Un commentaire haineux, à l’origine posté sur les réseaux sociaux, sur le bandeau rouge d’un manifeste publié par les éditions Grasset : bienvenue au XXIe siècle. Tania de Montaigne, victime de cyber-harcèlement, choisit de transformer son sort propre en une réflexion sur la haine en ligne, et ce qu’elle révèle de nous-mêmes, dans un petit livre de 144 pages. « Quelque chose dans notre civilisation s’est brisé. »
« On ne compte plus les messages violents, racistes, misogynes, homophobes qui déferlent sur nos appareils. Et dans nos vies. »
La haine est devenue le ciment de la société, son agent décivilisateur, valorisée par l’algorithme, car sensationnelle, et donc lucrative. Elle nous divise pour mieux nous asservir.
D’un empire en chute libre, qui ne se soutiendrait que des antagonismes entre les nations, entre les peuples, les religions, les classes, les opinions politiques, les microcosmes identitaires…
On l’observe, en effet, de plus en plus à mesure que les réseaux se sont intégrés à notre quotidien : chacun mène une guerre, sa guerre, contre un autre.
Tania de Montaigne, lauréate du prix Simone Veil, brillante écrivaine et non moins brillante voix féministe et antiraciste, pose le constat de l’extrême toxicité de ces réseaux qui, tels un poison lent, mais létal, condamne les individus, et leurs cités, à une mort certaine.
Tania de Montaigne fait preuve de courage intellectuel et critique, en prenant le problème de la haine, à bras le corps et le crâne, en posant cette question simple, mais implacable : Quelle est la véritable cause de la haine en ligne ?
« Regarder l’objet sans se regarder soi-même, c’est regarder le doigt sans regarder la lune. »
Trop facile d’incriminer une cause extérieure (les smartphones, les réseaux en eux-mêmes) – le problème se trouve en l’homme ; c’est-à-dire en chacun de nous ; nulle part ailleurs…
Comme le prescrit une formule alchimique célèbre : « Visite l’intérieur de la terre, et en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée ». C’est à une traversée de la nuit de l’âme humaine que Tania de Montaigne nous invite dans Un violent désir de chaleur humaine. Une introspection sans complaisance, ni jugement ; et une invitation à cesser de voir la poutre dans l’œil de l’autre, et seulement la paille dans le sien ; pour paraphraser un charpentier populaire.
Tania de Montaigne pose la question qui fâche, celle que chacun tente d’éviter à tout prix, mais qui se rappellera à nous, de gré ou de force : « Sommes-nous prêts à vivre différemment ? »
« La meute est un être collectif qui permet à chaque membre de se sentir individuellement irresponsable de ses actes. »
Plutôt qu’une réflexion phénoménologique, ou catégorique, Tania de Montaigne propose une ébauche, en forme d’étude préparatoire, à un débat qui ne saurait être que collectif.
La nécessité de déconstruire notre contrat social, de le repenser entièrement et à nouveaux frais, s’imposera d’elle-même – c’est l’évidence que notre civilisation, ou plutôt, le peu qu’il en reste, ne pourra perdurer ainsi très longtemps.
Tania de Montaigne pose, ici, les tout premiers jalons d’un double enjeu contemporain majeur de notre temps : la mort, en actes et en petites phrases assassines postées anonymement, de notre société ; puis, en un second temps, les conditions de sa résurrection.
Un témoignage, sur les haines raciste et misogyne en particulier. Une dénonciation et un avertissement. Une généalogie concise, mais lumineuse, de la folie des hommes, instanciée sur les réseaux. Tania de Montaigne livre une analyse fine et détaillée, généreuse et adroite ; lucide et salutairement angoissante, aussi et surtout : admirablement écrite.
Enfin, son postulat final est intéressant. Audacieux parce que simple. Face à la pandémie de haine contre laquelle nul geste ni pensée-barrière n’a encore été adopté par les individus, en conscience ; Tania de Montaigne appelle à davantage de simplicité ; à beaucoup moins de narcissisme et de mégalomanie ; c’est-à-dire, à beaucoup moins de toxicité, singulière et donc universelle. Tania de Montaigne pointe le culte de « l’extraordinaire » comme une idole à calciner d’urgence, afin que la paix et la vérité fassent enfin leur grand retour.
Une piste intéressante, qui, en temps et en heure, nous en faisons ici le pari solennel, finira par s’imposer d’elle-même ; la lumière n’ayant que trop attendu.
« Jusqu’à présent, ce que nous avons fait de la violence c’est la passer sous silence (“je ne vois pas de quoi tu parles”), la rejeter (“c’est pas moi, c’est l’autre”), la minimiser (“je crois que tu exagères”), lui donner d’autres noms pour la valoriser (autorité, passion, poigne, éducation à la dure, “je ne suis pas violent, je suis sanguin”, “il a du caractère”, “tu sais je suis dure, mais c’est pour ton bien”…), l’externaliser en laissant aux plus pauvres le soin de nettoyer le carnage afin que chacun puisse continuer à déverser sa fureur, son fumier, sans s’en tenir pour responsable. Comme des nourrissons incontinents, laisser à d’autres le soin de nous langer. S’oublier puis oublier. »
Tout ça ne me concerne pas, dites-vous ?
En êtes-vous si sûr ?
Avez-vous déjà interrogé votre désir de violence ?
