Note de l’auteur

Ces quelques commentaires personnels et impudiques sont extraits d’un journal intime que je tiens. Un livre de tous les livres, sédimenté d’avortements bibliographiques successifs, dont je donne ici quelques bribes, ne dévoilant que ce qui touche à une œuvre d’art, ou en procède.

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À Dorian Jollet et Samuel Uson-Mazaudier, mes amis intemporels.

8 juin

Je sens qu’il me faudra, dans les mois qui viennent, cheminer avec un écrivain, tout lire, lire le journal d’un écrivain. J’ai besoin d’une fraternité qui me permette d’avancer, de ne pas lâcher. J’ai envie d’arrêter net, là, juste après le mot « net », mais je viens d’échouer à échouer.

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Pourquoi pas un cinéaste ? Je pense à Patrick Mimouni. Nous nous connaissons un peu, avons séjourné dans la même maison de Marrakech. J’ai de la sympathie pour Patrick ; il avait eu la gentillesse de m’envoyer les trois films qu’il a réalisés, soit Villa Mauresque (1992), Le Traité du hasard (1998), Quand je serai star (2004).

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Quand je serai star. Scène dans un club gay. Marc (Yvan Fahl) a 23 ans, il est séropositif – son véritable virus c’est sa mère, Arielle Dombasle-Diane, vraie fausse baronne de Montalte –, contaminé de la génération d’après, celle des trithérapies. Au bar, il parle à son amant, Roland (Pierre-Loup Rajot) :

« Marc : Le premier qui te regarde est à toi.
Roland : Quoi ?
Marc : Le premier qui te regarde est à toi. Mais tu ne sais pas regarder en fait. Tu ne sais pas draguer.
[Un homme les frôle.]
Marc : Il te plaît ?
Roland : Ouais, pas mal.
Marc : Vas-y si tu veux, te gêne pas pour moi. »

C’est pour ça que les pédés investissent les mécanismes du couple libre, pour ne pas se gêner entre eux, on a tellement essayé de leur faire croire qu’ils étaient encombrants. Moi aussi j’ai souvent regardé des hommes qui regardaient des hommes. Je ne suis jamais au bon endroit de la chaîne alimentaire.

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Quand je serai star, encore. Marc monte à l’étage dans la backroom (les meilleures sont souvent celles qui ne sont pas en sous-sol). Ça se passe à la Station Q, 80 Quai de l’Hôtel de Ville ; le lieu a fermé depuis. Ça cruise, les murs changent mais pas le décor, ni l’atmosphère, ni la lumière, ni les hommes, ni leurs vêtements, ni leurs torses quand ils sont nus. Un homme s’appuie contre le mur près de Marc, il a le bassin en avant, la taille fine, le débardeur est croppé. Il l’embrasse, force un peu. Il dit « Je t’ai eu quand même ».

Ça veut dire quoi avoir un homme ? Pour moi, ça veut dire quoi ? Quels sont ceux que je voulais avoir, et que j’ai eus ? Pourquoi ça a marché ?

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Dans ce film, il n’y a que des gens qui demandent, à eux-mêmes ou aux autres : « Tu cherches quoi ? ». Tu cherches quoi dans la vie, tu cherches quoi avec moi, tu cherches à vouloir quoi ? Mais quand on baise, c’est en silence, on soupire mais on n’échange pas un mot pendant.

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Frisson de découvrir le palais de la Zahia filmé par Patrick Mimouni. C’est là que nous nous sommes rencontrés. Nous y avons parlé de Proust, que j’ai si peu lu quand lui semblait l’avoir tant fréquenté. Moi, pragmatique, je lui demandais : comment le Maroc est-il gay ? Je voulais comprendre comment y faire des rencontres, capter les codes, saisir le modus operandi de la vie homosexuelle marrakchie. Car il émane de cette maison une volupté troublante, un je ne sais quoi de charnel, envoûtant, de trop sensuel, pour que l’on puisse y demeurer seul sans en éprouver mélancolie, et frustration.

