Jean-Luc Mélenchon aurait-il un problème avec les Juifs ? Cette question peut paraître étonnante ou saugrenue et le simple fait de la poser, j’imagine, pourrait irriter ou agacer les dirigeants et les militants de la France insoumise. Pour autant, aucune question ne peut et ne doit être interdite. Surtout lorsqu’il s’agit d’observer le comportement, d’examiner les propos qui ont été tenus, les allusions, les déclarations quelquefois à l’emporte-pièce d’un homme qui joue un rôle si important dans notre vie politique et qui a concouru par ailleurs à l’élection présidentielle. Si cette question est posée et je la pose ici, c’est bien parce que certains propos tenus ont été déplacés ou maladroits, violents quelquefois. En tout cas, ces propos ont suscité de l’incompréhension, de l’inquiétude ou de la colère chez les Français de confession juive. A la rigueur, me direz-vous, peu importe, non ? Eh bien non, justement. Les Français de confession juive ne sont pas des observateurs si éloignés de la chose publique, des spectateurs asservis ou silencieux des choses qui se déroulent autour d’eux et de la manière surtout dont on parle d’eux. 

Pourquoi les Français de confession juive devraient-ils taire leur mal-être, leur questionnement, leur doute ? Pourquoi devraient-ils avaler autant de couleuvres, au moment même où mes coreligionnaires subissent cette peine, cette douleur ? Celle de l’antisémitisme. Cette frayeur, lorsque des enfants ont été assassinés parce que Juifs ou que des vieillards ont été défenestrés, parce que Juifs ? Ce dont les Français de confession juive ont intimement besoin, c’est de respect et de sécurité. Qu’on respecte ce qu’ils sont et qu’ils n’aient pas à raser les murs dans certaines banlieues de peur d’y perdre quelquefois la vie. 

Je veux néanmoins rassurer mes lecteurs. On peut avoir un avis et le développer et critiquer les uns ou les autres. Pourquoi pas, après tout ? J’ai moi-même une opinion sur ce que sont les Français de confession juive, comment ils se sentent, ce qu’ils font, ne font pas, devraient faire. Par exemple, je n’aime pas l’enfermement, ce côté quelquefois ethnocentré, cette espèce de ghettoïsation et lorsque l’on oublie surtout que nous sommes porteurs de valeurs universelles. On ne vit pas exclusivement de l’entre soi. Cependant, je sais d’expérience que les Français de confession juive ne ressentent pas forcément les mêmes choses et ne les vivent pas forcément de la même manière. On peut avoir un avis, oui. On peut émettre des critiques, poser des questions. Mais, toujours le faire avec retenue et discernement. 

Un autre point me tient à cœur. Je comprends bien cette difficulté et cette absurdité qu’il y a à catégoriser, à cataloguer. J’avais un professeur dans un cours à l’IEP qui prévenait ses étudiants que l’on ne peut parce que c’est commode traiter de fasciste n’importe qui, n’importe quel régime, n’importe quel homme politique. Les mots ont un sens. Par exemple, certains à gauche usent et abusent de l’expression… le gouvernement d’extrême droite en Israël. C’est être un peu à côté de la plaque. C’est une expression certes commode, mais qui ne correspond pas à la réalité. Dans un autre domaine, l’antisémitisme qui sévit aujourd’hui est suffisamment grave pour que l’on ne catégorise pas à l’excès et que l’on ne traite pas tout le monde ou n’importe qui d’antisémite. 

Développons. Oui, on peut, on doit même critiquer les politiques qui sont menées au Moyen-Orient et à fortiori, en Israël, comme chez les palestiniens, d’ailleurs. Cela ne fait pas forcément de vous un antisémite. Certains de mes coreligionnaires ne seront pas d’accord avec moi, c’est leur droit. Je pense fermement que l’on peut critiquer une raison d’Etat, on peut et l’on doit sûrement s’élever lorsque des fautes sont commises. Et l’on doit toujours espérer que ce conflit interminable (le conflit israélo-palestinien) se résolve un jour. L’auteur de cet article est partisan de la création d’un Etat palestinien, parce que je ne vois pas qu’il puisse y avoir une autre solution à celle-ci. Mais, les Palestiniens doivent reconnaître aussi l’existence de l’Etat d’Israël et là, il y a du boulot.

