À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?

Normalement, je lis pendant la soirée, après que le calme est descendu sur la maison. Quand les autres se sont endormis, je fais mes promenades imaginaires dans les autres villes, les autres vies, les autres siècles. Lorsque mes enfants étaient jeunes et que la vie domestique était plus hectique, il est arrivé assez souvent qu’un livre soit tombé de mes mains parce que moi aussi, je m’étais endormi entre deux phrases. J’ai beaucoup lu pendant ma jeunesse et je peux imaginer que, dans l’avenir, je préférerai la lecture à l’écriture. On lit mieux, je crois, avant que la vie adulte ne commence ou après les années d’activité, de grands projets, même de combat – dans la méditation de l’attente ou dans celle du souvenir.

Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?

À seize ans, j’ai découvert Sénèque. J’ai grandi dans le sillage de la révolution de Mai 68, une époque où l’on a abandonné une à une toutes les restrictions, et ce en faveur de l’épanouissement individuel absolu, comme l’avait perçu Nietzsche. En même temps, c’était le grand réveil marxiste, avec la foi que tout conflit existentiel devait trouver une solution collective, politique. Dans cette atmosphère, Sénèque était comme un antidote. Voilà une voix basse et douce qui s’adressait à moi de manière directe, presque confidentielle, pour m’inciter à l’équilibre, à la modération, à une clarté sceptique et à une liberté plus mûre, jusqu’alors inconnue : celle de l’indépendance de l’âme si l’on accepte la condition humaine. Sénèque est demeuré un compagnon prudent.

Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?

Ulysse de James Joyce. Je n’arrive pas à me sentir vraiment touché, il me semble trop ironique, trop immature malgré l’érudition, enfermé dans une masculinité futile d’étudiant. Je me trompe sûrement, mais voilà. Je préfère lire Proust, ironique lui aussi mais toujours sur un fond douloureux et incorruptible de sagesse, d’une acuité émotionnelle toujours bouleversante, d’une humanité sans réserve et d’un amour soutenu pour la réalité inaccessible.

Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?

Comme je suis un lecteur lent qui peine à parcourir un texte, j’ai tendance à contempler les phrases, leur rythme et leur tonalité, et à voir comment elles sont tournées. Si le livre est mal écrit, il me devient presque impossible de trouver mon chemin, car les mots et les lignes se présentent comme un marécage. Cela dit, il y a des livres que j’aime, même sans les lire, pour des raisons peu littéraires. Récemment, une jeune écrivaine d’origine kurde a eu le courage d’écrire un roman sur la violence familiale dans certains foyers musulmans. Il ne faut pas oublier qu’un livre n’est pas seulement un objet d’art, c’est aussi un moyen de communication sociale, parfois lourd d’implications émancipatrices.

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