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Dialogue entre Marc et Soraya (Souhade Temini) :

« Marc : Ça sert à rien de revoir une personne avec qui tu as super bien fait l’amour. Ça sert à rien de se revoir.
Soraya : Pourquoi tu dis ça ? C’est affreux.
Marc : Parce que je le pense.
Soraya : Mais c’est bien d’être avec quelqu’un.
Marc : T’as tellement envie de te caser ?
Soraya : Mais tout le monde cherche à se caser. Tout le monde se case, c’est ça le but.
Marc : Je sais pas. Moi je marche dans la rue, et je tombe amoureux toutes les vingt secondes.
Soraya : Oui, mais ça c’est pas la vie.
Marc : Bah si, c’est ça la vie. »

Comme Marc, je tombe amoureux toutes les vingt secondes dans la rue. Mieux, un regard et je tombe enceinte.

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J’interromps le film trente minutes avant la fin. Il faut que j’aille draguer à La Villette, dans le parc. Arrêter de réfléchir pour pouvoir penser ? Car le cinéma de Patrick Mimouni travaille mon intériorité, me fait me dire que je ne pense pas ma vie, je la traverse avec un manque d’intelligence rétroactive, de hauteur de vue. Ça se voit que Mimouni a intériorisé-théorisé sa condition d’homosexuel.

Je coupe les ponts avec les facultés de l’esprit, pour fuir non pas en avant, mais vers le bas (bas-fonds, bas-ventre, bas-instincts). Si on peut être seul dans les bras de quelqu’un, à La Villette, ce soir, on a décliné le verbe sucer à trois : je, tu, nous. Le sexe comme une impasse, comme un cul-de-sac où l’on revient toujours. J’y suis donc passé après avoir coupé le film.

Extérieur nuit. Il pleuvait, ou venait-il juste de pleuvoir. Quand il pleut, il y a moins de monde sur les lieux de drague (on dit « les lieux de drague », ça sonne « les lieux du crime »). Pourtant, une fois, au Bois de Vincennes, un homme m’avait partagé un point de vue qui voudrait que cela soit justement mieux sous la pluie : ceux qui viennent malgré le mauvais temps « ont vraiment faim ». Je venais de jouir dans son cul contre un arbre, ça faisait sens. Depuis, chaque fois que le ciel hésite, comme moi, à se vider, je repense à cette phrase. Quand tout me retiendrait chez moi, elle me remet en marche. Et j’y vais. Sur le chemin il n’y a personne. Ou seulement deux hommes ; aucun ne me plaît. L’un d’eux m’a remarqué immédiatement. Il me veut, c’est sûr ; je ne suis même pas flatté, dans ces conditions c’est difficile, on n’est pas au bar du Bristol. Précisément pour cette raison je ne veux plus rester. Je prends quand même le temps de fumer une dernière cigarette. Minuit passé. Personne d’autre ne viendra. La pluie recommence. Ou alors c’est le vent qui secoue les arbres encore mouillés. Les gouttes qui frappent les escaliers métalliques et la passerelle produisent cette illusion familière aux adeptes des plans ext : à chaque bruit, on croit qu’un homme approche. On tend l’oreille. On imagine des pas. Ce n’est que l’eau. Non, personne ne vient, alors je rentre.

C’est à la sortie du parc, près du Quai de la Marne et du 211, juste avant de tourner à gauche vers le chemin qui me ramène chez moi, que je le vois. Bas de survêtement gris. Casquette. Sweat à capuche bleu. Il ne marche pas vers moi mais je sens son regard. Il contourne mon allée et traverse un sentier bordé de détecteurs de présence. Tous les deux ou trois mètres, des flambeaux plantés dans le sol s’allument brusquement le long de la rambarde de bois. Il ne s’y attendait probablement pas. Nous finissons par nous croiser. Il se dirige vers l’ombre où je me trouve. Je l’ai fixé un instant, pour voir. Pour tester. Il passe devant moi, me regarde, puis s’assoit sur un banc à quelques mètres. Je me décale encore davantage dans le noir. La drague, le soir, dans les parcs, est un jeu d’ombres. Finalement je prends une autre cigarette. Ma main glisse sur la bosse de mon jean, il faut avoir le goût de l’oxymore pour pratiquer la démonstration cachée : ça s’appelle l’indiscrétion. Alors il se lève et vient vers moi rapidement. Il est bien là pour ça, me parle avec un accent que je peine à situer. Son français est hésitant ; les mots accrochent, débordent de consonnes sifflantes. Il me dit qu’il est égyptien. Il me demande ce que je cherche. Je n’ai pas envie de répondre. Je n’ai pas envie de parler. Il me plaît. Les mots, à cet instant, sont déjà de trop… On s’isolera, mais pas trop, avec un habitué que j’aime bien, Dalih. Je suce ; tu suces ; nous suçons.