Mais, les contempteurs d’Israël sont quelquefois animés par une haine inqualifiable. Il ne leur suffit pas seulement de critiquer une politique. C’est tout un pays et tout un peuple qu’ils marquent du sceau de l’infamie, qu’ils nazifient paradoxalement et jamais, jamais, Israël ne trouvera grâce à leurs yeux. Cette fixation/aversion/détestation d’Israël est un paradoxe. Dans aucun autre pays, les bonnes consciences aux géométries variables ne vouaient aux gémonies ou à la destruction totale tel ou tel autre pays, qu’Israël. Et la détestation d’Israël, telle qu’elle se répand au sein de la gauche française, me fait peur. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon procède comme Jeremy Corbyn, l’un est peut-être même le mentor de l’autre. Ils ont là un épouvantail commode qu’ils vont pouvoir utiliser, secouer et blâmer jusqu’à plus soif, par conviction ou par opportunisme en politique. Sans forcer le trait, je dirai qu’il y a toujours des voix à conquérir/à attraper lorsque l’on dit forcément du mal d’Israël, tout au moins dans certains quartiers. Par ailleurs, l’indignation ne fait pas une politique surtout lorsque l’indignation est à géométrie variable. Alors, l’un (Mélenchon) comme l’autre (Corbyn) voient-ils en Israël, le diable réincarné ? Un pays dangereux et… inutile, au fond ? Comme si, si Israël devait disparaître, tous les problèmes de la région seraient automatiquement réglés. Plus d’Al Qaïda ? Plus de Daech ? Plus de despotes ou de bouchers au pouvoir ? Plus d’attentats ? Plus de corruptions et de corrupteurs ? Plus de guerres intestines entre chiites et sunnites ? Plus de misérables ? Etc. Quelle plaisanterie que voilà.

Au fond, ces excès portent préjudice aux causes qu’ils entendent servir. A la passion, il faut la raison. A la colère, il faut le sens des choses et la retenue. 

Ont-ils à ce point peur des Juifs ? Peut-être ? Je sais que cette question dérange. Ont-ils à ce point le sommeil si léger parce qu’Israël existe et le sommeil si lourd lorsque Assad massacre son propre peuple ? Plutôt que de ressasser de vieilles colères, de fortes rancœurs et d’abuser de leur bonne conscience, qu’ils cherchent plutôt ce qui est et fait l’équilibre. On peut critiquer, on ne doit pas aboyer avec les chiens. Et, s’il faut critiquer, on ne vit pas dans un monde de bisounours où il faudrait épargner certains, plutôt que d’autres. Parlez-nous un peu de l’Iran, mes chers amis, que l’on vous entende enfin. Je tends l’oreille, voyez-vous. Parlez-moi de Cuba et du Venezuela ou de la Chine, je vous écoute.

Ceci étant dit et il était important que je l’écrive, parlons donc maintenant de notre sujet. 

Corbyn et l’antisémitisme au Labour

C’est un tweet dont le philosophe Bernard-Henri Lévy a le secret. Il est à la fois percutant et incisif : « Jeremy #Corbin c’est l’antisémitisme dans le Labour. Quand #Obono et #DSimonet s’affichent avec lui, c’est Jaurès qu’on réassassine; c’est Jules Guesde qui revient[2]; la gauche républicaine a commencé avec Dreyfus- elle finirait dupée par la #Nupes et 1 #islamogauchisme fascisant?[3] ».

Mais, à quoi donc Bernard-Henri Lévy fait-il allusion ? 

Expliquons. Le 3 juin 2022, Danielle Simonnet, candidate NUPES dans la 15ème circonscription de Paris (20ème arrondissement), se fend d’un tweet joyeux qu’elle illustre par trois photographies. Dans ce tweet, on peut lire que « Danièle Obono est venue avec une figure de la gauche européenne ce soir dans le 20e, symbole de notre combat commun pour la justice sociale et écologique par-delà les frontières. Nos combats sont “for the many not the few” ! Merci @jeremycorbyn de son soutien[4] ». 

