Les lecteurs de son Bloc-notes dans Le Point ont eu la primeur de ses réflexions sur le Covid-19. Dès le mois de mars, Bernard-Henri Lévy les mettait en garde contre l’union incestueuse des pouvoirs politique et médical, fustigeait les discours « jevouslavaisbiendit » qui voyaient dans le virus soit « une chance », soit un « message de la nature », et s’inquiétait des nombreuses restrictions de libertés. Ces « chroniques du coronavirus » ont nourri un pamphlet, Ce virus qui rend fou, à paraître le 10 juin aux éditions Grasset*. Un « bilan d’étape », comme le qualifie le philosophe, de la « première peur mondiale ». Comment allons-nous sortir de cette épreuve, individuellement et collectivement ? À quoi avons-nous renoncé ? Pour « BHL », ce « tsunami civilisationnel et mondial » va laisser d’énormes séquelles.

Le Point : Votre livre n’est-il pas avant tout une réaction épidermique à une pandémie qui vous a privé de votre style de vie habituel ?

Bernard-Henri Lévy : Évidemment pas. Elle nous a tous privés, absolument tous, de notre liberté d’aller et de venir. Elle a fait de nos logements des prisons volontaires. Et elle nous a ramenés – avec, encore une fois, notre assentiment ! – à l’âge de la garderie et du jardin d’enfants. Cela n’a rien à voir avec le style de vie de tel ou tel.

L’enfer, contrairement au lieu commun, ce n’est pas les autres. C’est soi. C’est la clôture de soi sur soi.

Pour un esprit cosmopolite comme vous, la fermeture des frontières et des aéroports, c’est l’enfer, non ?

Pas seulement pour moi ! Pour tous ceux dont l’horizon ne se limite pas au pré carré familial, local ou hexagonal. L’enfer, contrairement au lieu commun, ce n’est pas les autres. C’est soi. C’est la clôture de soi sur soi. Tous les confits du confinement qui allaient répétant que le malheur des hommes vient du divertissement et de leur incapacité à demeurer seuls, dans une chambre, avec eux-mêmes oubliaient juste la suite de la sentence pascalienne : « Le moi est haïssable. Les aéroports, face à ça, ce sont, en effet, des antichambres, des portes de liberté, des sas vers autrui.

Vous n’êtes donc pas de ceux qui ont vu dans ce confinement l’occasion d’un retour sur soi fait de lectures, de méditation et de cuisine ?

C’est quoi, un retour sur soi ? Et c’est quoi, cette vie au rabais sinon une justification commode pour faire enfin un bras d’honneur à ses semblables et au reste du monde ? J’étais à Paris pendant cette période. Et cette ville déserte dont j’entendais partout qu’elle était enfin belle car vidée de ses habitants, m’a paru, au contraire, tragiquement défigurée. Sans âme. Sans âme qui vive. Avec ces rares passants apeurés qui, lorsqu’ils se croyaient, s’évitaient comme la peste et se voyaient comme une menace. Alors, je sais qu’il y a des « diaristes du confinement » qui prétendent avoir déconfiné une vieille édition de Joyce ou de Proust qui dormait du sommeil du juste dans leurs rayonnages. J’ai des doutes…

Le gouvernement avait-il vraiment le choix ? Le confinement aurait-il pu être évité ?

Sans doute pas. Encore qu’il faudra, le moment venu, regarder de près ce qui s’est fait en Suède ou aux Pays-Bas. Mais ce dont je suis sûr, c’est que nous avions, nous, les individus, le choix de râler, d’obéir à contrecœur et, au lieu de nous extasier de ne jamais avoir été aussi libres que sans occupation, de prendre la mesure de cette régression citoyenne, sociale et morale.

Dans cette affaire, n’êtes-vous pas plus proche de Trump et de Bolsonaro que de Conte, par exemple ?