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Dialogue entre Marc et Roland dans un bar.

« Roland : Regarde ce mec, on s’est niqués et il dit même pas bonjour.
Marc : Ouais, en fait on voit toujours les mêmes. C’est toujours les mêmes qui tournent. En fait c’est super, t’as la pharmacie pédé, l’épicerie pédé, la concierge pédé, tout sous la main. Là tu y es tu y restes.
Roland : Pourquoi ? Ça te fout tellement les boules d’être homosexuel ?
Marc : Bah peut-être que c’est ça, t’as raison. Parce que moi ce que je voulais c’était être une femme, carrément tu vois, je doutais de rien. Mais bon, homosexuel je m’y suis jamais fait, et je sais pas si je m’y ferai un jour. […] Tout le monde court après la beauté ? Tout le monde court, seulement moi j’en ai marre de vouloir aboutir à quelque chose ; j’en ai marre de me sentir minable ; j’en ai marre de vouloir être quelqu’un. »

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Extrait de l’article du cinéaste et critique Olivier Nicklaus dans Libération, 19 janvier 2005 : « Le film est imparable : comment Marc, devenu steward pour rompre avec l’univers culturel de sa mère comédienne, finit, au terme d’un long parcours initiatique, par la rejoindre là où se rejoignent, selon Mimouni, les artistes et les homosexuels, dans l’invention de soi. Et on a envie de griffonner les dialogues tellement ils font mouche. […] on se laisse griser par Quand je serai star pour sa croyance absolue qu’il faut devenir souverain(e) de sa propre vie, qu’il faut avoir le courage de s’inventer, et aussi celui de défier la pesanteur […], de se délester de ce qui n’est pas soi, d’aller toujours plus haut, de redouter le confort, de prendre tous les risques sans se retourner. Quand le cinéma nous dit ça, on sait pourquoi on y est plutôt que dans la médiocrité du quotidien. »

9 juin

Villa Mauresque est le premier film réalisé par Patrick Mimouni, sorti à l’été 93. Vincent (Pascal Greggory), un jeune Suisse gravement malade, s’est retiré dans un hôtel de Lisbonne où il évite de nommer son mal et tente de retrouver espoir. Sa rencontre avec Sandra (Arielle Dombasle), prostituée de luxe, puis avec un écrivain, Tiago (Luís Miguel Cintra), atteint de la même maladie, bouleverse sa vision de la vie et de la mort.

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La Villa Mauresque de W. Somerset Maugham, au Cap-Ferrat, fut l’un des salons les plus raffinés de la Riviera. Théâtre de la vie sentimentale de l’écrivain, qui y vécut avec son compagnon Gerald Haxton et y reçut plusieurs de ses amants, à sa mort la propriété revint à son dernier compagnon, Alan Searle. Le nom « Villa Mauresque », symbole discret de l’amour des hommes pour les hommes. Y a-t-il un rapport ?

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Lisbonne et son hôtel Villa Mauresque, palais baroque pas si éloigné de La Zahia, avec ses alcôves, ses moucharabiehs, ses arabesques et ses mosaïques, dans ce que je pressens être une variation de Besame mucho. Pourtant, les azulejos au bleu de cobalt du Portugal ne sont ni le zouaq des plafonds des riads, ni le zellige des jardins intérieurs de la maison marocaine. L’atmosphère y est plus sombre, plus noire, comme la perruque au carré d’Arielle Dombasle. Noirceur d’un sang malade, d’un sang noir, contaminé par le sida. Vincent est séropositif. La lumière n’est pas celle, franche et verticale, des toits-terrasses de Marrakech, ni celle qui baigne les atriums enroulés autour des fontaines et des arbres chargés de lianes, dont l’ombre est relative, ni celle qui tombe des lanterneaux dans les harems. C’est une lumière filtrée, assassinée, traversant des vitraux aux rosaces jaunes, vertes et orangées, ou des stores tirés dans l’après-midi. Et la Louisa n’a rien du champagne rosé de Veuve Clicquot…

