L’ironie était sanglante. Le Président Trump a tout simplement menacé du plus grand retrait militaire possible. Or, à la place, il va peut-être être obligé d’enfoncer encore plus la machine de guerre américaine dans le bourbier de Mésopotamie. 

Personne ne souhaite la guerre, elle semblait pourtant inévitable si l’on en croyait les poussées de rhétorique. L’ayatollah voulait la tête de Trump servie sur un plat et, de son côté, l’homme à la coiffure étrange semblait disposé à réduire en poussière les perles de la culture musulmane d’Ispahan. 

On n’en arrivera pas à de telles extrémités. Sur le banc de touche, Jens Stoltenberg et le ministre des Affaires étrangères danois Jeppe Kofod exhortaient au calme et à la retenue. Aujourd’hui, on parle de désescalade. Si la guerre est évitée, nos dirigeants européens pourront se congratuler et se réjouir du fait que Téhéran et Washington les ont bien écoutés. 

 Henrik Ibsen, un compatriote de Jens Stoltenberg, a mis en garde contre la tentative de priver un homme moyen de son mensonge vital. Dans une perspective de politique internationale, l’Europe n’est que l’incarnation médiocre de l’incapacité à agir de manière crédible. 

Je ne sais pas s’il était intelligent de liquider le général Soleimani. D’après le New York Times, les experts du Pentagone avaient proposé cette option au président comme étant la plus extrême, dans le but de l’amener à choisir une solution moins radicale. 

Ils devaient pourtant connaître suffisamment bien Trump pour savoir que, évidemment, il allait appuyer sur le bouton le plus spectaculaire. 

Pendant ce temps-là, l’Europe pleure sur l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. Lui aussi, on peut dire qu’il a été liquidé. Mais que valait-il ? Les spécialistes de l’opinion au Moyen-Orient diront que, dans la région, on perçoit la volonté de négocier de l’Europe uniquement comme un signe de faiblesse. 

Ce à quoi les Européens répondent qu’il était préférable d’avoir l’Iran à la table des négociations. Mais pendant que l’on négociait, les religieux en noir ont maintenu Bachar el-Assad au pouvoir et ont répandu la terreur par procuration. 

L’ironie sanglante est et reste le fil rouge dans nos relations avec le Proche-Orient. De deux ennemis, l’Iran n’est peut-être pas le pire. En tout cas, il est tout aussi grotesque qu’ironique que l’Arabie Saoudite passe pour un allié. 

Les princes en turban ne sont pas moins des commanditaires de la terreur et, en ce qui concerne les valeurs – ce que l’on voit à chaque conférence –, les femmes sont mieux loties à Téhéran qu’à Ryad, voile ou non.  

L’Arabie Saoudite n’est rien d’autre qu’un régime de bédouins moyenâgeux, où l’épée plane au-dessus de la tête de toute personne qui s’écarte du décorum zélé et patriarcal des clans. À l’inverse, l’Iran était autrefois un pays pro-occidental du nom de Perse. 

Nous sommes au début des années 1950. Le premier ministre élu et laïc était un homme pacifique du nom de Mohammad Mossadegh. On dit de lui qu’il a fait remarquer à son épouse très religieuse et très pieuse : «Mais pourquoi dois-tu sans cesse importuner le Seigneur ?» 

Mossadegh a eu l’idée de nationaliser les champs de pétrole iraniens à la plus grande satisfaction de ses compatriotes. BP l’a très mal pris et il a été rapidement chassé du pouvoir par un coup d’État soutenu par l’Occident. On a installé à la place le régime du shah, plus docile, et malgré l’absence de liberté politique, l’Iran est resté une nation libérale dans l’acception culturelle du terme, oscillant entre Histoire et modernité. 

La fête a pris fin avec la révolution islamique. L’ironie est que la libération nationale de l’influence post-impériale de l’Occident n’a fait que remplacer une forme d’absence de liberté par une autre. 

Les Juifs ont été parmi les premiers à le sentir. Aujourd’hui, il n’en reste quasiment plus en Iran, mais ce n’est pas étonnant, tant le nom même d’Iran renvoie à l’idée d’un foyer ou d’un pays pour la race aryenne. Dans un de ces ouvrages récents, L’Empire et les cinq rois, Bernard-Henry Lévy souligne cette idéologie nationaliste, avec des liens étroits entre les islamistes et les nazis qui remontent aux années 1930.

Mais imaginons un peu comme quoi tout aurait pu être différent entre la Perse et l’Occident si l’on avait respecté les décisions légitimes d’un régime démocratiquement élu. 

Il était question de pétrole, et beaucoup diront qu’il est encore question de pétrole quand on parle du rapport entre le Moyen-Orient et nous. Comme si l’on mettait soudain entre parenthèses la crise climatique et la transition écologique.

Quelle ironie. 

Quand d’ici peu, comme on peut l’espérer, nous ne serons plus dépendants des énergies fossiles, le Moyen-Orient sera toujours une région de nations ratées. Le monde musulman aura alors tout simplement perdu son importance en termes de politique et de sécurité, en plus d’être une menace permanente envers Israël et un exportateur permanent de terrorisme et de migrants.

Schaffen wir das ? On peut le faire ?  

Les États-Unis joueront-ils toujours le rôle de gendarme du monde ? Et ce, alors que les différents présidents américains pourront avoir toutes les raisons rationnelles ou impulsives de se retirer ? 

