J’ai lu récemment Thérapie[1], un roman de David Lodge dont le personnage principal, Lawrence Passmore, souffre d’une douleur persistante au genou. Au début, cette douleur est légère. Pourtant, peu à peu, elle envahit tout. Elle modifie sa manière de marcher, de penser, de travailler et d’entrer en relation avec son entourage. Le genou devient le centre invisible autour duquel toute sa vie commence à graviter. Lawrence consulte, essaie différents traitements, passe d’une thérapie à une autre. Mais plus il cherche à circonscrire la douleur, plus celle-ci semble révéler un trouble qui déborde largement l’articulation en question.
Cette histoire m’a immédiatement fait penser à ce que j’entends chaque jour dans mon cabinet. Des patients viennent me parler de leur douleur. Ils montrent l’endroit où elle siège, tentent de décrire son intensité, sa fréquence, son irradiation. Ils cherchent leurs mots. Pourtant, derrière la localisation anatomique, c’est souvent toute une existence qui se trouve affectée. La douleur trouble le sommeil, limite les déplacements, modifie l’humeur, fragilise les relations. Elle rétrécit progressivement l’horizon. Le patient ne dit pas seulement « j’ai mal ». Il dit aussi, parfois sans le savoir, « je ne vis plus de la même manière depuis que j’ai mal ».
Je cherche à les soulager. C’est au cœur même de ma vocation. Mais l’expérience clinique nous apprend qu’une douleur ne se réduit jamais entièrement au signal transmis par un nerf ou à une lésion visible sur une image. Elle est éprouvée par une personne singulière, avec son histoire, ses inquiétudes et ses attachements. Le même symptôme n’occupe pas la même place dans deux existences différentes. Il faut soulager sans laisser le mal faire écran à celui qui l’éprouve. La douleur peut reculer. Notre vulnérabilité, elle, ne disparaît pas. Cette distinction me paraît aujourd’hui essentielle, tant notre époque nourrit parfois le rêve de nous mettre à l’abri de la maladie, du vieillissement et même de la mort. En avril 2025, Demis Hassabis, directeur de Google DeepMind et colauréat du prix Nobel de chimie 2024 aux côtés de John M. Jumper et David Baker, estimait que nous pourrions, avec l’aide de l’intelligence artificielle, « guérir toutes les maladies »[2] au cours de la prochaine décennie. Cette déclaration ne constitue pas une prévision scientifique, mais elle dit quelque chose de l’imaginaire contemporain. La puissance réelle des découvertes en cours nourrit l’espoir d’une maîtrise toujours plus grande du vivant.
L’intelligence artificielle ouvre de réelles perspectives. Elle permet déjà de prédire la structure de protéines, d’identifier de nouvelles cibles thérapeutiques, de concevoir des molécules et d’analyser des quantités de données qu’aucun esprit humain ne pourrait parcourir seul. Ces avancées devraient permettre de mieux prévenir certaines maladies, d’en diagnostiquer d’autres plus précocement et de découvrir de nouveaux traitements. Mais connaître toujours plus précisément les mécanismes du vivant ne signifie pas encore disposer d’un pouvoir absolu sur eux. Entre la compréhension d’un processus biologique et la guérison d’une personne demeurent toute la complexité d’un organisme et la singularité d’une existence.
L’histoire de Bryan Johnson illustre d’une autre manière cette aspiration à la maîtrise. Cet entrepreneur américain consacre depuis plusieurs années une part importante de sa fortune à un programme de surveillance biologique et de ralentissement du vieillissement. Son alimentation, son sommeil, son activité physique et une multitude de paramètres physiologiques sont mesurés. Le 30 juin 2026, il a annoncé sur le réseau social X être atteint d’une gastrite auto-immune. Il ne s’agit pas de voir dans ce diagnostic la réfutation de ses efforts. Son histoire rappelle seulement qu’un corps, même observé et mesuré avec une précision exceptionnelle, conserve une part d’imprévisibilité. La connaissance toujours plus fine du vivant accroît notre pouvoir d’agir, mais elle ne nous confère pas une maîtrise absolue sur lui. Ce rêve n’est d’ailleurs pas entièrement nouveau. Au XIIᵉ siècle, Maïmonide[3], l’un des grands précurseurs de la médecine préventive, affirmait déjà que celui qui suivrait les règles de santé qu’il prescrivait ne tomberait pas malade, sauf constitution déficiente, habitudes anciennes ou circonstances collectives telles qu’une épidémie ou une famine. Maïmonide lui-même introduisait ainsi des limites dans l’assurance étonnante de sa promesse. La prévention contribue à préserver la santé, mais elle ne met jamais une existence entièrement à l’abri de ce qui peut l’atteindre. Ce qui distingue notre époque réside moins dans son désir de prévenir la maladie que dans les moyens technologiques considérables dont elle dispose désormais pour tenter d’y parvenir.
Ce désir dépasse le seul domaine de la médecine. Il traverse plus largement notre rapport à l’existence. Anne Dufourmantelle[4] le résumait par une belle formule. Nous voulons « l’intensité sans la douleur ». Nous voudrions vivre, aimer et nous attacher sans pouvoir être blessés par ce qui nous lie aux autres. Nous souhaiterions éprouver la force d’une relation tout en demeurant protégés de la séparation et de la perte.
À celui qui souffre, il est d’ailleurs souvent demandé de se rétablir rapidement, de tourner la page, de reprendre le cours de sa vie. Comme si la douleur n’était qu’une interruption à effacer au plus vite, alors qu’elle transforme parfois durablement celui qui la traverse. La vulnérabilité ne se réduit pourtant pas à ce qui nous fragilise. Elle désigne aussi notre capacité à être touchés par le monde et par les autres, à recevoir leur présence et à répondre à leur appel. Les progrès de la médecine peuvent repousser les limites imposées par la maladie. Ils ne sauraient nous dispenser de cette ouverture qui appartient à toute vie humaine.
Cette intuition trouve une expression particulièrement forte dans le livre d’Ézéchiel. « Je retirerai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair.[5] » On perçoit une méditation sur la vulnérabilité dans cette opposition entre la pierre et la chair. Rien ne semble pouvoir atteindre un cœur de pierre. Il ne souffre pas, ne tremble pas, ne se laisse pas entamer. Le cœur de chair, au contraire, est vivant parce qu’il est sensible. Il peut entendre une plainte, accueillir l’autre et répondre à son appel. Lorsque la douleur rétrécit l’horizon d’une existence, une présence l’empêche d’en occuper tout l’espace. Elle ne supprime pas nécessairement le mal, mais elle rompt la solitude qu’il impose. C’est peut-être là que se révèle le sens le plus profond du soin. La médecine combat la douleur et répare ce qui peut l’être, mais elle ne promet pas de rendre l’être humain invulnérable. Soigner, c’est aussi faire en sorte que celui qui souffre ne soit pas laissé seul dans l’épreuve.
[1] David Lodge, Thérapie, traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux, Payot & Rivages, 1996.
[2] Demis Hassabis, entretien avec Scott Pelley, 60 Minutes, CBS News, diffusé le 20 avril 2025, transcription mise à jour le 3 août 2025.
[3] Maïmonide, Mishné Torah, Hilkhot De‘ot 4,20.
[4] Anne Dufourmantelle, En cas d’amour. Psychopathologie de la vie amoureuse, Paris, Payot & Rivages, 2009.
[5] Ézéchiel 36,26.