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Les hommes se ressemblent d’un film à l’autre, avec leurs débardeurs et leurs t-shirts unis glissés dans des jeans ceinturés, tandis que revient sans cesse la même question : « Qu’est-ce que tu veux ? », en écho à « Tu cherches quoi ? » Ce sont des films en clair-obscur de la maladie, des intérieurs nuit, mais en plein jour. Tout y résonne, rappelle autre chose. Un jeu des sept erreurs ? Les hommes se prolongent d’un film à l’autre, tout comme les femmes se mêlent, se condensent, se cristallisent les unes dans les autres. Il y a un peu de Nella et de Sandra chez Diane, un peu de Soraya aussi. La lumière des bars gays, elle, demeure rouge. J’aime les films de Patrick Mimouni parce qu’ils sont autant de variations sur un même thème : l’amour, le désir, la maladie, mais aussi la possibilité de dire ces choses, de les vouloir et de les pouvoir, d’accepter sa part de cauchemar et de reconnaître les signes qui ne trompent pas pour ne pas sombrer trop vite dans le néant. Variations, ou peut-être divagations : quand on a mal, on divague. Un autre motif traverse ces films : le dégoût, de soi comme des autres. Un dégoût qui pousse les personnages à repartir sans cesse en voyage, comme pour différer la question essentielle. Car un orage d’anéantissement s’abat sur les hommes, sur leurs corps, sur leur santé. Nous sommes dans les années du sida. Paradoxalement le sida déréalise la vie ; la réalité elle-même se vit comme une fiction.

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Tiago à Vincent : « Parfois la souffrance brise les individus, elle les brise comme du bois mort. […] Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé dans votre vie, mais la douleur vous a donné quelque chose de plus. »

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« Tiago : Vous vous êtes essayés à ça ? Je veux dire à écrire.
Vincent : Oui, bien sûr. J’ai essayé. J’ai essayé… Mais je ne suis pas doué pour l’écriture. Je ne suis pas doué pour grand-chose. Mes rêves ne vous intéresseront pas. »

23 juin

Le Traité du hasard, de Patrick Mimouni (1998). La musique techno du générique. Le premier pont est musical : ces pulsations existent toujours, dans le Marais parfois, dans quelques clubs du 3ᵉ arrondissement, dans le 19ᵉ, en périphérie entre Pantin et Aubervilliers.

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Le film est dédié : « À Thierry, à Hervé, à Éric, à Bertrand, à Michel, à mes amis morts, et aux autres, les vivants, à nous tous ! » La mémoire, la survie, la vie après la survie, la vie après la mort, après le sida. Et puis il y a ce « nous tous ». Moi, qui suis un je singulier au sein de ce nous, une particule de tous. Je pense à ce qui nous relie, à ce qui fait communauté.

Je ressens parfois ce besoin de faire groupe, et me revient cette sensation lorsque je rentre dans un club gay. Un hétéro qui entre dans un lieu hétéro ne perçoit pas, d’abord, de sentiment d’appartenance. Son regard va spontanément vers les différences, repérant les autres hommes il jauge la concurrence, cherche sa place dans une hiérarchie implicite de séduction. Son environnement lui est déjà acquis, il veut quand même le conquérir. Pour moi, l’inverse se produit. Les premières secondes, avant que les différences individuelles n’apparaissent, je vois des semblables. Je vois des hommes qui partagent l’expérience d’un désir, d’un amour, d’une histoire homosexuelle. Qu’importe la façon dont chacun la vit, son âge, son style ou son parcours, il existe entre nous un dénominateur commun qui précède le reste. Après viennent les préférences, les attirances, les distances, les rivalités aux expressions parfois cruelles. Mais, pendant ces quelques instants, c’est le collectif qui s’impose. Des secondes qui font toute la différence. Elles suspendent les singularités pour laisser apparaître la réalité du nous. Avant d’être des individus dispersés, nous sommes les héritiers d’une histoire et d’une mémoire commune.