Il restera toujours la Russie. Il restera toujours la Chine. Les héritiers criminels de la faillite soviétique et les mandarins de l’empire ressuscité n’ont de respect que pour la fermeté et la pure force militaire. 

L’Europe n’est en mesure de produire ni l’une ni l’autre. 

D’une manière profondément ironique, on peut dire que, au contraire, l’Europe dans laquelle nous avons grandi est le produit de notre impuissance militaire. 

Si les États-Unis n’avaient pas participé à la Seconde Guerre mondiale, le IIIe Reich aurait peut-être survécu. Ou bien nous aurions été libérés par l’Union Soviétique. Dans ce cas, l’Europe aurait cessé d’exister, si ce n’est sous la forme d’un concept nostalgique. Le monde aurait été divisé entre l’Asie communiste et l’Amérique capitaliste. 

Durant l’après-guerre, en tant que périphérie de l’Asie, la presqu’île de l’Europe occidentale s’est développée pour devenir une exception dans l’Histoire, une exception marquée par une liberté, un bien-être et une justice sociale inouïs. Au début, cela a ressemblé à de l’américanisation, mais, au fil des ans, l’Europe a pris la tête de ce qui est la civilisation démocratique la plus avancée, grâce à son équilibre subtil entre croissance économique et égalité sociale accrue. 

Le plan Marshall a été maintes fois mis en avant pour expliquer comment les pays de l’Europe de l’Ouest ont pu se relever des ruines, mais l’Otan a également joué un rôle décisif en ce qui concerne la construction de nos États-Providence.   

Juste avant le Nouvel An, un journal danois a interviewé Jan Techau, le responsable allemand du programme européen du groupe de réflexion German Marshall Fund. Il souligne que les États-Unis ne nous ont pas seulement protégés de l’Union Soviétique : 

«Les USA ont financé le système de l’État-providence européen en supportant le fardeau de la défense. Il y a eu les moyens du bien-être parce que les Européens n’ont pas eu besoin de payer pour leur sécurité. Aujourd’hui, alors que la pax americana est en train de s’estomper, nous allons avoir de sérieuses discussions sur la manière de financer notre sécurité. Nous pouvons nous attendre à des mouvements sociaux en comparaison desquels les gilets jaunes en France ne seront rien du tout.» 

L’analyse est aussi limpide que terrifiante. Elle nous tire de notre mensonge vital européen. «Au cours des soixante dernières années, nous avons intégré les domaines de politiques là où il était relativement facile de le faire. Mais la sécurité commune et la défense commune, à l’instar de l’euro et de la protection des frontières, cela implique que l’on renonce à la souveraineté», ajoute Jan Techau. 

«Nous savons ce qui est nécessaire : il faut que les pays européens s’accordent à renforcer l’Otan et, en plus, à renforcer l’euro. Mais les pays européens ne se font pas assez mutuellement confiance pour y parvenir. »   

Et l’on pourrait ajouter qu’ils ont peur de leurs propres populations. En tant que projet politique, l’Union européenne est marquée par l’ironie. En ce qui concerne la collaboration et ses institutions communes, les États-Nations ont le dernier mot, mais en ce qui concerne les électeurs dans les Etats-membres, les gouvernements respectifs laissent à désirer quand il s’agit de défendre l’Union dans les moments difficiles. 

On parle sans cesse de déficit démocratique, mais c’est une manière d’esquiver la question. La légitimité du projet a toujours dépendu des gouvernements. C’est leur responsabilité d’expliquer et de défendre l’Union. C’est leur mission de donner de la visibilité au débat et au lien entre le programme national et européen. 

Plus d’Union Européenne est la réponse à notre sécurité et à notre bien-être. Et cela n’exige pas seulement que nous écoutions les critiques françaises adressées aux rigueurs de la politique financière allemande. Il faut également écouter les propositions d’Emmanuel Macron au sujet d’un renforcement de la collaboration militaire européenne. Non pas pour remplacer l’Otan à un moment où les États-Unis se désengagent, mais comme argument pour que les Américains restent fidèles au serment des mousquetaires. 

Vue ainsi, l’ironie triomphe à nouveau.  

Tout d’abord, Trump a annoncé sa doctrine de retrait. Ensuite, il balance un drone sur le commandant en second des forces iraniennes. Derrière nos inquiétudes obligatoires au nom de la diplomatie, nous, les Européens, nous ne pouvons que nous réjouir de voir que le shérif est de retour, avec un engagement transatlantique renouvelé. Nous nous lamentons, il tire. Cela ressemble à un monde que nous connaissons. 

D’un point de vue européen, la pertinence du jugement de Trump, ou son absence, n’est pas importante. Ce qui l’est, c’est la volonté américaine d’utiliser la force. Nous lui en sommes grandement redevables, que nous le voulions ou non. 

Nous n’aurons jamais les moyens d’égaler le budget de la défense des États-Unis. Cela entamerait bien trop notre précieux bien-être. Si nous y faisons des coupes sérieuses, cela se fera d’abord au détriment de la paix sociale. Mais, à l’avenir, le bien-être, la paix et la liberté dépendront peut-être de ce que nous serons des partenaires crédibles de l’Otan.  

Et crédibles, nous ne le serons que dans l’union. C’est de cela dont les hommes politiques d’Europe doivent discuter avec leurs électeurs. 


Traduit du danois par Alain Gnaedig.