Dans les photos postées, on voit la députée Danielle Obono toute guillerette, ainsi que Danielle Simonnet et une autre femme faire le V de la victoire. Elles sont en compagnie de Jeremy Corbyn, l’ancien tenant de l’aile gauche du parti travailliste, tout sourire. On est somme toute entre copains[5]

Pour rappel, Corbyn avait été à la tête du Labour, mais il fut critiqué par la suite pour sa gestion des cas d’antisémitisme au sein du parti, ainsi que pour certains propos controversés[6]Le 29 octobre 2018, Jeremy Corbyn avait même été suspendu après la publication d’un rapport officiel dévastateur, qui épinglait les hésitations et la complaisance du parti dans sa lutte contre l’antisémitisme quand il le dirigeait, entre 2015 et 2018.

L’enquête avait été menée par un organisme indépendant, la Commission des droits de l’homme et de l’égalité (EHRC). Dans ses conclusions, la commission parle « d’années d’échec à lutter contre l’antisémitisme » sous la direction de M. Corbyn et de son « manque de leadership » dans ce domaine[7]. L’EHCR avait conclu à des défaillances « inexcusables » résultant d’un « manque de volonté de s’attaquer à l’antisémitisme ». Mais, quelques semaines plus tard, Corbyn fut réintégré pour d’obscures raisons politiciennes par le comité des différends du Comité national exécutif (NEC) du Labour, l’instance dirigeante du parti[8].

Revenons-en au tweet de Danielle Simonnet. 

Dès publication du tweet, sa rivale socialiste, la députée sortante Lamia El Aaraje attaque aussitôt l’insoumise : « les masques tombent: inviter et afficher le soutien de Jeremy Corbyn, écarté du Labour Party et du groupe pour complaisance avec l’antisémitisme en Angleterre, après 1000 plaintes enregistrées par ce parti, est une honte dont est fière Danielle Simonnet [9] ». D’autres socialistes reprennent cette critique, en pleine guerre des gauches dans ce 20ème arrondissement de Paris où Lamia El Aaraje maintient sa candidature, malgré l’accord à gauche derrière Jean-Luc Mélenchon[10]

Cette polémique passerait pour anecdotique si l’insoumis lui-même ne s’était exprimé en défendant Jeremy Corbyn. 

Mélenchon, Jeremy Corbyn et l’obsession israélienne

Le 13 décembre 2019, sur son blog, Jean-Luc Mélenchon exprime son avis sur la défaite historique des travaillistes, aux élections législatives de 2019. 

Il dit « ne pas être étonné du terrible revers électoral du parti travailliste de Jeremy Corbyn », qui devrait selon lui « servir de leçon ». Il énumère ensuite, les « leçons » de cet échec et écrit que « Corbyn a passé son temps à se faire insulter et tirer dans le dos par une poignée de députés blairistes. Au lieu de riposter, il a composé. Il a dû subir sans secours la grossière accusation d’antisémitisme à travers le grand rabbin d’Angleterre et les divers réseaux d’influence du Likoud (parti d’extrême-droite de Netanyahu en Israël). Au lieu de riposter, il a passé son temps à s’excuser et à donner des gages. Dans les deux cas, il a affiché une faiblesse qui a inquiété les secteurs populaires [11] ».

Ce propos suscite plusieurs observations.

1) Les Britanniques de confession juive qui, tout au long de leur vie, ont voté, adhéré, milité pour le Parti travailliste ont une conscience de gauche. Ils croient en des idéaux. Mais, depuis quelques années, certains ont vécu des situations difficiles. Ils ont été insultés ou menacés, uniquement parce qu’ils sont Juifs. D’ailleurs, près d’un millier de plaintes pour antisémitisme ont été déposées par des militants au sein du département chargé des plaintes et des conflits au Labour.

2) Ce n’est pas parce que les militants de confession juive du Labour seraient les porte-parole du Likoud en Israël (qui est un parti de droite) qu’ils ont été ainsi malmenés. Il faut une sacrée dose de culot pour distiller ainsi le doute et l’erreur. Les militants de confession juive du Labour n’ont pas attendu les prétendues consignes ou le rappel à l’ordre du grand rabbin du Royaume-Uni. Certes, Ephraïm Mirvis n’a pas mâché ses mots : « la manière dont la direction [du Labour] a traité le racisme anti-juif est incompatible avec les valeurs britanniques dont nous sommes si fiers – celles de dignité et respect pour tous », a écrit le grand rabbin dans le Times (25 novembre 2019). Mais, n’était-il pas dans son rôle de le dire ? 