Vous plaisantez ? Ces deux-là étaient dans la dénégation, ce qui, pour le coup, était à la fois con et criminel. De surcroît, il ne vous a pas échappé qu’ils ont profité de l’occasion pour imposer leur camelote. Bolsonaro, pour instaurer un climat de quasi-guerre civile et nettoyer les favelas. Trump, pour réaliser son rêve de mettre un mur entre les États-Unis et le reste du monde en général – à commencer par les Latinos.

Les virus ne parlent pas, les virus n’ont pas de message – un virus c’est, depuis la nuit des temps, un pur dérèglement, de la pure mort.

Le virus ne suscite pas seulement un débat entre scientifiques. Intellectuels, politiques et vedettes l’interprètent. Le Covid aurait un message à nous délivrer. C’est grave, docteur ?

Ah oui, c’est grave ! Et c’est vrai à la fois de Trump qui nous disait : « Le virus vote America first » et de cette frange de la gauche qui répondait : « Le virus, c’est l’aube du Grand Soir » ; il nous dit que nous avons trop joui, trop profité, trop consommé, et il nous offre une dernière chance de rédemption. Face à ça, face à ce messianisme virologique, face à ces rentiers de l’effroi et de la mort, il ne faut pas se lasser de rappeler le principe de base cher à mon maître Georges Canguilhem : « Les virus ne parlent pas, les virus n’ont pas de message – un virus c’est, depuis la nuit des temps, un pur dérèglement, de la pure mort. »

Qui sont les plus atteints ?

Je vous dis, d’un côté Trump et ses émules français, genre Philippe de Villiers : « Le Covid c’est, après l’incendie de Notre-Dame, la continuation par d’autres moyens de la colère du Ciel », et, de l’autre, ceux des collapsologues qui ont eu l’indécence de dire, eux aussi : « Béni soit le virus qui parvient à opérer, en cinq minutes, cette décarbonation de l’air et des esprits que nous prônions en vain depuis des décennies. »

Malthusianisme, antihumanisme et guimauve pénitentielle

Certains écologistes se sont particulièrement illustrés dans cette affaire, à commencer par Nicolas Hulot. À les écouter, la nature se vengerait et le virus serait une « occasion formidable ». N’est-ce pas une sorte d’anthropophobie radicale qui s’exprime là ?

C’est Nicolas Hulot qui a lancé, le premier, cette idée d’un « ultimatum » adressé aux pécheurs que nous sommes par la mère Nature maltraitée. Alors, après, vous aviez là le point de convergence de plusieurs courants idéologiques. Le malthusianisme et sa théorie des « hommes en trop ». L’antihumanisme lévi-straussien et son idée que le vrai virus c’est l’homme. Le tout enrobé dans une guimauve pénitentielle tout droit sortie des sermons du père Paneloux dans La Peste et d’Égisthe dans Les Mouches.

Edwy Plenel, lui, a parlé d’un « virus révolutionnaire »…

Ce qui m’a frappé, moi, hélas, c’est notre incroyable docilité. Y compris chez les plus démunis et les plus exposés. Allez voir place de la République les queues, un peu plus longues chaque samedi, de gens tombés dans la précarité qui viennent aux distributions des Restos du cœur : pas de masques, pas de gel et une résignation à fendre l’âme.

Le Covid, pour vous, n’est donc pas une maladie du libéralisme ?

Avouez que l’hypothèse est cocasse pour une épidémie née au cœur de la Chine postcommuniste…

Vous percevez dans les actuelles « invitations au ressaisissement » un écho des « sermons de 1940 ». Ceux de Montherlant et de Morand, par exemple. Encore votre obsession de l’« idéologie française » !

Ce n’est pas mon plus mauvais livre, vous savez ! Et mon concept, à l’époque, de pétainisme transcendantal fonctionne assez bien pour dire ce qui unit ces gens à droite et à gauche. En gros, l’évêque de Bayonne et François Ruffin…

Quelles seront selon vous les séquelles politiques de cette pandémie ?

Par exemple, la distanciation sociale. Si c’est juste une mesure sanitaire et que cette mesure est provisoire, OK. Mais imaginez que ça s’installe. Imaginez que, comme vient de le dire le petit père des peuples américains, le Dr Anthony Fauci, l’habitude de se serrer la main « ne revienne plus jamais ». Eh bien ce serait un beau signe de solidarité entre les hommes qui disparaîtrait. Ce serait un grand bond en arrière dans l’histoire de la fraternité humaine.

