeure un malade, une famille, une existence suspendue. Avec le temps vient inévitablement le moment où les maîtres qui ont accompagné notre formation nous quittent. Mais certaines figures continuent longtemps d’habiter ceux qu’elles ont éclairés. Son dernier livre, publié en 2025, portait ce titre : Votre cœur, cet inconnu. Après une vie entière consacrée à explorer les mystères du cœur humain, ce titre résonne aujourd’hui d’une manière singulière. Il laisse derrière lui ses livres, ses élèves, ses patients et le souvenir d’un enseignement qui prolongeront longtemps cette idée du soin qu’il incarnait avec tant de finesse, une médecine savante capable de réparer les corps sans jamais cesser de penser l’humain.

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