3)  L’article a été publié le 25 novembre 2019, seulement. Et quand bien même ? Les militants du Labour peuvent se forger leur propre opinion sans avoir à attendre que le grand rabbin exprime la sienne. Là encore, c’est insulter leur intelligence, c’est insulter leur militantisme (de gauche). Par contre, le fait que Jean-Luc Mélenchon pointe du doigt justement le grand rabbin nous intrigue. Car l’accusation est peut-être paramétrée. En tout cas, elle est posée et elle fait tache.

4) Ce n’est pas non plus de la faute des Juifs de ce pays si Jeremy Corbyn a perdu les élections, en 2019. La population juive est estimée à 300.000 personnes sur 55,98 millions d’habitants en 2018. C’est peu. Mais, Jean-Luc Mélenchon semble leur attribuer un pouvoir exponentiel qu’ils n’ont pas. Pareillement pour le Likoud en Israël. Mélenchon pense-t-il réellement que le Premier ministre israélien de l’époque pouvait influer sur quelque 40 millions d’électeurs britanniques ? Seuls les complotistes  voient chaque jour en chaque chose le poids des sionistes, d’Israël et des Juifs.

5) Si Jeremy Corbyn perd les élections, il le doit à lui-même. Il le doit à ses déficiences, ses incohérences, son incompétence et au fait que le Labour est rouillé de l’intérieur, il prend l’eau. La question essentielle en Angleterre a été celle du Brexit. Et non, celle de l’antisémitisme au Labour, même s’il est dénoncé par la presse, par des associations et, il est vrai, par les conservateurs britanniques. Mais, pour ces derniers, c’est de bonne guerre, n’est-ce pas ? Les indécisions de Jeremy Corbyn par rapport à ce sujet, expliquent sa défaite. Le Labour est un parti vieillissant d’une gauche à bout de souffle comme le sont aujourd’hui de nombreuses gauches, partout ailleurs dans le monde. Serait-ce aussi de la faute d’Israël et/ou des Juifs ?   

« Ici c’est la Seine, ce n’est pas le Jourdain » 

Depuis quelques années, l’Insoumis froisse, tantôt en déplorant les dérives d’un certain communautarisme (plutôt qu’un autre), tantôt en diabolisant Israël. Ces réparties et ces attaques sont souvent catégoriques, agressives, rapides, nerveuses, violentes.

Prenons deux exemples qui nous paraissent significatifs.

17 décembre 2017, sur Europe 1. 
Jean-Luc Mélenchon déclare que « tous les Français, quelles que soient leur religion ou leur culture, doivent épouser le point de vue de la patrie sur ce sujet (ndlr, le conflit israélo palestinien) ». « La condition pour que l’on vive bien en France, c’est de ne pas importer les conflits qui arrivent de l’extérieur. Ici c’est la Seine, ce n’est pas le Jourdain. On n’a aucune raison de se taper dessus pour une histoire qui est déjà assez embrouillée comme ça. Evidemment que ça vaut pour tout le monde », déclare-t-il. La comparaison est douteuse, elle est même blessante. Pourquoi parle-t-il du Jourdain ? Et quid des musulmans ou de Français et/ou d’immigrés provenant du Maghreb qui défendent la cause palestinienne ou s’identifient à elle ? Aurait-il utilisé une comparaison aussi déplacée, les renvoyant à Alger ?

24 août 2014 à l’université d’été du Parti de Gauche, à Grenoble. 
Jean-Luc Mélenchon chauffe la salle, le tribun est en pleine forme. Tous les sujets sont évoqués. Mais, à la trentième minute, il se met à parler de politique étrangère. Et, comme à son habitude, deux seuls pays ont la vedette, les États-Unis d’abord et Israël, ensuite. Pourtant, les sujets ne manquent pas. Pourtant, il eût été possible de parler de différents conflits, de différents pays, de s’en prendre à tel ou tel gouvernement ou politique, de désigner la Corée du Nord, la Chine, le Pakistan… Eh bien, non. 