J’entre dans le film de Patrick Mimouni comme je passe les portes d’une boîte de nuit.

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Le film s’ouvre sur deux hommes qui se réveillent ensemble. L’un est Patrick Mimouni, dans le rôle de Patrick, dans un film de Patrick Mimouni : Patrick3. Personnage mélancolique et solitaire. Baiser des hommes ne rend pas moins seul. Je me dis : ce film sera un journal intime, tant mieux, le sien croise le mien ; on se retrouve à mi-chemin, on coexiste. Il se réveille aux côtés d’Eliane Pine Carringhton, alias Lou Rockfeller III, troisième du nom.

Un jeu d’apparences les distingue. On verra Patrick : poilu, dégarni, vêtu de tee-shirts gris, le genre qui ne met pas de crème sur son visage, faisant un effort pour ne pas en faire. On verra Lou Rockfeller III : boy or girl, cheveux décolorés laissant apparaître des racines brunes, une dizaine de colliers autour du cou, lunettes Chanel, faux ongles, rouge à lèvres, khôl et blush. La fable de la folle et du basic. Chacun ses vertiges aux gravités inversées.

Patrick quitte le lit. Partager un lit pour autre chose que baiser m’est devenu impossible alors, forcément, je trouve cette scène bouleversante, d’un romantisme excessif. En fait ce n’est peut-être pas du romantisme. Plutôt de la quotidienneté. Ou une banale entraide entre garçons, une forme d’interdépendance ?

« Patrick, t’as de la super glue ? » Mimouni s’étonne : « De la super glue ? » – « C’est pour me recoller un ongle. » Surgit la question de la virilité. La cohabitation du masculin et du féminin, et par extension du poilu et de l’imberbe, de l’affuté et du gros, de la drag queen et de la brute, du jeune et du vieux, du séropositif et du séronégatif. Comment on fait avec tout ça ?

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La voix grave et nonchalante de Lou Rockfeller III répond à celle haut perchée de Patrick. Conversation entre hommes d’un monde qui se donnent l’illusion d’être des hommes du monde. On parle des copains, des gig, les vrais, les faux, ceux qui jouent les putains de palace et ceux qui font le trottoir avenue de l’Opéra. On évoque aussi les lieux de drague, les jardins du Trocadéro où, paraît-il, il ne se passe plus rien. Je n’y suis jamais allé. Trop de touristes, trop de lumière et de mouvement. Je préfère les Tuileries, théâtre ou arène, où chacun appréhende son rôle dans une pièce silencieuse, un ballet sans musique. Les hommes s’y croisent, ralentissent, se retournent à peine, disparaissent derrière une haie avant de réapparaître quelques minutes plus tard. Il faut apprendre à lire les trajectoires autant que les visages, les hésitations plutôt que les paroles. Un regard soutenu, une boucle supplémentaire autour d’une allée, la cigarette de trop allumée, sont autant de phrases d’un langage muet que seuls les initiés savent déchiffrer.

J’aime ces chiens sortis d’une page de Guibert moi qui suis un clébard, maîtres-chasseurs et proies qui feignent de se promener en faisant cheminer leur désir. On se balade et on se fait balader, c’est un lieu transitif. Les colonnes, les lampadaires qui scandent les allées, sont des coulisses. Entre les massifs soigneusement taillés et la géométrie sévère d’un jardin à la française, les corps improvisent une chorégraphie dont la partition demeure invisible. De part et d’autre de l’arc napoléonien qui célèbre la campagne de 1805, l’histoire est davantage clandestine qu’officielle. Là où Napoléon passait ses soldats en revue, ce sont les hommes que je fais défiler.

La nuit, le secret de beauté se loge dans l’ombre qui corrige tout. Il faut savoir jouer avec la lune. Le désir naît de ce qui demeure incertain. Aux Tuileries, on ne cherche pas tant des corps que des apparitions. Voilà ce qui m’y retient : sentiment que le jardin, une fois le jour tombé, cesse d’être un monument pour devenir un labyrinthe de silhouettes insomniaques composées puis défaites d’ombres et de départs.

