Vincent Jaury, directeur de la rédaction du magazine Transfuge, publie, après La petite bande (Grasset, 2022), Archive de Berthe Bendler, aux éditions Grasset. Un livre-enquête, à la fois biographique et autobiographique, qui tente de saisir le mystère d’une femme : sa grand-mère. Figure en clair-obscur, femme de caractère, dont il ausculte et décrypte les secrets avec une intelligence de la nuance qui constitue l’une des grandes forces du livre.

C’est aussi un récit qui témoigne, à partir de l’histoire d’une famille juive traquée sous l’Occupation, de l’histoire de tant d’autres.

En le lisant, j’ai retrouvé des parcelles de vie similaires en tous points à celles de certains de mes amis juifs ayant vécu sous l’Occupation : « Ces cauchemars tournaient en boucle et dans la nuit, il lui arrivait de hurler. » C’est à eux que j’ai pensé, en lisant ce poignant récit, Archive de Berthe Bendler, que j’éviterai peut-être de leur recommander, tant il raviverait en eux de douloureux souvenirs…

Vincent Jaury a eu le talent de reconstituer une époque, tout autant que son propre monde intime, avec précision, sensibilité et exactitude troublante, conférant à son récit un indiscutable magnétisme.

Entre souvenirs personnels et documents d’archives de police, avec un style d’écriture « caméra à l’épaule » ou en plan-séquence, il dresse le portrait captivant d’une femme, en reconstituant, à partir de fragments de mémoire et d’archives, sa traversée du tragique de la petite existence autant que de la grande Histoire.

Un livre émouvant par ce que l’on y devine d’admiration, de compassion, d’empathie et de respect chez un petit-fils dont la tendresse d’écriture ne laisse pourtant jamais tomber le masque d’une pudeur qui trahit justement l’émotion vive.

« Se confronter à l’État et à ses bataillons, la préfecture de police, le ministère de l’Intérieur, le commissariat aux questions juives, les collabos de l’ombre, les administrateurs provisoires, les experts… Quand tout ce petit monde vous tombe dessus, il faut avoir un caractère hors du commun pour oser leur tenir tête. Ce courage, ma grand-mère n’en manquera jamais. » ; « Jusqu’au bout, il y eut chez elle une belle et sombre flamme. » ; « J’aurais dû lui dire que je l’aimais, mais impossible : nous ne nous étions jamais dit que nous nous aimions. De toute façon, je ne réussissais plus à lui prononcer quoi que ce soit de gentil : atrabilaire, elle avait tout détruit. »

C’est peut-être ce qui m’a le plus plu dans ce livre : l’élégance et l’honnêteté de cœur, et donc de plume, de son auteur. Celles-ci ne cessent de surprendre le lecteur. Cette recherche de vérité acharnée, mais tout en délicatesse, participe grandement à la réussite de l’ouvrage.

Il y a, aussi, dans le soin apporté aux détails, dans la précision et dans la précaution, quelque chose d’une caresse pour l’âme. Un texte à la fois cruel et charmant.

C’est un livre à plusieurs facettes, autre signe de sa réussite, puisqu’il se donne, sans emphase ni lourdeur, comme une œuvre de mémoire autant que comme une déclaration d’amour à Israël. « Il y avait quelque chose de réconfortant dans cette transmission d’un monde ancien, d’un monde qui me paraissait loin, mais que je trouvais tellement séduisant, les Hébreux, Massada, les shtetls, les grands écrivains, les grands scientifiques, les grands penseurs (les Juifs ne pouvaient être que tous très “grands” dans mon esprit, car ma grand-mère ne les évoquait que sous cet angle-là). »

Un livre écrit avec le cœur, autant qu’avec un œil de l’esprit bien ouvert, doté d’un je-ne-sais-quoi de chevaleresque : tendre, courageux et inactuel.

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