Il commence donc par prévenir que cela va mal se finir en Europe[12]. « Parce que le risque de guerre généralisée en Europe existe du fait de l’irresponsabilité habituelle de la politique agressive des États-Unis qui ont étendu l’OTAN et son armada jusqu’aux frontières de la Russie et s’étonnent que celle-ci ne se laisse pas faire, provoquant une escalade que l’on avait pas connu du temps de l’URSS … Faut-il être stupide pour aller soutenir un gouvernement dans lequel il y a des nazis, c’est une aberration. Non, ce n’est pas la politique de la France de faire ça[13] ».  Il enfonce le clou : « Nous sommes contre les néo-nazis dans les gouvernements[14] ». Étrange coïncidence, car justement, à Moscou, Poutine affirme combattre les néonazis en Ukraine.

Il en vient tout de suite après à parler de Gaza[15] et à s’indigner du sort tragique dont les gazaouis sont les victimes. Il pointe du doigt les responsabilités israéliennes, on le sent en colère et il est ému. Mais, curieusement, il n’a pas un mot, pas une phrase cependant pour condamner le Hamas qui dirige et domine cette bande de terre. Le Hamas n’existe pas ? Les exactions et les crimes perpétrés par le Hamas ne méritent pas une virgule ? 

Puis, il dit alors que les valeurs de la France « sont que nous sommes toujours du côté du faible et de l’humilié parce que nos valeurs, c’est liberté, égalité et fraternité. Pas la paix aux uns, la guerre aux autres. Nous ne croyons pas aux peuples supérieurs aux autres[16] ». 

Cette phrase choque. Elle fait probablement référence à une déclaration du général de Gaulle. Interrogé le 27 novembre 1967 sur la situation au Proche-Orient. Le président vint alors à déclarer que beaucoup se demandaient si «les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur. » En son temps, cette déclaration eut un fort retentissement au sein de la société israélienne, des Juifs de France et aussi des nombreux politiciens ou  sympathisants de la cause de l’État hébreu. Parmi ces réactions on peut noter un dessin de Tim dans Le Monde du 3-4 décembre 1967, représentant un déporté juif, décharné, portant l’étoile jaune, avec la main dans sa chemise à la manière de Napoléon, et le sous-titre « sûr de lui-même et dominateur.»

Puis, Jean-Luc Mélenchon poursuit son discours. « Si nous avons quelque chose à dénoncer c’est ceux de nos compatriotes qui ont crû, bien inspirés, d’aller manifester devant l’ambassade d’un pays étranger ou d’aller servir sous ses couleurs les armes à la main. Si nous avons quelque chose à dénoncer c’est cela. La France a le devoir de militer pour la paix. Elle doit s’engager de toute sa force pour la paix. Nous ne baisserons pas les yeux ».

Jean-Luc Mélenchon fait ici allusion à une manifestation de solidarité qui venait de se tenir à Paris. Elle avait été organisée par différentes institutions juives, pour soutenir Israël qui, depuis 7 ans, était bombardé presque quotidiennement par les missiles du Hamas. Manifestation où, soit dit en passant, une minute de silence pour les victimes palestiniennes et israéliennes avait été observée. Ajoutons cette précision donnée par le journaliste Frédéric Haziza. « Quant aux soldats franco-israéliens. Ils ne s’enrôlent au sein de Tsahal qu’après avoir acquis la nationalité israélienne et non pas, comme d’autres, avec l’objectif d’aller combattre au nom du jihad dans un pays étranger, éventuellement contre l’armée française, pour revenir ensuite en France commettre d’autres crimes[17] ».

Dernier point. Lors de son allocution, Jean-Luc Mélenchon affirme que les manifestants anti-israéliens ont su « se tenir digne et incarner mieux que personne les valeurs fondatrices de la République française ». En effet, face au conflit israélo-palestinien, chacun éprouve de l’empathie pour telle ou telle cause et des manifestations ont lieu. Mais elles sont, le plus souvent, organisées par les militants ou les sympathisants de la cause propalestinienne. Si la majorité d’entre elles ne provoque pas de trouble, la tension est cependant presque toujours palpable dans les cortèges (cris, hurlements…), depuis l’année 2000. Dans ces manifestations, les slogans les plus outranciers sont scandés. Mais il y a aussi ces cris de « Mort aux Juifs », des étoiles de David identifiées sur les banderoles à la croix gammée et ces maquettes de roquettes Qassam brandies par les militants cagoulés[18].