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Scène du passage de Lou Rockfeller III en drag dans une émission de Jean-Luc Delarue, sur le thème « La déferlante techno ».

« Jean-Luc Delarue : Vous dites « gouin » plutôt que drag queen. Pourquoi ?

Lou Rockfeller III : Je ne suis pas une Américaine. Je suis Français. Je suis un « gouin », masculin d’une « gouine » ? […] Il y a deux choses qu’on ne peut pas récupérer du tout, ce sont les drag queens et les raves, la techno. On ne pourra jamais les récupérer parce que ce sont des choses de l’instant, quelque chose qui se vit tout de suite, et après on déménage, on se casse. Moi cette jupe, cette robe, je la jette quand je sors d’ici. […] C’est ici, c’est maintenant, et tout le monde s’en fout et c’est très bien. […] Je ne sais plus qui a dit tout à l’heure que les drags, les gouins, tout ça, ce n’était sorti qu’il y a trois ans. Vous blaguez j’espère ? Ou alors vous sortez pas beaucoup. Ça a toujours existé, ça existera toujours, et puis voilà. »

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Au lit, on peut pleurer d’avoir de l’attention, comme on peut pleurer de ne pas en recevoir. Parfois on ne sait ce qui l’emporte entre ces larmes. Pourquoi Lou Rockfeller III se met à pleurer quand Patrick l’embrasse ? Qu’a-t-il, et que croit-il ? Un homosexuel qui pleure, on se demande toujours si c’est pour de vrai.

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C’est quoi, Patrick, ce blouson, un blouson de cuir noir. « Je ne me suis pas habillé en voyou, je me suis habillé en homosexuel. » J’aime croire que c’est la même chose. Qu’être un pédé relève encore un peu de la piraterie, un truc de frondeur. Se dévoyer par son sexe.

Je suis contre l’hétéronormativité des gays, contre la reproduction des schémas patriarcaux. Je suis pour le communautarisme, pour l’entre-soi, pour l’affirmation et la revendication politique de la différence. Pour les noms de code et les mots de passe. Pour la préservation d’un certain hermétisme, d’un particularisme. Si l’union fait encore la force, alors qu’elle commence par la nôtre.

Les pédés : ma mafia. Grindr : la pieuvre de Cosa Nostra. Le cruising : des règlements de comptes à coups de caresses et d’éjaculations sauvages ; un art de la filature, aussi. Sans amour, je suis un mercenaire des corps. Le mot bandit a l’allure du verbe bander conjugué.

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La Troisième Guerre mondiale, le sida, Le Pen, même combat : celui contre une pulsion de mort.

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Jean Cocteau : « Le cinéma c’est la mort au travail ». Patrick Mimouni filme la vie qui l’emporte, la vie avec le sida, le passage de l’AZT à la trithérapie. Je me demande quelle fiction de la PrEP on pourrait inventer. La PrEP est-elle romanesque ?

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Les gays cultivent le sentiment qu’une grande époque les précède. Celle d’aînés mythifiés ; la leur, apogée aussi intense qu’éphémère. Alors on se plaint beaucoup : c’est plus comme avant, la fête a changé, et puis tu sais les garçons plus ce que c’était. On devient un vétéran de soi. La vie homo est une brève carrière. Une génération pour nous ça dure deux ans, pas plus. Nous voilà chassés par les nouveaux, c’est la querelle des Anciens et des Modernes. Et on recycle les mêmes anecdotes, les mêmes nuits, les mêmes lieux, les mêmes mecs, dans un mouvement endogamique. Et au seuil des trente ans on s’emploie à bâtir la légende d’avant-hier pour convaincre les plus jeunes que notre moment fut le meilleur, que quelque chose s’est perdu avec nous. L’intuition du déclin aggravée.

Dans Le Traité du hasard : « Avant on dansait, on fumait des pétards, c’était frais, léger, pas du tout abrutissant et léthargique comme aujourd’hui. Oui, on parlait beaucoup, on dansait, et puis de temps en temps on se retrouvait à plusieurs, un, deux, trois… » Je pourrais prononcer ces mots de 1998 avec la même conviction. L’aujourd’hui d’hier devient le c’était mieux avant d’aujourd’hui. Permanence de l’impermanence. Une époque s’évapore et demeure la nostalgie qu’elle a d’elle-même. Chaque génération se persuade qu’elle assiste à la fin d’un monde. On n’en sort pas, on en crève un peu aussi.