Une humanité masquée, c’est une humanité de la défiance, du soupçon et, un jour, de la haine.

Portez-vous un masque ?

Parfois. Le moins souvent possible. Et contraint et forcé. Vous connaissez la théorie d’Emmanuel Levinas. Le rapport à l’autre, l’éthique, ça commence par le face-à-face entre deux visages nus, à découvert et qui se découvrent l’un l’autre dans leur bouleversante fraternité. Une humanité masquée, je suis désolé, mais, d’abord c’est un oxymore, et ensuite c’est une humanité de la défiance, du soupçon et, un jour, de la haine.

Quelle sera, selon vous, l’autre séquelle politique de cette pandémie ?

Nos libertés. Je suis effaré de voir, là encore, avec quelle facilité nous avons accepté de voir ces libertés rognées. Le traçage des populations, visiblement accepté. Les labradors renifleurs, dressés à détecter l’« odeur » des porteurs de Covid, qui n’ont l’air de gêner personne. Et puis l’incroyable culot de ces contempteurs de la « gauche kérosène » qui, comme Thomas Piketty, semblent s’arroger le droit de décider quels commerces, ou quels voyages, sont ou non indispensables – et, là encore, pas grand monde pour les contredire.

La sécurité est devenue la préoccupation première…

Ma thèse est que nous assistons à un glissement de civilisation qui a tout d’un glissement de terrain. Depuis Rousseau, la République était fondée sur un contrat social. Aujourd’hui, sur fond d’hygiénisme devenu fou, nous sommes en train de passer au contrat vital (donne-moi tout ou partie de tes libertés, je te les échange contre une garantie de santé).

Vous semblez reprocher aux Français d’avoir respecté les consignes gouvernementales…

Je ne leur reproche rien. Et ils n’avaient, du reste, pas le choix. Ce qui m’inquiéterait, en revanche, ce serait la « douce accoutumance » à des mesures d’exception devenues la règle. Pour un philosophe, il y a dans tout ça un parfum de « servitude volontaire » façon La Boétie (le royaume de mes libertés contre l’élixir de la sécurité) et de « fin de l’Histoire » kojévienne (un monde lisse, purifié de sa négativité, naturalisé – un orwellien dirait « une ferme aux animaux…).

En vous lisant, certains diront : « BHL fait encore son donneur de leçons. Il voulait quoi ? 150 000 morts du Covid en France ? Les vieux décimés ? »

Parlons-en, des « vieux » ! On les a laissés mourir, dans les Ehpad, de solitude et de chagrin. Et il n’y a pas eu, que je sache, de tollé quand le Dr Karine Lacombe a déclaré sur BFM qu’il y avait des personnes âgées qu’on choisissait de ne pas mettre sous respirateur…

Tsunami civilisationnel et mondial.

Macron a-t-il bien géré cette crise ?

Oui, plutôt. Mais je vous le répète : ce n’est pas ça le problème. C’est le tsunami civilisationnel et mondial auquel on a eu à faire face.

Durant quelques semaines, on a tout de même eu l’impression que la France était dirigée par le Conseil scientifique…

Ce rêve d’un « pouvoir médical », d’une « junte médicale », Michel Foucault l’a bien dit : il est vieux comme l’Occident moderne. Mais là, les « sachants » jouaient sur le velours. Le discrédit de la parole politique… La montée des populismes… Le désarroi des opinions… Le culte de l’expertise et de l’évaluation… Et, encore une fois, la « volonté de guérir » devenue le dernier mot de la « volonté de puissance ». Heureusement, les plus raisonnables des médecins ont mis le holà. Et la République a repris ses droits.

Les morts du Covid, comme du cancer ou du diabète, ne sont pas des martyrs de l’Histoire.

