Note de l’auteur
Ces quelques commentaires personnels et impudiques sont extraits d’un journal intime que je tiens. Un livre de tous les livres, sédimenté d’avortements bibliographiques successifs, dont je donne ici quelques bribes, ne dévoilant que ce qui touche à une œuvre d’art, ou en procède.
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À Nicolas, encore.
11 juin.
[…] Minuit, Wanderlust. Croisé Antonin à la Myst ; je ne l’ai pas vu depuis longtemps, un an je crois. Peut-être plus. Seul, il danse appuyé sur la barrière qui sépare le DJ du reste du monde, du bon côté. La musique est mauvaise. Sa présence me ramène au temps, dont je ne sais s’il est béni, des premières Lolita, boulevard de la Madeleine. C’est là que je l’ai connu. Moi : Tu dates. Lui : Pas du tout, je t’ai aperçu ici, il y a deux semaines. Moi : Peut-être, mais je ne t’ai pas vu. Lui : Bien sûr que si, tu étais avec ton mec. Mon mec ? Il se trompe, forcément. Lui : Mais si, ton mari ! Moi : Mon mari ? Il insiste : Nicolas ! Je te rappelle que je suis proche de Sohan, je sais que tu l’as lâché pour partir avec son meilleur ami, Nicolas. Oui c’est vrai, j’ai fait ça, délaisser un homme pour son binôme. Non, les choses ne se sont pas vraiment passées ainsi… Comment peut-il ne pas savoir que nous ne sommes plus ensemble depuis un an ? Que je demeure sans nouvelles, ignorant tout de sa vie d’après. Par quel malentendu a-t-il pu me voir avec lui ? C’est D. qui, ce soir-là comme tous les autres, m’accompagnait. Ces deux hommes de ma vie, l’amoureux et l’ami, n’ont rien de semblable, si ce n’est la bonté et la gentillesse (mot qui a encore du sens). La confusion, même le temps d’un regard passager, est impossible. Est-ce parce que je ne cesse de penser à Nicolas, que je le transpire, qu’on le voit parfois apparaître à mes côtés ? Être hanté par cet homme : mon Purgatoire et mon Salut. J’aime au-delà de tout la compagnie de son fantôme. Faire vivre en pensée les souvenirs de ce que nous avons partagé est la seule joie terrestre à laquelle je puisse encore avoir accès. Entendre son nom me donne envie de partir. Je rentre chez moi, pour penser à lui. Besoin de pureté.
12 juin.
David Hockney est mort. Il faudrait trouver un moyen de dire comment et pourquoi ce prodigieux peintre anglais, qui faisait de la poésie en couleurs vives, doté d’un trait ludique et serein a compté pour moi. Le visage et le corps de Nicolas passent devant mes yeux. De l’égarement aveugle d’Antonin hier soir, à la disparition d’Hockney ce matin, un entremêlement de signes me rapproche de lui. C’est donc à partir de cet homme tant aimé, d’hier, d’aujourd’hui et de demain, absent et présent, qu’il faudra raconter.
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J’ai dix-sept ans. Je veux baiser avec des hommes (aimer je ne sais pas encore si j’en suis capable), mais je partage la vie de Livia, pour de multiples raisons que je raconterai, mais plus tard, lorsqu’un événement incertain me poussera au détail. Découvrant les toiles de David Hockney, la part homo-érotique de son œuvre, celle des années 60-70, je suis ébranlé par la beauté des corps nus au bord des piscines de Los Angeles. Le langage de sa peinture est celui des amours possibles et sans conséquences. Confirmation et validation de ma sexualité latente. Je me procure, depuis les États-Unis, une affiche qui reproduit l’acrylique de 1966 Peter Getting Out of Nick’s Pool. Nouveau jalon d’un aveu que je savais trop grand pour se révéler autrement que par des emblèmes cryptés. L’impudeur des fesses nues de Peter Getting sortant de l’eau, dans la villa de Nick – j’aime que Nick soit absent du tableau, et l’imagine vorace observant son amant nager –, devient le masque ironique de mes envies indécentes. La peinture de David Hockney me console, elle me rassure : ses aplats de couleur dans les décors, carrés verts et turquoises, rectangles jaunes et roses poudrés, matérialisent l’absence d’une menace. Si l’apaisement du décor est altéré par les reflets blancs qui serpentent à la surface de l’eau bleue, je n’oublie pas que c’est de ce lacis de traits qu’il s’extirpe comme on s’extrait du sentiment grondant de l’insécurité. Hockney peint une libération, une émancipation, le courage qu’il lui a fallu pour s’affirmer dans le système oppressif de son temps. Il me faudra du temps pour faire mienne sa self confidence. Cet été-là, j’ai fait l’amour avec Livia dans sa piscine, sous un soleil du Sud, mais californien autant qu’il était possible de l’être. Sous le regard de son chien aux poils couleur osier, je pensais à l’impertinence d’Hockney. Je voulais vivre dans l’imagerie gay de ses espaces domestiques où règne un pouvoir d’affirmation de soi. J’ai pensé : un jour, je vivrai dans une toile de David Hockney.

