Daniel Rondeau publie, chez Grasset, Le Système de l’argent, une fresque admirablement caustique sur le monde qui va et qui vient, où les individus et leurs sociétés, vulnérables, se retrouvent pillés de toutes parts, déchiquetés, zombifiés. Où la disruption technologique le dispute au cynisme le plus souverain ; avec la logique du profit et celle de l’aliénation poussée jusqu’à l’innommable pour seuls principes régulateurs.

Et si le véritable fascisme ne venait pas de là où l’on croit ?

Le héros, Christian Smith, ressemble aux tech brothers que l’on connaît : Peter Thiel, Elon Musk, Mark Zuckerberg, Sam Altman, etc. Il incarne à lui seul la monstruosité nouvelle de ces jeunes entrepreneurs aux dents longues et aux cœurs vides, rendus fous par les possibilités infinies offertes par la technique, autant que par un anti-humanisme fanatiquement assumé.

Le jeune milliardaire décide de privatiser une partie de la Provence à des fins touristiques. Il recrute un ancien militant de gauche afin d’enrôler des ouvriers et de les pousser à une « révolution ». Si ses phrases sont creuses, son arrogance, autant que son ego, est bien pleine.

L’aventure se poursuit au Portugal où, dans des circonstances plus que cocasses, l’on retrouve un François Mitterrand qui livre quelques-uns de ses secrets, dans des pages magnifiques.

Puis, au mont Tomis, quelque chose d’inespéré se produit. Christian Smith rencontre son propre précipice et prend conscience de la mort à l’œuvre dont il s’est fait l’instrument zélé.

Au contact des habitants qui, contrairement à lui, sont restés des hommes, s’insuffle en lui l’envie de se retourner contre « le système de l’argent » dont il est le disciple. « Reste fidèle aux rêves de ta jeunesse », peut-on lire sur le bandeau du livre. Ici, le message est clair : le salut ne pourra venir que du refus. On n’est pas loin de la fameuse, mais limitée, puisqu’utopique, destitution de Giorgio Agamben.

Daniel Rondeau peint avec minutie et générosité une critique sociale et historique déguisée en roman, celle d’un monde à venir plein de dangers, de violences, d’atrocités, de dépossessions, d’injustices, d’inévitables tragédies et de menaces nouvelles.

Il pose cette question, sans la poser : « comment s’en sortir sans sortir ? »

« Nous savons que les peuples les plus charpentés par l’Histoire, quand ils se dépouillent de leur passé, peuvent révéler au crible du présent une fragilité de porcelaine. »

Plus édifiant qu’un essai sur le même sujet, Daniel Rondeau, avec Le Système de l’argent, redonne au roman ses lettres de noblesse, ainsi que sa brûlante et contemporaine nécessité.

L’atmosphère est anxiogène, hyperréaliste, avec une symphonie de fléaux pour toile de fond : attentats, trafics illicites, vagues massives d’immigration incontrôlée, disruptions en tous genres, violences sociales, prédations tous azimuts, où l’entropie et toutes les détresses s’abattent en simultané, en particulier sur l’Europe.

Une œuvre de pure intelligence, d’une lucidité et d’une hauteur de vue dont on avait perdu l’habitude ; dotée d’un certain génie politique, autant qu’historique et romanesque, et dont on ressort étourdi, inquiet, tétanisé même, devant l’ampleur du chaos mondial en cours et à venir.

Une seule question se pose, alors : que restera-t-il de la civilisation humaine, après l’inévitable tsunami qui, sourdement, mais sûrement, a déjà bel et bien commencé son entreprise schumpétérienne ?

Et puis cette autre : s’il faut être pessimiste, ne faut-il pas, par-dessus tout, être courageux ?

Daniel Rondeau, depuis l’écriture de ce livre prophétique, n’a peut-être jamais aussi bien porté son prénom.

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