On a survécu au fascisme, aux maladies, aux drogues, mais pas à l’amertume du temps qui passe. Les danseurs et coups d’un soir se muent en témoins, les témoins en gardiens d’un temple idéalisé. C’est précisément dans cette longue durée que je ressens une fraternité profonde avec Patrick et ses personnages. Leurs regrets sont aussi les nôtres, et les nôtres deviendront ceux de ceux qui nous succéderont. Cette continuité est-elle réconfortante ? Le cinéma de Patrick Mimouni s’inscrit dans une chaîne de transmission.

Il faut renoncer à s’entêter dans la flamboyance ? L’intemporel ne consiste pas à échapper au temps mais à reconnaître que son passage sur nous est une manière de durer.

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Quand on est un tordu, on se demande toujours ce qu’on a fait de travers.

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Scène dans un bar du Marais. À nouveau, au milieu de ce petit cirque humain, il m’apparaît avec évidence que la micro-société des hommes qui m’entourent ressemble à celle d’il y a trente ans. Que reste-t-il de la prétendue nouveauté des générations lorsque les formes se reproduisent avec une telle constance ? Pourquoi avons-nous le sentiment de vivre un moment singulier, extra-ordinaire, alors que nous répétons des gestes, des postures et des styles déjà éprouvés ? D’où vient cette conviction d’être original ? Chacun ne se pense-t-il pas comme un point de départ, un modèle dont d’autres s’inspireront, alors qu’il n’est que la variation d’un modèle antérieur ? La nouveauté est-elle une invention ou seulement une inflexion de ce qui existe déjà ? La vie sociale ne repose-t-elle pas sur cette illusion nécessaire qui consiste à croire que l’on inaugure, quand on ne fait que reproduire ?

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Envie d’aimer le demi-dieu Laurent Chemda. Photographié par Pierre et Gilles, il était leur Joli Voyou en 1996 ; ici, il incarne Julien. Je voudrais être la priorité d’un homme qui irradie comme lui. Mais les hommes de cette espèce sont hors de ma portée, la partie est perdue d’avance ; nombreux sont ceux qui la perdent dans le film. Les homosexuels ont mis en place une telle hiérarchie des corps… Chacun évolue dans sa ligue. Pour rester digne et préserver un peu d’amour-propre il faut savoir ce que l’on peut espérer ou non. Il n’y a pas de bonne surprise. Jamais un homme haut placé dans le classement ne se penche sur les échelons inférieurs au risque d’y perdre son rang. Le marché des amants est pyramidal. À moins d’avoir beaucoup d’argent, il est impossible d’en déjouer les règles. J’ai des dettes, mes chances sont plus minces que mon corps.

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« C’est un aspect qui me touche beaucoup : voir une époque se détacher de soi parce que le corps change, vieillit, et qu’on finit par s’identifier aux corps des jeunes garçons de 20 ans. » (Extrait d’un entretien de Patrick Mimouni dans le magazine Têtu, juin 1998)

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J’aurais voulu être Julien. Je me prends pour Patrick. Mais, au fond, je suis Nini Crépon dans le rôle de Daisy Belladone. Il a la méchanceté du désespoir, l’élégance d’être grave avec légèreté donc agaçant, et le champagne mauvais : à quoi ça sert d’avoir un bon fond s’il n’y a personne pour taper dedans ?

Patrick dit de Daisy : « Lui, il n’en est jamais sorti de sa souffrance de petit provincial moche. Parce qu’on peut toujours s’arranger pour faire oublier sa propre laideur, je veux dire objective, physique, mais pas la laideur qu’on s’est fabriquée intimement. Une laideur qui finit par organiser ta jouissance, une jouissance de laid à base de masochisme et de voyeurisme. »

Mimouni parle, dans ce film, d’une vieillesse qui écarte, d’un âge qui finit par nous séparer des autres. Pour moi l’exclusion est d’abord passée par la rondeur de mon corps. Toujours trop ou pas assez. Trop gros, trop calvitié, pas assez musclé, pas assez sportif, trop fumeur, pas assez drogué. C’est d’être arrondi qui me met au coin. Comment mettre un rond dans un carré ?