Or, en cet été brûlant de l’année 2014, la violence antisémite était bien présente et elle s’exprimait et s’exerçait tant à Paris, qu’à Sarcelles. Mélenchon le sait. Pourquoi ne dénonce-t-il pas ses violences inadmissibles ?

Prenons quelques exemples.

  • Dans la nuit du vendredi 11 au samedi 12 juillet 2014, un cocktail Molotov est lancé contre la synagogue d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. 
  • Le 13 juillet 2014, à Paris, rue de la Roquette. Une centaine de jeunes, portant pour beaucoup les couleurs du Hamas ou le drapeau palestinien, tente d’attaquer et d’investir la synagogue qui se trouve dans cette rue, avec une violence inouïe, mais ils ont été repoussés par les CRS présents sur place. 
  • Le 19 juillet, malgré l’interdiction, des centaines de personnes se rassemblent à Barbès, très encadrées par les forces de l’ordre. Peu avant 16 heures, la manifestation commence à dégénérer, faisant fuir une partie des militants. D’autres ont lancé des projectiles sur les forces de l’ordre, qui ont répliqué avec des gaz lacrymogènes. En fin de journée, une vingtaine de manifestants, certains portent le drapeau palestinien sur les épaules, jettent encore sur les forces mobiles de grosses pierres récupérées sur un chantier. D’autres cassent un trottoir pour récupérer des pavés. Selon une source policière, 38 personnes sont interpellées pour jets de projectiles, violences contre les forces de l’ordre et outrage. Dix-sept policiers et gendarmes sont blessés. Plus tard, 19 personnes sont placées en garde à vue. Elles sont soupçonnées de violences aggravées (en réunion ou avec arme) sur personne dépositaire de l’autorité publique, outrages, rébellion, dégradations aggravées ou encore participation à un attroupement.
  • Que dire également des violences qui ont ravagé la ville de Sarcelles ? Voitures incendiées, mobilier urbain saccagé, magasins pillés. La situation dégénère aux abords de la synagogue de l’avenue Paul Valéry. Des cocktails Molotov et des fumigènes ont été lancés en direction du lieu de culte protégé par les policiers[19].

Jésus, la croix et ses propres compatriotes

15 Juillet 2020. Mélenchon est sur le plateau de BFMTV. Alors que la journaliste Apolline De Malherbe lui demande si « les forces de l’ordre devaient être comme Jésus sur la croix et ne pas répliquer » lors de manifestations, la réponse du chef des Insoumis est particulièrement cinglante : « je ne sais pas si Jésus était sur la croix, je sais qui l’y a mis, paraît-il. Ce sont ses propres compatriotes ».

Une phrase distillée comme du venin, qui va provoquer une intense émotion. Pourquoi Jean-Luc Mélenchon dont nous savons qu’il est un homme instruit et un intellectuel se permet-il de prononcer une phrase aussi dénuée de sens et assassine que celle-ci ? C’est la vieille rengaine du déicide, que voilà. Une vieille folie qui a été colportée par les intégristes et l’extrême droite, généralement. A quoi joue-t-il donc, là ?

Dès qu’elle en a connaissance, l’Amitié Judéo-Chrétienne de France se fend d’un communiqué de presse. « Faut-il rappeler à M. Mélenchon que, comme le rapportent les évangiles, les juifs alors sous occupation romaine n’avaient pas le droit de condamner quelqu’un à mort, cette décision étant réservée au seul gouverneur romain  (cf Jean, 18, 30) ? et que de pareils propos contredisent les mêmes évangiles, où il est précisé que ce sont des notables et des chefs du peuple qui ont souhaité cette condamnation, et non tous les juifs, ni même tous les habitants de Jérusalem, comme l’affirme M. Mélenchon en dénonçant « les compatriotes de Jésus » ? Cette thèse ancienne de la responsabilité du peuple juif dans la mort de Jésus, rejetée depuis des décennies par tous les historiens et exégètes et condamnée par l’ensemble des Églises, a donné naissance, on le sait, à un antijudaïsme mortifère et à un antisémitisme dont l’aboutissement fut la Shoah. Il est bien triste qu’un homme politique, leader d’un parti important de notre république, soit si mal informé et continue à répéter de semblables accusations[20] ».

