Il est des lectures qui ne s’achèvent pas lorsque l’on referme le livre. Elles continuent de nous accompagner longtemps après. Ghost Stories, le dernier ouvrage de Siri Hustvedt, est de celles-là. Lorsque je l’ai ouvert, je pensais lire le récit des derniers mois de Paul Auster. J’y ai trouvé une méditation bouleversante sur ce qui survit à la mort. Cette question m’habite depuis longtemps. Elle est au cœur de mon propre livre, La vie qui vient après la vie[1], dans lequel j’explore, à travers les sources de la sagesse juive, le sens du Olam haba, le monde à venir. Cette expression ne désigne pas seulement un au-delà ; elle ouvre une réflexion sur ce qui demeure lorsque la vie terrestre s’achève et sur la manière dont l’espérance transforme déjà notre manière d’habiter le présent. En découvrant le livre de Siri Hustvedt, j’ai été frappé de constater qu’elle rejoint cette même interrogation par un chemin tout différent.

Au cours de son récit, Siri Hustvedt raconte avoir retrouvé dans la bibliothèque une chemise blanche sur laquelle Paul Auster avait écrit de sa main quelques mots à son intention et à celle de leur fille : « Pour Siri et Sophie. Notes sur l’au-delà. » Cette formule, qui les faisait sourire avant sa mort, prend soudain un tout autre sens. Siri Hustvedt écrit alors : « Sophie et moi vivons dans un au-delà, et la logique spatio-temporelle s’y trouve bouleversée. » C’est à cet instant que nos livres se rencontrent. L’au-delà dont parle Siri Hustvedt n’est pas celui du défunt. C’est celui des vivants. Le deuil ouvre un territoire où les repères du temps vacillent. Celui ou celle qui reste découvre un monde qui ressemble au précédent, mais qui ne lui appartient plus tout à fait.

Son livre s’ouvre par cette phrase : « Je suis vivante. Mon mari, Paul Auster, est mort. » Tout est déjà contenu dans ces quelques mots. Non pas la mort de Paul Auster, mais la vie de celle qui demeure. L’une des plus belles intuitions du livre apparaît lorsque Siri Hustvedt s’interroge sur le temps lui-même : « Les morts ne sont pas dans le temps ? Lorsqu’il s’est arrêté, le temps vécu s’est-il arrêté en moi ? » Cette question dépasse le deuil. Elle révèle que la mort ne bouleverse pas seulement notre rapport à l’autre, mais notre expérience du temps lui-même. Une partie du temps partagé disparaît avec celui qui meurt ; celui qui demeure doit désormais habiter une autre temporalité. Peu à peu, Paul Auster cesse d’être seulement un souvenir. Il devient une manière d’être au monde. Siri Hustvedt écrit que son toucher, sa conversation, ses idées, ses livres et son humour font désormais partie d’elle. Il vit dans ses perceptions, dans ses gestes, dans sa démarche et jusque dans ses plaisanteries. Cette réflexion rejoint la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty, auquel elle se réfère lorsqu’elle évoque le membre fantôme. Après une amputation, le membre n’existe plus, mais sa présence continue d’être ressentie. Il en va de même de l’être aimé. Son absence devient une présence intérieure.

Mais Siri Hustvedt va plus loin encore. Elle raconte moins la survivance de Paul que la métamorphose réciproque de deux êtres qui ont vécu quarante-trois ans ensemble. À force d’aimer, chacun est devenu une part de l’autre. Paul continue d’habiter Siri, mais une part de Siri repose également avec Paul. 

Le récit prend alors une dimension philosophique qui interroge l’identité elle-même. Sommes-nous encore les mêmes après avoir partagé une vie entière avec quelqu’un ?

Au-delà du deuil, Siri Hustvedt raconte la transformation réciproque de deux êtres par l’amour. Elle découvre que Paul avait repris à son compte sa propre métaphore biologique de l’amour comme organisme vivant. Elle remarque avec finesse combien leurs deux pensées avaient fini par se rejoindre. Au fil des années, chacun avait appris à parler le langage de l’autre. Ce n’est plus seulement une vie commune qu’elle décrit, mais la lente métamorphose de deux existences qui, à force de se rencontrer, ont fini par se façonner l’une l’autre.

Un autre aspect du récit m’a particulièrement touché. Siri Hustvedt confie son attachement aux nombres. Certains la consolent. Elle revient notamment sur le nombre 77, l’âge de Paul Auster, dont elle aime les résonances symboliques. Cette confidence m’a rappelé mon propre intérêt pour la guématria, cette tradition de la Kabbale qui lit les nombres comme des chemins vers le sens. En hébreu, la valeur numérique du mot oz, « la force », est précisément soixante-dix-sept. Je n’y vois pas un signe caché, mais une résonance. Face au désordre que provoque la mort, nous cherchons spontanément des correspondances qui nous aident à continuer de donner du sens à ce qui nous arrive.

Le livre s’achève sur la septième et dernière lettre que Paul Auster avait écrite à son petit-fils Miles. Je n’ai pu m’empêcher de penser à la symbolique biblique du chiffre sept, celui de la création accomplie. Cette ultime lettre prend alors la valeur d’un passage de relais entre les générations. La mort n’interrompt pas la parole ; elle la transmet. Siri Hustvedt conclut son récit par ces mots : « La vie et l’art et Miles, notre nouveau quelqu’un. » Ils sont le reflet que la mort ne met pas fin à une existence. Elle la transforme en héritage. 

En refermant Ghost Stories, je persiste à penser que ce qui survit n’est pas seulement une mémoire, une œuvre ou un nom. Ce qui demeure, c’est une manière d’habiter le monde, de regarder les êtres, de transmettre la vie à ceux qui viennent après nous.


[1] La vie qui vient après la vie, Méditations sur le Olam haba dans la sagesse juive, éditions du Cerf, 2026.

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