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Un mois d’août, dix ans plus tard. Nicolas avait tenu l’une de ces promesses que personne ne tient jamais, et cela suffisait à lui donner, à mes yeux, l’étoffe d’un héros. Celle prononcée lorsque, sous la pression de Sohan, nous avions dû nous quitter au seuil d’un premier baiser : « Dans un mois, dans un an, j’ignore quand, mais je reviendrai. » Il fallut attendre huit mois, mais il revint. À la seconde, je sautai dans le premier train pour l’Est et le rejoignis dans une maison de Briey, où il passait l’été entouré d’amis dont j’ignorais tout. Il y avait une piscine. Pour la première fois, j’eus le sentiment de vivre dans un tableau de David Hockney, de naître à moi-même.
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Aventuriers de la peau, les hommes créés par Hockney prennent le risque de s’aimer avec une délicate insolence, sans contrefaçon ni complexe, ce que nous avons fait. La peinture de cet Anglais flamboyant cultive une éthique de la différence. Son art se moque d’illustrer une intégration des hommes gays dans un environnement hétéronormé. Son goût pour les vertus de l’entre-soi queer est aussi le mien. En représentant les corps des hommes qui s’aiment entre eux, il les désigne : ni pédés, ni tapettes, ni fiottes ou faggots, mais gays, homosexuels. Sa peinture est une peinture qui nomme. Je m’étonne de constater, à distance, que c’est par Nicolas que j’ai réussi à dire « je suis gay », et que c’est avec lui que j’ai partagé les atmosphères les plus hockneysiennes. L’art et l’amour haut et fort.
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Après la piscine, la douche. Man in Shower in Beverly Hills (1964), est l’image même de Nicolas. À Briey, la salle de bains était la seule pièce où nous pouvions nous enfermer tous les deux. Une porte qui se ferme à clé fait sauter le verrou des fantasmes. C’est là, sous l’eau, l’eau qui rend tout possible comme le soleil ou la chaleur, que nous avons regardé nos corps, ses jambes, les miennes, ses tatouages, mes poils, nos queues. Sous l’eau qu’il fut possible de s’apprivoiser sans limite, comme dans ce tableau, et d’autres, où il n’y a pas de culte du corps mais son acceptation. Penché en avant, l’homme de David Hockney se donne, vulnérable et avide. La douche fut le lieu d’explorations et de découvertes, des premières fois qui tracèrent l’itinéraire de notre sexualité à venir ; nous partions de cette douche : s’embrasser sans retenir sa langue, cracher, aimer pouvoir se salir l’un et l’autre, le goût de ce qu’il appelait avec embarras « les fluides », tous les fluides, chérir aussi la saveur amère de la transpiration autant que le parfum du savon à la fleur de manguier qui donnait envie de mordre son ventre ou son épaule comme on mordrait dans un fruit sucré, se lécher jusqu’à en avoir mal, et s’avaler en guise de remède. Je regarde cet homme peint comme je regardais Nicolas. Le regard sensuel de l’artiste, c’est le mien. J’ai toujours l’appétit de lui. Impression qu’il me regarde, et m’attend. Cette peinture c’est du sexe prêt à s’expandre.