Conclusion provisoire

Ce sont là quelques exemples, nous aurions pu en donner d’autres. Ce sont là quelques ambiguïtés, ce sont là quelques mots inutiles, ce sont là quelques ignorances, ce sont là quelques fautes, ce sont là quelques bassesses. Jean-Luc Mélenchon s’étonne qu’il y ait une telle incompréhension entre les Français de confession juive et lui-même. Je m’étonne qu’il s’en étonne. On ne récolte que ce que l’on sème. Probablement, Jean-Luc Mélenchon pense-t-il que la politique c’est comme un punching ball. On peut tout se permettre et taper jusqu’à plus soif au nom de quelques convictions. 

Par exemple de proclamer dans un tweet incendiaire que « la police tue », sans savoir au fond et sans attendre qu’une enquête ait lieu et de généraliser ainsi et à l’excès, pour discréditer toute une profession et les policiers, qui sont malmenés, par ailleurs. Par exemple de proclamer que « nous sommes contre les néo-nazis dans les gouvernements  », en devenant ce faisant comme un perroquet de Vladimir Poutine. Où sont d’ailleurs les néonazis? Par exemple de dire que ce sont « ces propres compatriotes » qui ont mis Jésus sur la croix. 

il y a cette agressivité, cette impulsivité, cette férocité, pour ne pas dire, cette brutalité. Mélenchon est une sorte de cocotte-minute, prête à exploser et toute en ébullition. Il me donne l’impression qu’il ne peut se contenir et parce qu’il ne peut se contenir, il en devient sa propre caricature. Comme le disait avec justesse Bernard-Henri Lévy, « cet homme, parti pour incarner le meilleur de l’esprit républicain, a décidé de se mettre à son compte et de devenir, ce faisant, le premier dans la décrépitude de son art politique[21] ».

Et, dans le domaine de l’antisémitisme, qu’il fasse amende honorable. Dans ce domaine, il n’est plus qu’une vilaine caricature blessante et humiliante.


Marc Knobel est historien, il a publié en 2012, l’Internet de la haine (Berg International, 184 pages). Il publie chez Hermann en 2021, Cyberhaine. Propagande, antisémitisme sur Internet.


[2] Pendant longtemps, Jules Guesde a croisé le fer à de nombreuses reprises contre Jean Jaurès, notamment sur la caractérisation de la République. Il a été hostile à la défense du capitaine Alfred Dreyfus, là où Jean Jaurès a été un ardent dreyfusard. Voir à ce sujet Jean-Numa Ducange, Jules Guesde, anti Jaurès ?, Armand Colin, 2017.

[3] https://twitter.com/BHL/status/1533692656672509953

[4] https://twitter.com/Simonnet2/status/1532813879775985665

[5] Voir l’excellent décryptage de cette rencontre dans Le Canard enchaîné du 8 juin 2022, « Avoir un bon copain ».

[6] En 2009, par exemple, dans un discours qu’il prononce devant l’association Stop the war coalition, Jeremy Corbyn décrit les membres du Hamas, le groupe islamiste qui contrôle Gaza et ceux du Hezbollah, la milice chiite libanaise soutenue par l’Iran, comme des « amis ». Des mots qu’il regrettera par la suite. Lors d’une conférence organisée à Doha en 2012, il assiste à une conférence avec Khaled Mashal, alors chef du Hamas. Husam Badran, le chef de l’aile militaire du Hamas, participe également à cette conférence. Dans son édition du 23 mars 2018, le Daily Mail exhume des photos datant de 2014, où Jeremy Corbyn se recueille devant les tombes des auteurs du massacre de 11 athlètes israéliens, en septembre 1972, lors des Jeux olympiques de Munich. Corbyn y dépose notamment une gerbe de fleurs. Lors de la polémique, il s’était défendu en déclarant qu’il avait plutôt rendu hommage aux 47 Palestiniens tués lors de l’attaque aérienne israélienne sur la base de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1985, à Hammam Chatt. Dans une publication sur Facebook en 2012 et au nom de la liberté d’expression, Corbyn offre son soutien à l’artiste de rue Mear One, basé à Los Angeles, dont une peinture murale avait défrayé la chronique. La peinture murale, qui a ensuite été effacée, montrait plusieurs banquiers apparemment juifs jouant à un jeu de Monopoly, leur table reposant sur le dos nu et courbé de plusieurs travailleurs.