Ce Conseil scientifique a lancé l’idée d’un mémorial pour les victimes du Covid. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Grotesque. Et, surtout, indécent. Il y a un mémorial de la Résistance. Un mémorial de la Shoah et un autre pour le génocide arménien. Les morts du Covid, comme du cancer ou du diabète, ne sont pas des martyrs de l’Histoire.

Vous regrettez que le confinement n’ait pas donné lieu à un débat démocratique. Vous vouliez quoi ? Une session extraordinaire du Parlement ? Un référendum ?

Je ne dis pas cela. En revanche, je pense à tout ce temps d’antenne consacré à des pythies tristes qui venaient égrener la litanie des morts ou orchestrer jusqu’à la nausée le ballet des hypothèses et souvent des ignorances. J’aurais aimé qu’on en consacre une portion à la dette de l’Afrique, aux émeutes de la faim que la mise à l’arrêt de la planète était en train de multiplier ou aux islamistes qui, au Kurdistan et ailleurs, reprenaient espoir.

Que pensez-vous de Didier Raoult ?

Voilà le type de débat idiot auquel cette période de folie a donné lieu.

Les intellectuels ont-ils été à la hauteur de cette crise ?

Ça dépend lesquels. Certainement pas ceux qui, comme Emmanuel Todd, ont appelé à mettre les responsables politiques en prison. Ou ceux qui, comme Bruno Latour, se sont juchés sur les épaules des morts pour nous vendre leur monde d’après.

Le Front populaire c’est Blum. Onfray, désormais, c’est Doriot.

Que vous inspire le projet de Michel Onfray, « Front populaire » ?

Ce détournement sémantique est odieux. Le Front populaire, c’est Blum. Onfray, désormais, c’est Doriot.

Vous regrettez que le virus ait été l’unique sujet de ces trois derniers mois. Quel autre événement aurait dû retenir notre attention ?

Tous. On a vécu – et on continue parfois de vivre – dans un monde parallèle où rien d’autre n’existait que des chiffres de contamination, des courbes qu’il fallait aplatir, des pics, des cloches, des modélisations mathématiques. Un novmonde en quelque sorte. Et adieu les damnés de la Terre ! Bye bye la misère du monde ! Je ne suis pas près d’oublier le jour où je suis rentré du Bangladesh et de ses camps de Rohingyas. C’était le moment où la France fermait ses frontières. Sur les réseaux sociaux (et, en fait, de plus en plus asociaux) j’étais devenu un mauvais citoyen, un pollueur de la planète, un criminel au CO2. C’est triste.


« Ce virus qui rend fou », de Bernard-Henri Lévy (Grasset, 112 p., 8 €). À paraître le 10 juin.

Pour lire l’entretien dans Le Point.

Un commentaire

  1. [Correctif, texte définitif]

    Tsunami civilisationnel et mondial, c’est sûr, et même crise anthropologique : « Salutaire, hélas pas, sanitaire, certainement… comme on dit ‘rayon sanitaire’… Car c’est bien de torchage de derrière qu’il s’agit, puisque la mère n’est pas loin : il s’agit d’installer un régime politique assurant, pour tous –pour tous, hein, point d’autre désinence– le confort d’une maternité… à l’ombre d’un mirador, des fois que des avortons –les fameux virions de virologues– voulussent prendre le large. Il s’agit, c’est ça le tragique, d’un processus inconscient qu’aucune forme de comédie ne peut dénoncer sans s’en faire complice », écrivais-je récemment…

    …Avant de lire ce matin dans la presse : « La lettre –dirigée à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen engageant la politique européenne à se préparer à ‘la prochaine pandémie’– est signée par le président français Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel, le Polonais Mateusz Morawiecki, l’Espagnol Pedro Sanchez, la Belge Sophie Wilmes et la Danoise Mette Frederiksen. » Oh, la la ! Entre reine-claude et reine mère, l’Unbehagen in der Kultur de Sigmund Freud, juste avant la dernière grande guerre, ça donne déjà le la… Et froid dans le dos.

    Père, père, pourquoi nous as-tu abandonnés ? C’est ça la question centrale.