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Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) est sans doute la toile la plus célèbre de David Hockney. Au bord de la piscine, le peintre se représente observant son compagnon, Peter Schlesinger, nageant sous la surface de l’eau. L’un demeure immobile, absorbé par l’abandon de l’autre dans la profondeur. Seul le regard les relie ; la distance qu’il instaure manifeste le poids silencieux qui s’est installé entre eux. Expression d’une pesanteur. La piscine est désormais moins un lieu qu’un seuil, un espace suspendu où deux présences voudraient pouvoir se répondre sans se toucher. Mais le peuvent-elles vraiment ? Entourés du vert dense d’arbres aux contours nébuleux, sous un ciel d’un bleu laiteux, eux c’est nous. Calme apparent, sérénité artificielle. Oui, c’est nous. Nous, aujourd’hui. Je regarde Nicolas, mais je ne le vois plus. David Hockney met en image cette tension entre proximité et éloignement, entre désir de comprendre et retrait, que je ressens. Cherchant à voir l’homme sous l’eau, n’est-ce pas sur lui-même qu’il s’interroge à travers lui, voulant atteindre, voire saisir, celui qu’il aime ? Si l’eau est transparente, elle demeure ici impénétrable. Le plus stable est celui qui dérive le plus. Dimension méditative de la peinture de David Hockney. Réflexion discrète sur la solitude, la présence à l’autre, le temps suspendu. L’homme à la veste rose contemple son amant sous l’eau comme on regarde un souvenir se dissiper. Qui est vraiment celui qui part ? Qui est celui qui reste ?
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Parfois j’ai l’impression de pouvoir me souvenir de ce qui n’est pas arrivé. Il faut avoir aimé beaucoup pour vivre dans la remémoration d’un futur inexistant, chérir des images fabriquées. Le roman de l’avenir n’est qu’une succession de scènes abstraites, mortes-nées, que David Hockney a la capacité de me montrer. À travers lui, fusionnent non seulement l’art et ma réalité, mais aussi l’art et l’impossible. Regardant cet impossible, il se transforme en espoir, désespéré peut-être, mais vivace. David Hockney a peint l’amour gay en passant par la vie qui encadre le sexe. Il a peint l’amour avant et après l’amour, puis il a peint la tendresse après l’amour qui a duré. Quand je pense à Nicolas, je pense autant à ce que nous avons été, qu’à ce que nous ne serons pas. J’ai fait des erreurs immenses, décisives, dont la grandeur n’a d’égal que leur bêtise et leur manque de clairvoyance. Alors je regarde le tableau Christopher Isherwood and Don Bachardy (1968). Don Bachardy et l’auteur de Goodbye to Berlin et A Single Man ont partagé trente années de vie à deux. On les voit assis côte à côte dans le salon de leur maison sur Adelaide Drive à Santa Monica. Ils n’ont plus besoin de regarder dans la même direction pour savoir qu’ils suivront le même trajet. J’y vois un instant figé qui raconte toute une vie vécue. La dramaturgie d’une intimité intemporelle en partage. L’œuvre est pure, stable de toutes parts. Un amour long et à l’équilibre. Les couleurs sont pâles, la pâleur de la discrétion, de l’entente dans le silence. Communion des êtres, immortalisation par un peintre d’un choix ancien, le choix d’une vie plus que d’une sexualité, quotidienne, domestique. Finalement, il y avait des conséquences dans sa peinture de l’amour. David Hockney c’est à la fois ce que j’ai vécu et ce que je ne vivrai pas.

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David Hockney m’a donné plus qu’à voir, il m’a permis de vivre, de désirer vivre et de vivre mon désir. Son art a coloré mes souvenirs les plus précieux. J’ai parcouru, avec Nicolas, les couleurs et les sensations de son œuvre. Sensation étrange d’éprouver de l’art. Ce que David Hockney m’a fait comprendre de moi-même était vrai ; ma vie avec Nicolas en a fourni la preuve. On s’est aimés dans un tableau. Il fut, par son esthétique et ses partis pris, l’un de mes déclics, et me donna l’autorisation de dire je t’aime, d’espérer l’entendre en retour. Cela n’arrive plus, mais cela advint.