[7] Eric Albert, « Royaume-Uni : le « jour de honte » du Labour après un rapport sévère sur l’antisémitisme au sein du parti », Le Monde, 30 octobre 2020. 

[8] Le Monde, « Jeremy Corbyn, ancien chef du Labour, réintégré à son parti après l’affaire du rapport sur l’antisémitisme », 18 novembre 2020.

[9] https://twitter.com/lamiaela/status/1533037371050102784?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1533037371050102784%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.huffingtonpost.fr%2Fentry%2Flegislatives-deux-candidates-lfi-critiquees-pour-safficher-avec-jeremy-corbyn_fr_629bad86e4b05fe694f5186c

[10] AFP, « Législatives: deux candidates LFI critiquées pour s’afficher avec Jeremy Corbyn », 4 juin 2022.

[11] https://melenchon.fr/2019/12/13/corbyn-la-synthese-mene-au-desastre/

[12] http://www.jean-luc-melenchon.fr/2014/08/24/2017-sera-une-insurrection/ A partir de la 32ème minute.

[13]Soulignons qu’en 2014, Jean-Luc Mélenchon parle plusieurs fois des « nazis » ou des « néonazis » qui auraient « une influence » au sein du pouvoir ukrainien ». Voir à ce sujet Marc Knobel, « Mélenchon et ses complaisances vénézuéliennes, cubaines, chinoises et russes », La règle du jeu, 17 mars 2022.

[14] http://www.jean-luc-melenchon.fr/2014/08/24/2017-sera-une-insurrection/ 33mn 30. 

[15] Idem, à la 34ème minute. 

[16] Voir à ce sujet François Heilbronn, « Mélenchon, les Juifs et le ‘peuple supérieur’ », La Règle du Jeu, 16 avril 2017

[17] Frédéric Haziza, « De discours en discours, Mélenchon n’en finit pas de surfer sur la vague du populisme », L’Obs, 26 août 2014.

[18] Voir à ce sujet Marc Knobel, « En 2009 et 2014, lorsque les manifestations propalestiniennes ont dégénéré », La Règle du jeu, 14 mai 2021.

[19] Voir à ce sujet :https://www.huffingtonpost.fr/marc-knobel/violence-manifestations-pro-palestiniennes_b_5602485.html
https://www.huffingtonpost.fr/marc-knobel/antisemitisme-en-frace_b_5676361.html
https://www.huffingtonpost.fr/marc-knobel/les-juifs-de-france-ne-vous-en-deplaise_b_5729446.html

[20] https://eglise.catholique.fr/espace-presse/communiques-de-presse/communiques-de-presse-conference-des-eveques-de-france/502327-lamitie-judeo-chretienne-de-france-deplore-propos-tenus-m-melenchon/

[21] Bernard-Henri Lévy, « Qu’est-ce qui fait courir Jean-Luc Mélenchon ? », Le Point, 29 mars 2017.

Un commentaire

  1. Votre article est très intéressant mais son vocabulaire lui fait dire le contraire de ce que nous sommes. Les Juifs, nous ne sommes pas une religion, en tous cas pas seulement, et sûrement pas une branche du protestantisme. Quand vous dites « français de confession juive » vous nous réduisez à une religion ! Que sont pour vous les Juifs « hilonim » de Tel Aviv, que sont les Juifs marxistes, sionistes, ou bundistes, votre terminologie les exclut du champ de la judéité, vous les réduisez à une secte protestante. Vous tentez par votre langage de faire renaître, de recréer le franco judaisme qui a fait tant de mal aux juifs de France . Enfin, moi je ne me considère pas comme de confession juive mais comme un Juif français, comme il existe des Juifs britanniques ou Israéliens. Cette expression me remplit de colère et de honte, c’est le langage des Juifs de cours, du consistoire ou même du Crif qui a trahi sa mission
    Bien à vous

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