Daisy Belladone dit : « Je rêve d’un garçon que j’aime, et qui m’aime. Mais comme il n’existe pas, toutes les nuits je fais la pute, et j’invente de nouvelles danses que seuls les initiés connaissent. » Oui, décidément je me sens proche des aboiements pathétiques de Belladone, de sa médiocrité espiègle de vieille pédale venimeuse et vénéneuse. Hommes au bord de la crise de nerfs.

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Le plus frappant dans cette œuvre brute qui n’embellit rien, c’est la dimension transgénérationnelle de son récit, qui est alimentée par le regard que je peux porter sur ce film des années plus tard. Patrick Mimouni n’a pas seulement filmé la coexistence de plusieurs générations d’homosexuels parisiens, mais a tendu un fil vers les générations futures. Il raconte cette impression d’avoir vécu le passage de l’homosexualité de la révolution permanente au ricanement. Le pédé est un réactionnaire plein d’espoir : c’était mieux avant, mais on va essayer de faire mieux demain, quitte à tricher et à se raconter des histoires ; on n’est pas à un paradoxe ou à une contradiction près. Dans Le Traité du hasard, les putains sont aussi des mamans, et inversement, c’est l’amitié. Le film observe la transmission des intentions, des énergies et des désirs, ainsi que leur accumulation au sein d’un groupe. Le temps ne finit pas de finir, ainsi va la continuité.

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Extrait de l’article de Didier Lestrade dans le magazine Têtu en juin 1998 : « On comprend bien que ce qui unit les personnages est bien au-delà de l’amitié : une sorte d’incapacité à vivre les uns sans les autres, une codépendance sincère, comme si le film était le témoin d’une époque qui se finit, où les liens humains redeviendraient plus forts. […] Le Traité du hasard se penche comme jamais auparavant sur les liens entre les générations dans une communauté obnubilée par la jeunesse. Patrick Mimouni incarne cette passerelle entre jeunes et moins jeunes pédés. »

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Le Traité du hasard, en proposant la chronique d’une époque qui va au-delà d’elle-même, met en images l’actualité de l’inactuel : une intelligence collective, une sensibilité commune, tout un monde partagé, transmis jusqu’à moi, jusqu’à nous, et qui continuera de s’alimenter. « Mourir, c’est devenir plusieurs, et même une multitude de plusieurs », dit Patrick à Julien. L’homosexualité comme un vertige de l’amour, un shot de vie, la possibilité de se savoir continué. Patrick Mimouni a réussi à capter l’esprit de l’égrégore homosexuel urbain. Son existence, la mienne : mêmes combats, mêmes couleurs, la vie en rose…

C’est toi pour moi
Moi, pour toi, dans la vie
Il me l’a dit, l’a juré pour la vie
Et dès que je t’aperçois
Alors, je sens dans moi
Mon cœur qui bat
La-la-la-la-lalala
La-la-la-la-lalala

Images intemporelles

Image de « Villa Mauresque » réalisé par Patrick Mimouni (1992).
Image de « Villa Mauresque » réalisé par Patrick Mimouni (1992).
Image de « Villa Mauresque » réalisé par Patrick Mimouni (1992).
Image de « Villa Mauresque » réalisé par Patrick Mimouni (1992).
Image de « Quand je serai star » réalisé par Patrick Mimouni (2004).
Image de « Quand je serai star » réalisé par Patrick Mimouni (2004).
Image de « Quand je serai star » réalisé par Patrick Mimouni (2004).
Image de « Quand je serai star » réalisé par Patrick Mimouni (2004).
Image de « Le Traité du hasard » réalisé par Patrick Mimouni (1998).
Image de « Le Traité du hasard » réalisé par Patrick Mimouni (1998).
Image de « Le Traité du hasard » réalisé par Patrick Mimouni (1998).
Image de « Le Traité du hasard » réalisé par Patrick Mimouni (1998).
Image de « Le Traité du hasard » réalisé par Patrick Mimouni (1998).

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